18/03/2010

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Milieu des années soixante-dix. Banlieue Parisienne.
Fontainebleau, sa forêt, ses tours HLM cradingues. Ses troquets dégoulinants de glauque. Ses parcs où l'on deale à la sauvette.
Là où Patrick a passé toute son enfance.
Patrick n'aurait jamais dû exister. D'ailleurs, changez en E la lettre finale de son prénom, et vous obtenez celui de son frangin. Né deux ans avant lui, et subitement mort à la naissance.
Patrick se résumait à une version viable du prototype précédent. Et, comme on ne peut tout de même pas reprocher aux morts d'être morts, alors, c'est Patrick qu'on allait blâmer, sa vie entière, d'avoir survécu, lui.
Patrick avait deux soeurs, dont il était l'ainé, et un père qui adorait les reluquer à poil par la serrure de la porte de la salle de bain. Quand il se faisait prendre ou dès que ça le démangeait, le paternel flanquait à sa femme une bonne dérouillée, soudaine comme la foudre.
Frustration, rage, sentiments contenus, qui explosent inévitablement en pulsions violentes. Entrelacs tortueux des pathologies transmises en héritage.
Ce joli petit monde enrichissait le capital de l'Etat en tournant à trois paquets par jour. Chacun. Et, pour être tout à fait certains d'y rester, les vieux forçaient à plein sur le goulot. A ce stade, davantage que de plaisir ou d'addiction, il s'agissait de maintenir un état. Beurrés du matin au soir.
Le soir. Parlons-en.
Si Patrick revenait trop tard dans l'appartement brumeux, sa punition consistait à passer la nuit couché sur le paillasson, pendant que son père, rentré de l'usine, et sa mère, sortie de la cuisine, se battaient à coups de canif ou de tessons de verre. Là, juste derrière la porte d'entrée, Patrick entendait tout.
Pendant l'adolescence, il chercha à plusieurs reprises à se défaire définitivement des volutes néfastes de leur appartement. Bien qu'il n'ait jamais ouvert un bouquin de sa vie, il s'était fabriqué un imaginaire à base de folklore SF, fasciné par les extraterrestres et le mysticisme. A dix-sept ans, il entendit parler de la mythologie Raëlienne, ce qui lui donna une excellente occasion de se tailler: il fuit définitivement le domicile familial pour rejoindre, en stop, la secte établie quelque part en Bretagne. C'est là, qu'il connût sa première expérience sexuelle, avec une pute peu scrupuleuse qui lui refila tout son stock de MST. Les années soixante-dix s'apprêtaient déjà à tirer leur révérence lorsqu'une fois dépouillé jusqu'à l'os par Raël, Patrick fût contraint de reprendre la route en levant le pouce, sans destination particulière.

Par un curieux concours de circonstances, son errance le conduit aux portes d'un petit village paumé quelque part dans l'Ouest de la France, où il fît la connaissance de Sylvia, rempailleuse de chaises dans l'atelier paternel, issue d'une famille de bouseux n'ayant jamais foutu les pieds hors de leur région. Ces deux-là durent trouver quelque chose de commun dans leurs détresses respectives. La chaleur douceâtre des blessures étrangères... ils décidèrent assez rapidement d'emménager ensemble, peu de temps après que Patrick ait dégotté un job à l'abattoir local.

Et puis, trois ans plus tard, de manière imprévue, Sylvia tomba enceinte. Elle avait toujours voulu avoir un gosse, un poupon de chair lisse et rose, malléable et pas contrariant. De son côté, Patrick n'y avait jamais pensé, mais après tout, c'est ce que tout le monde faisait, se reproduire, se multiplier, procréer, engendrer un descendance, oui, peu importe comment on appelait ça, mais si jamais les aliens finissaient par envahir la Terre il fallait que l'humanité continue à proliférer.
Ils décidèrent de mener la grossesse à son terme.
Patrick assista à l'accouchement mais, impressionné et dégoûté par le sang, il tourna de l'oeil et s'évanouit. Il n'eût plus jamais le moindre désir pour sa compagne.

Au-delà de leurs attentes, de leurs prévisions, de ce qu'ils considéraient comme envisageable ou acceptable, quelque chose émergea, germa comme une anomalie, un accident. De toute façon, rien de bon n'aurait jamais pu résulter de tout ça.
Aveugle et atteint de la maladie de Hirschprung, rarissime malformation du côlon, me voilà expulsé en ce monde, version fin de série de l'article précédent. Sortie en 1985, année de la première diffusion d'un porno à la télévision Française.
On ne donne pas de prénom à un dommage collatéral.
Trop heureux de pouvoir se débarrasser de l'erreur qui leur tenait lieu de progéniture, mes géniteurs démarrèrent une procédure d'adoption, m'abandonnant aux mains des femmes en blanc.

Mes trois premières années, je les passai dans la lumière glacée des hôpitaux, entouré d'appareils, de médecins et d'infirmières qui se battaient pour ma survie. Trop malade pour vivre, trop vivace pour mourir, infirmité meurtrie qu'on ouvrait et refermait sans cesse, et sur laquelle planait toujours de bien sombres incertitudes.
Incertitudes qui jamais ne me quittèrent, et continuèrent à exécuter leur inquiétant ballet avec la fidélité exemplaire qui parcourt, tel un frisson, un élancement, des lianes de liseron resserrant leur étreinte.


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