14/04/2010

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Certains soirs, une fois de temps en temps, il y a un Gus qui appelle.
"Hmmmm alors Gus, tu es chaud ce soir?
- ... heu q-quoi?
- EST-CE QUE T'ES CHAUD CE SOIR, GUS?!...
"
Et le bruit d'une foule dans les gradins d'un stade télévisé se déclenche quelque part derrière lui.
Le genre de plan qui n'a aucune espèce d'intérêt, en dehors du gain de temps que ça peut représenter de devoir répéter chaque phrase une dizaine de fois, donc de faire durer mon set plus longtemps.
En langage téléphone rose, un set représente une communication avec un client. Ouais, l'analogie avec le tennis tient la route.
Un Gus, c'est comme ça que j'appelle un type qui a égaré sa prothèse auditive. Un Gustave. Un mec qui ne renvoie pas la balle. Un vioc sourdingue qui est tombé sur le numéro de notre service dans un journal quelconque, sous la page des sports ou des petites annonces, et qui a la bonne idée de nous appeler. Parce qu'il en tient encore une bien dure.
Bien sûr, si ça vous prend la tête, vous êtes libre de les refuser, tous autant qu'ils sont. Mais ce serait dommage. Au fond, ces glandus, ils nous facilitent la tâche. Comme ceux qui appellent excités par l'idée que vous fassiez le mort au téléphone.
Les nécrophiles du réseau.
Certains soirs, une fois de temps en temps, une nana en pleine masturbation vous appelle, et le vrombissement hargneux de son vibromasseur couvre à peu près toute communication intelligible entre elle et vous. Au stade où, noyés dans le bourdonnement de l'engin, vous percevez quelques bribes de sa colère et qu'elle finit par raccrocher, ça vous fait déjà dix bonnes minutes de gagnées. Toujours ça de pris.
Il y en a toujours un comme ça, une fois de temps en temps, qui se distingue dans la masse des j'aime ci - j'aime ça, je veux ci - je veux ça. Des gosses dans une confiserie.
Tous ces gens, qui viennent déballer leurs désirs, partager leurs fantasmes, assouvir leurs pulsions. S'ils avaient la moindre idée de qui je suis réellement, leur carte bleue n'en pâtirait pas autant.
Fort heureusement, la personne qu'on est vraiment n'intéresse vraiment personne.
Quel pourcentage de notre existence passons-nous à vivre par procuration, par le biais d'hologrammes, d'images filtrées, reflétées dans des miroirs déformants, de refuges précaires en forme de cages dorées cousus de toutes pièces et refoulées aussi sec dans ce qu'on nomme notre inconscient, cette gigantesque décharge pour tous les trucs qu'on n'assume pas?
Faire croire à un mensonge. Jouer un rôle. Tout cela dépend de toute une mécanique de précision, de paramètres bien définis. Dans mon métier, donner corps à une projection tient à peu de choses: les mots appropriés, servis avec l'intonation appropriée. En principe, ça suffirait à décrire mon boulot.
En principe.
Certains soirs, une fois de temps en temps, des clients munis d'un dictaphone enregistrent la communication. La plupart du temps, c'est uniquement pour éviter de rappeler. Un enregistrement de votre dernière simulation leur suffit. Ils vont juste se repasser la bande chaque soir jusqu'à plus soif. Et c'est tout.
Mais il peut arriver que vous tombiez sur une allumée. Une entamée.
Tel un sésame, vous lancez ce sempiternel et langoureux "Saluuut" qui inaugure invariablement chacun de vos sets, L'écho d'une respiration lourde vous parvient, et une voix poussiéreuse, désenchantée, d'outre-tombe, répond:
"Salut. Moi, c'est Miranda. Pffff."
C'est assez comique, une nénette bourrée comme un coing, assise dans un coin de son appartement, derrière un rideau de fumée de cigarette, essayant de se doigter et de jouer les femmes fatales tout à la fois.
Il y a des choses, comme ça, qui s'entendent. Se devinent tout de suite, d'instinct. On se représente les clients dans notre tête, analysant la moindre sonorité. Le moindre écho. La plus petite inflexion.
"Bon, imaginons que je suis devant toi,... en tenue légère, et..."
Derrière sa voix, le ronronnement de son dictaphone.
" ... et... que tu te branles... Tu peux, hmmm, sûrement faire ça pour moi?"
Retentit le clic de l'enregistreur, et vous entreprenez votre travail d'acteur, hmmm, aaah ouiii, et, au bout de six secondes, elle vous stoppe net:
"Hey! C'est pas un film d'horreur, merde!... C'est la vraie vie..."
Clic.
"La vraie vie... C'est ça que je veux."
Vous vous exécutez.
"Ouais... Aaahh... C'est... Huh ça."
Une véritable réalisatrice de nanar, qui enregistre votre prestation, rembobinant la bande entre les prises.
Trente secondes de simulation plus tard, elle semble plus ou moins contentée.
"Bon. (clic)"
Le supplice est enfin terminé, pensez-vous, soulagé. Avec vos clients suivants, bientôt le retour du classicisme, de la routine et de l'ennui.
"Maintenant, huh... refais-moi ton numéro... Quelque chose de plus guttural, de plus mâle..."
Vous reprenez. L'entendez enfoncer une touche.
"NAAN, PAS COMME CA, PLUS AGRESSIF, MERDE!"
L'image vous parvient: elle est là, assise sur le sol, jambes écartées, le visage écarlate, à se branler frénétiquement à côté de son dictaphone rejouant votre première simulation, le combiné dans l'autre main, les jointures blanches. A présent, l'agressivité de vos grognements semble la satisfaire.
"Ouiii COMME CAAAA..."
Au bout du fil, dans l'enregistreur, c'est vous, mais ce n'est pas vous.
Simuler par dessus sa propre voix. Se dédoubler, pour accueillir à bras ouverts l'orgasme extatique et suppliant de Miranda, avant de la laisser interrompre brutalement la communication d'un ultime clic.

