25/04/2010

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Un led rouge s'embrase sur le socle de mon téléphone, annonçant une nouvelle nuit de débauche en ligne.
Si vous comptez vous lancer, faire ce boulot à domicile, une ligne fixe est nécessaire. En plus du loyer, quoi qu'il puisse arriver, vous devez toujours être à jour du paiement de vos factures d'électricité et de téléphone.
Comme toute pute qui se respecte.
Une société de phonesex comme celle qui m'emploie exigera de votre part de bosser au minimum trois heures par soir, six soirs par semaine. Si, pour une raison quelconque, la ligne coupe au bout de deux heures cinquante-neuf, le compteur repart de zéro.
Techniquement, rien ni personne ne vous empêche de turbiner pendant la journée. Vos employeurs s'en cognent à partir du moment où vous remplissez vos quotas. Mais travailler de nuit vous garantira une absence quasi-totale d'attente prolongée entre chaque client, mais aussi de faire la nique à la concurrence industrielle diurne, celle qui bosse en centres d'appels, à la chaîne, comme des poules industrielles, dans des ruches de petits boxes grillagés, imprégnées de la froideur d'un éclairage économique.
Vous pourrez cumuler les heures sup' autant qu'il vous plaira, et elles iront droit dans votre poche.
Si vous le pouvez, ne vous déclarez pas. Les impôts grignoteraient votre salaire en moins de deux.
Enfin, ignorez totalement, piétinez allègrement, violez sans répit et dans toutes les positions du Kâmasûtra la clause de votre contrat-type qui vous enjoint à ne pas émettre de "messages à caractère violent ou pornographique, susceptibles de porter atteinte au respect de la personne humaine et de sa dignité, de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la protection des enfants et des adolescents".
C'est juste une blague pour la route.
Ce que personne ne vous apprendra, en revanche, c'est comment vous servir de votre caboche.

Une éponge ménagère.
Lorsque vous commencerez, personne ne vous informera de ça. Quand vous serez simple débutant, tout juste bon à satisfaire un client lambda qui n'attend de vous qu'un concentré du crescendo pornographique compressé en trois minutes de communication, après quoi le "clic" de la tonalité vous préviendra qu'il a déjà tout craché dans son kleenex.
L'imagination.
On ne vous avertira pas. C'est quelque chose que vous devrez comprendre par vous-même et vos propres moyens. Au fil du temps.
D'abord: intercepter le désir du client. Ensuite, lui faire comprendre plus ou moins implicitement que vous êtes aux commandes, puis développer le fantasme, avec moult détails juteux et croustillants, qui, en cours de route, lui feront intégrer l'idée qu'il est bien plus excitant de retarder l'échéance - ce qui le tiendra en ligne plus longtemps, à votre bénéfice.
Si, momentanément, vous vous trouvez à court d'inspiration (ce qui arrive même aux meilleurs d'entre nous), arrangez-vous pour avoir un ordinateur près de vous, histoire de pouvoir ramasser quelques images sur le net: vous n'aurez qu'à formuler une description plus ou moins enrobée de ce que vous avez sous les orbites.
Enfin, je vous recommande chaudement de conserver à portée de main une large gamme d'objets potentiellement sonores pour illustrer votre récit ou votre simulation si le besoin se présente. Ce qui peut aller du classique stylo-correcteur et son bruit humide, à la boîte à biscuits en ferraille rouillée, le jeu du couvercle imitant parfaitement le son d'un sommier de lit qui grince sous les coups de boutoir, en passant par...
L'éponge ménagère, donc.
Imaginez qu'un pauvre type vous appelle ce soir, le genre geek au teint blafard et aux lunettes aussi grasses que sa zone capillaire, frustré depuis des années de ne pas trouver de partenaire avec lequel satisfaire ce désir inavouable, ce fantasme surréaliste dont il n'ose faire part à personne par crainte de déclencher l'hilarité chez son auditoire. Souffrance qu'il trimballe depuis des années. Alors, il tente de se consoler en se constituant une collection de photos sur disque dur. Des pieds féminins, sous tous les angles, nus, chaussés d'escarpins aux talons démesurés ou de bottes s'étirant jusqu'au genoux. Des pieds masculins aux parures militaires. En train de piétiner, d'écraser de petits animaux type stylommatophore, mollusque, ce genre. Comme dans les vidéos de Jeff Vilencia.
Adepte du crushing, il affectionne ce contraste entre la délicatesse du peton féminin et la viscosité de ces petits animaux. Et bave d'envie de voir son propre corps traîté comme celui de l'un de ces invertébrés, foulé par une vamp sur piédestals Louboutin, parée d'un sourire sadique, jouissant d'un pouvoir de vie et de mort sur sa petite personne. Ou par un caporal dominateur, intransigeant, qui lui infligerait une punition avec zèle, tout en faisant résonner son ricanement sardonique.
Ce qu'il attend de vous ce soir, c'est que vous lui donniez vie. Les pixels ne peuvent remplacer la présence chaude d'une voix en direct, les fichiers Jpeg pas toujours contenter un homme seul. Alors vous voilà, chaussé de rangers, prêt à écraser le misérable invertébré qu'il représente. Cette limace se traînant péniblement à vos pieds.
"Allez-y, Maître. Je veux l'entendre."
Là, il vous faudra plus que votre voix. Il vous faudra... une Spontex. Une ScotchBrit. En toute discrétion afin d'éviter de révéler le subterfuge, vous la passerez sous un fin filet d'eau, puis la presserez tout contre le combiné au moment exact où vous sentirez l'orgasme se rapprocher.
Squish.
Dorénavant, une fois passé pro, à l'instant fatidique de choisir un lot d'éponges au supermarché, leur sonorité potentielle sera devenu votre principal critère de choix.

