30/03/2010

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D'aussi loin que je me souvienne, mes rêves ont toujours pris la forme de films, de publicités tonitruantes ou de sketches grinçants, avec chute et applaudissements nourris dont je ne sais s'ils proviennent d'un public invité dans un recoin de mon crâne ou s'il n'est que le produit désincarné d'un enregistrement.
Aurais-je la cervelle garnie d'une de ces fameuses boîtes à rires, coincée comme une tumeur entre deux torsions neuronales? Vais-je bientôt sentir une manivelle croître et s'extraire de l'une de mes tempes?
Quand vous faites ce boulot, votre quotidien nocturne peut ressembler à s'y méprendre à une sitcom merdique, ponctuée de ricanements se déclenchant à contretemps.
Vos ricanements. Votre propre rire, tour à tour sardonique ou nerveux.
Bien entendu, hors de question de le laisser s'échapper d'entre vos lèvres alors même qu'elles remuent tout contre le microphone du combiné.
Y compris si par hasard vous tombez sur un eproctophile, ou un adepte de charianophilie. Hors de question.
Sauf bien entendu si on vous le demande.
Ma troisième cliente de cette nuit doit avoir une petite quarantaine, et elle est aveugle. Je l'ai de prime abord remarqué en l'entendant utiliser un système à commande vocale relié à son téléphone et son ordinateur. Elle s'exprime d'une voix douce et sérieuse, une voix de gamine.
"C'est que j'sais pas comment m'y prendre. J'l'ai jamais fait avant."
Appeler un zéro huit.
Je lui réponds de se détendre. Que tout va bien se passer.
Techniquement, s'il n'est pas pédophile, un appelant peut dire et faire tout ce qu'il veut. Demander n'importe quoi.
Rachel, la cliente, elle dit vouloir m'écouter lui décrire comment je le ressentirais. Comment je le vivrais. Comment ce serait, pour moi.
De la baiser.
Elle précise: pas mon regard de voyant, non. Uniquement les sensations. Serait-ce pareil à une interminable agonie? Ou plutôt, comme un de ces trucs idiots qu'on peut faire quand on a passé trois jours sans manger et que notre cerveau dépérit?
Elle ajoute, je veux vous entendre rire. Pendant que vous me parlez. Comme si vous me racontiez une blague irrésistiblement drôle.
Bien sûr! Pourquoi pas?...
D'habitude, on nous demande plutôt de jouir sur commande. De gémir. De grogner de plaisir. Tout en libérant des nuées de spores érectiles. De particules électriques.
Mais le client est roi. Jusqu'au client suivant.
Biologiquement, comme le sexe, le rire décharge notre corps de ses tensions accumulées. Une expiration de cinq secondes. Puis une inspiration de trois secondes, apogée de la ventilation respiratoire. Manque d'oxygène. Augmentation du rythme cardiaque, de soixante à cent-vingt battements par minute. Puis les muscles se relâchent. La pression artérielle baisse. Enfin, une brève montée de tension, respiration forte, muscles tendus, bouche sèche, transpiration abondante, pour qu'ensuite une sensation apaisante envahisse le rieur. Elle peut durer jusqu'à quarante-cinq minutes.
Et donc, simuler ça tout en soliloquant. Ouais.
Quel est donc le rire qu'elle souhaite entendre éclater, s'élever, résonner? Gras? Gros? Celui d'un père absent? D'un amant impossible?
Alors, ma voix invoquant un vent chaud et humide pareil à celui qui précède les orages d'été, je me mets à lui décrire des champs d'épiderme, à perte d'horizon, tout en semant les prémices d'une hilarité aux sonorités encore trop explicitement factices. Mais étonnement, cela prend. Dans le combiné, j'entends la respiration de Rachel, de plus en plus lourde à mesure que son plaisir monte et transforme son souffle en petits râles de contentement. Là, je balance un gros ricanement pour couvrir le son de l'ouverture de ma fermeture éclair de braguette.
Parfois, c'est juste inhumain de s'empêcher d'être excité.
Bien sûr, en principe, chaque opérateur doit exclure toute forme d'abandon qui pourrait le faire dévier de sa mission: garder le contrôle sur la communication. Que nous soyons confrontés à des fantasmes émoustillants, répugnants ou à priori ridicules, notre priorité est de les satisfaire le mieux possible, afin que le client puisse, lui, s'abandonner. L'abandon au bout du fil, c'est: une voix qui déraille, une respiration qui s'emballe, un souffle qui sonne fumant et ardent comme un métal incandescent. Parfois, le client exige que son plaisir soit partagé, alors c'est ce que nous faisons paraître. A d'autres moments, le professionnalisme tombe, et un véritable dialogue sensuel s'instaure.
Avec ma queue bien dure dans la main gauche, le combiné dans la droite et les longs gémissements de Rachel qui parcourent mon canal auditif, je dispose tout juste de l'attention nécessaire pour continuer à tisser les filaments panoramiques d'un songe dans les vapeurs duquel se dessinent les contours d'arides contrées, de vallons charnus et désertiques au creux desquels nous nous perdons avec délectation, de larges dunes de chair tannée que nous traversons toutes dents dehors, l'empreinte de nos voix, de nos rires entremêlés s'étirant sur notre passage.
Variation moins romantique: je suis seul chez moi, au beau milieu de la nuit, affalé sur mon siège de bureau, en train de parler à une inconnue au téléphone tout en me dégorgeant le poireau, hilare et sur le point de tout lâcher. La gueule grande ouverte, j'envoie la purée, et des ricanements hystériques dans tout l'immeuble. Rachel pousse des hurlements saturés, à gorge déployée, au point que je dois éloigner le combiné de mon lobe. Nous gueulons en choeur. Les limites que nous nous imposons à longueur de temps, nos barrières mentales, nos inhibitions, notre quête de sens, tout ça est balayé, emporté dans une vague de phényléthylamine nous irradiant la cervelle de part en part.
Après quoi, tout s'éteint en un dernier soupir de satisfaction, sifflant, fumant.
Clic.
Et, enivré, hagard, la voix traversée de petits trémolos, je passe au client suivant.