Mais mon client le plus exigeant est sans conteste celui que je surnomme, non sans une certaine tendresse, l'impitoyable rewind.
"Insulte-moi. Allez, insulte-moi, connard!"
"Dis-moi des mots tendres."
"Décris-moi ta queue."

Ceux qui appellent projettent sur vous leurs obsessions, tous les fantasmes qu'ils ne réaliseront jamais, tous les désirs enfouis et les sentiments cristallisés qu'ils n'ont pu partager, tous ces trucs morts qu'ils conservent en eux depuis des années dans l'obscur caveau de leur cage thoracique. Lorsque toute cette merde a été déversée aux oreilles de l'opérateur, elle est désormais à sa charge.
"Dis-moi comment tu la baiserais."
"Bas du cul sans rallonge, j'vais t'exploser la rondelle tu vas pas comprendre."
"Tu t'branles là, hein?! Moi, je m'branle..."

Prédiction: dans un proche futur, une société anonyme rachètera ce type de déchets pour les recycler en une substance liquide apte à lubrifier les trous sur les parcours de golf. Les greens deviendront alors de vastes cimetières où reposeront à jamais tous les sentiments et les pulsions qui n'ont pu retrouver d'hôte ou d'acheteur sur Ebay. Alignés en rangés de bocaux étiquetés, avec cote et date d'origine, baignant dans le formol, des spécimens d'Amour Cristallisé ou de Fantaisis Désincarnée orneront désormais les étagères des geeks misanthropes comme le firent jadis des collections de minéraux, de fossiles ou d'animaux empaillés.
"Hmmm t'aimes ça la bite de chien hein... vas-y, fond de gorge..."
"Vas-y, jouis sur ma cavité pelvienne..."
"C'est moi qui commande, salope."