Jouer les dominas. Les pleureuses. Et tout le nuancier entre les deux. Face à toutes ces femmes humiliées, tous ces hommes castrés, claquant leur fric à trouver un support exutoire histoire de prendre leur revanche, quelques minutes. Pour certains, le sentiment de toute-puissance, d'impunité jouissive ainsi véhiculé peut être dopé par une sensation transgressive.
Particulièrement s'il s'agit de leur première fois.
D'autres sont en quête de repères. De limites. D'une poigne assez forte pour leur serrer la bride.
Dans les relations sado-masochistes, se rejouent, en négatif, pliées, tordues, exacerbées, des scènes de rapports de force quotidiens ou des réminiscences infantiles. C'est ainsi que le petit théâtre des fantasmes exutoires peut nous faire traverser bien des mauvaises passes. Quelques accords d'orgue, et le rideau tombe pour dévoiler un décor aux éclairages aléatoires, traversé par des poupées vaudoues sans visages, qui titubent, cherchent à planter leurs aiguilles et à se faire planter. On embrasse, on lèche, on suce, on aspire, on mord, de nos bouches insatiables, profondes comme des gouffres, on explore des tunnels étrangers, des conduits utérins, des couloirs annaux, des voies ferrées, des autoroutes périphériques, des chemins de traverse aériens où seul nous revient l'écho de notre voix, le son sourd de nos pulsations cardiaques qui rebondit sur les parois intérieures d'un coquillage turgescent, empêtré dans le corail. Et, à l'instant où l'orgue s'emballe, prisonniers consentants des engrenages d'une multitude de réactions en chaîne paroxystiques, on crache, on répand, on échange, on mélange les fluides de nos mécaniques grippées qui s'étreignent, s'entrechoquent, s'interpénètrent, se dévorent. Pour entrapercevoir encore, quelques secondes, au travers du vaporeux bouillonnement des érosions charnelles, cette pâle et insaisissable lueur qui tôt ou tard viendra nous prendre. Une seule, une ultime fois.

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