Il y eut toute une période, quand j'étais gosse, où lorsque je contemplais le ciel nocturne, je l'envisageais comme un immense plafond garni de petites ampoules lumineuses. Une gigantesque et sombre paroi. Je pouvais rester à la regarder pendant des heures.
Et puis, un jour, j'eus l'idée saugrenue de braquer sur elle une lampe torche.
Et là, instinctivement, j'ai compris.
La lumière de la lampe ne se réverbérait nulle part, totalement absorbée par le noir. Ce truc n'avait rien d'une vaste voûte, il n'avait pas de fond, aucune limite, aucune frontière distincte.
A l'instant où j'en pris conscience, une sensation vertigineuse m'étreignit, portée par la brise nocturne. Alors donc, nous étions si petits, si peu de choses que cela... Nous aurions très bien pu être tous aspirés, perdus dans cet immense néant comme les particules de lumière qui composent le faisceau d'une lampe électrique. Qu'est-ce qui pouvait bien nous retenir sur le sol terrestre?
Ca, je ne l'ai jamais su - les inhibitions de toutes sortes, peut-être? -, mais en revanche, ce que j'ai bien assimilé depuis, ce sont les ruses pour se défaire de cette médiocrité fangeuse, s'élancer vers ce vide sidéral qui semble nous tendre ses bras pailletés, et prendre son envol un court moment. Chaque orgasme est comme une de ces étoiles déjà éteintes dont la lumière nous parvient pourtant encore, en différé. A peine le temps de la voir scintiller, et la pesanteur se rappelle à nous, implacable.
Continuer à procurer des orgasmes, nuit après nuit, c'est aider une poignée d'êtres humains à se délivrer quelques minutes du poids de la gravité inhérente à leur condition, pendant que nous, opérateurs, la subissons de plein fouet, trop souvent extérieurs au décollage, et débitons, minute après minute, les cartes de crédit de nos clients régalés.
Pourtant, étrangement, il reste encore un peu d'innocence dans tout cela; à l'égard des corps célestes, chaque jouissance est différente et reste empreinte du même mystère insondable jusqu'au bout. Je me demande encore fréquemment, étonné du pouvoir de ma propre voix: "Est-ce bien moi qui ai déclenché cette réaction? ". Ainsi, même dans notre position de travailleurs du sexe expérimentés, quelque chose subsiste d'encore mystérieux, planqué à l'intérieur de cette mécanique de précision. Nous exerçons notre profession instinctivement, sans savoir exactement comment tout cela fonctionne. Nous ne tâtonnons pas dans le noir, mais nous nous devons de le peinturlurer de couleurs irisées pour en apprécier toute la dimension.
Et dans les brumes cruelles de ces aquarelles vaporeuses, nombre d'inconnu(e)s invisibles viennent se perdre, victimes consentantes d'une étrange version du syndrome de Stendhal; secrètement, nous espérons tous qu'ils ne retrouvent jamais leur chemin, perdus dans les méandres labyrinthiques d'un quelconque fantasme ésotérique, loin, à l'écart des souffrances du monde. Et peut-être en rêvent-ils, eux aussi.


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