Prédiction: dans un proche futur, chaque opérateur pourra payer une entreprise de déminage pour qu'elle le débarrasse de son rewind et l'expédie dans des bombonnes qui flotteront dans l'espace pour l'éternité. Il ne faut pas se leurrer: personne n'a envie de vivre avec ça enterré près de chez lui.
"Chiennasse."
"Ouii, comme ça..."
"Aaaaaaaah."

Prédiction: pendant une courte période, les scientifiques étudieront la possibilité de l'utiliser comme carburant alternatif. Mais, le Rewind se révélant bien plus volatile à l'état liquide que l'essence ordinaire, le projet sera rapidement enterré.
Prédiction: bientôt, le Rewind entrera dans la composition de nombreux produits cosmétiques. Masques. Sprays autobronzants. Anti-rides. Vendus sous le label Real Life..
"La vraie vie. C'est ça que je veux."
Mais, une étude indépendante ayant établi un lien entre sa composition chimique et une vague de suicides inexplicables au sein de ses utilisatrices régulières, cette gamme sera finalement retirée du marché après seulement quelques mois de commercialisation.
Prédiction: dans un avenir imminent, le Rewind sera finalement vendu en petits granulés polis et colorés dont on se servira pour fertiliser les sabliers, remplir le fond de son aquarium, ou qui seront destinés à la décoration d'allées de jardin.
Prédiction: les granulés de Rewind feront crever les poissons, mais pas les sabliers.

Aux prémices de l'aube, après avoir tissé des kilomètres de scénarios fantasmatiques, vous espérez enfin aller dormir.
A votre fenêtre, un fin dégradé lumineux commence à peine à poindre à l'horizon, que, déjà, le rewind se pointe, bourdonnant à vos tympans comme un essaim d'insectes carnivores prêts à vous perforer le crâne et aspirer ce qui vous reste de cervelle encore valide.
Le rewind, c'est ce qui emplit ce vaste silence subséquent au travail accompli, lorsqu'au bout de minimum trois heures de travail vous pouvez enfin vous relaxer, reprendre progressivement possession de vous-même. Là, vous sentez au fond de vous comme un dépôt. D'insultes, d'ordres, de directives, de mots crus ou tendres, de grognements, de soupirs, de plaintes, et autres syntagmes désarticulés et vidés de leur contexte, tous ces sons continuent à graviter autour de vous, suspendus dans l'air en un écho hétérogène et absurde, un choeur d'abandon, de souffrance, de solitude et de plaisir entremêlés.
Désormais, leurs ex-propriétaires dorment d'un sommeil de plomb. Repus. Rassasiés. Mais vous, vous êtes encore là, hanté par toutes ces phrases qui vous ont traversé sans vous être directement destinées. Maintenant que fantasmes et projections ont été aspirés par la bonde de la nuit, il ne reste plus que vous pour accueillir tous ces mots dépouillés de leur chair contextuelle, ces sons désormais orphelins. Qui commencent déjà à agir sur vous comme autant de bombinettes à retardement. D'armes virologiques. De déchets radioactifs.
Il vous faut alors vous en libérer à votre tour, ou trouver un moyen de les recycler, car, soir après soir, le danger de l'accumulation guette. Vous percevez déjà l'overdose de flashbacks mentaux se répandre par le biais de stridents acouphènes métastatiques. D'un sombre mantra. D'un drone sinistre au volume sonore en constante progression qui menace déjà d'éclater dans chacun de vos synapses, un par un. D'imprégner de sa substance noirâtre et huileuse chacun de vos battements cardiaques.
Un par un.
Nuit après nuit, vous devenez un terrain miné.
Une fois accepté ce fait, le drone menaçant se fera aussi amical et familier que le ronronnement d'un moteur après une bonne vidange. L'humanité satisfaite vous susurrera sa berceuse, douce-amère comme un vieux blues huileux de cambouis.

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