01/06/2010

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Tours. Début 1989.
Très tôt, un matin gris-bleu, humide, dans une voiture blanche, et dans l'air un parfum sucré.
J'allais avoir quatre ans dans quelques jours, et je sortais de Clocheville pour la première fois depuis ma naissance. Direction chez mes parents.
Mes parents. Bien trop occupés à s'engueuler et engager des procédures d'adoption pour faire tant soit peu attention à l'infirmité qui leur tenait lieu de fils.
Dans la vitre arrière de l'ambulance, la façade immaculée de l'hôpital devenait de plus en plus petite, et mes yeux s'ouvraient pour la première fois, s'écarquillant de découvrir le monde extérieur à travers le plexiglas perlé de rosée.
Le monde. Un amas de lumières aveuglantes rudoyées par l'ombre de mes canaux rétiniens, et d'énormes cubes de construction avec lesquels j'aurais bien eu envie de jouer, tel Godzilla s'appropriant les buildings New-Yorkais.
Il y avait une femme en blanc assise tout à côté de moi sur la banquette arrière, et elle suggéra au conducteur de s'arrêter. Ce qu'il fit, sur un parking situé devant un petit bâtiment vitré à l'éclat chaleureux et coloré. L'infirmière me prit par la main et nous sortîmes de la voiture pour nous diriger vers la lumière et une fragrance irrésistible comme jamais je n'en avais humé auparavant.
Jamais encore je n'étais entré dans une boulangerie.
L'infirmière me sourit et me dit que je pouvais choisir ce que je voulais.
Bien évidemment, je voulais tout.
La chaleur, les couleurs, les odeurs, représentaient un étourdissant contraste avec l'univers aseptisé de l'hôpital.
Après un bon quart d'heure de négociation, je finis par opter pour un pain au chocolat que l'infirmière m'offrit gracieusement. J'eus bien envie de me l'enfiler aussi sec, sans attendre que nous soyons de retour à la voiture, mais quelque chose me retint. Comme si... Comme si la viennoiserie était encore vivante, que ses yeux de chocolat me fixaient, apeurés de voir ma bouche, mes mâchoires, mes petites dents, se rapprocher, inévitablement.
A cet instant, j'éprouvai autant de joie que de peine. Un terrible sentiment de culpabilité me rongea d'avoir à commettre un tel acte de cruauté. Je me sentis en empathie avec ce petit pain au chocolat qui ne pouvait absolument rien contre ce qui allait lui arriver. Le pauvre. Il devait probablement ressentir la même chose que moi, chacune des fois où je m'étais retrouvé sur un chariot hospitalier, traversant à toute allure les couloirs vers le bloc, mes yeux entrouverts tournés vers le plafond et ses néons qui défilaient, et que je commençais à paniquer en me demandant quel mal on allait encore m'infliger.
Alors je levai des yeux interrogateurs vers l'infirmière, attendant son approbation. Elle me sourit avec bienveillance. Pourtant, elle savait pourtant bien que le chocolat m'était interdit, qu'avec mon Hirschprung je risquais l'occlusion.
Cette femme fût la première à m'entraîner vers un plaisir coupable. Bien avant mes futurs one-shot. Bien avant toutes les infirmières des pornos.
Pourquoi croyez-vous que tant d'hommes fantasment sur les femmes en blanc? Peut-être parce qu'elles savent y faire pour nous tenter, nous indiquer la voie conduisant aux boulangeries illuminées où, enfin, l'on peut s'abandonner à l'étreinte de la gourmandise et, un court moment, oublier sa douleur.

Puis, du jour au lendemain, je me suis retrouvé à la maternelle. L'école du bled paumé où j'allais devoir vivre.
Montbrizay. Le vortex du trou du cul du néant de l'ouest de la France. Un microclimat brumeux et orageux, qui brouillait la réception de toute chaîne télévisée ou fréquence radio. Un centre-ville où déambulaient quelques vieillards sous emprise de l'alcool, et plus personne dans les rues à dix-sept heures tapantes.
Comment creuser sa place en moyenne section, parmi une foule de gosses inscrits un an et demi avant vous, lorsque tout ce que vous connaissez des rapports humains se résume au langage ésotérique des instruments chirurgicaux?
Laisse-toi faire.
A ce stade, je n'étais qu'un petit animal, qui s'ouvrait et se fermait sans cesse, trop vite, trop fort. Je ne faisais que suivre mon instinct, tenter de combler mes besoins naturels, sans parvenir ni même tenter de les mettre en corrélation avec les personnes qui m'entouraient.
A ce stade, l'impuissance à entrer en contact avec les autres avait déjà accumulé beaucoup de violence en moi.
Parfois, à l'hôpital, dans les rares moments où j'étais parvenu à m'échapper de ma petite chambre, j'avais pu croiser, au détour d'un couloir du service chirurgie, le visage d'un autre gamin. Alors, nous nous arrêtions net, face à face, pour nous dévisager en silence. Quelque chose s'échangeait, d'un regard à l'autre. Nous nous reconnaissions. Nous avions été fouillés par les mêmes doigts recouverts de latex. Pénétrés par les mêmes scalpels. Nous venions du même cauchemar climatisé.
Nulle part ici, dans aucune salle de classe, aucun recoin de la cour de récréation, je ne croisai d'ombre semblable dans l'iris d'un gosse. Ici, leurs yeux brillaient d'un éclat différent, et lorsque je les fixais, en quête d'un autre moi-même, ils me renvoyaient un crachat ou un flot d'insultes avant de déguerpir en courant.
Pendant les récréations, lorsque mon strabisme et mes énormes verres de lunettes ont commencé à devenir source de moquerie de la part d'une poignée de garnements teigneux, je pris l'habitude de me réfugier à la bibliothèque. Là, bien calé entre deux coussins, je confiais tous mes malheurs au petit pain au chocolat qui nous était distribué chaque jour à l'heure du goûter, et que, d'ordinaire, je me faisais voler ou racketter, à peine avais-je foulé la terre battue de la cour.
Les pains au chocolat manquaient cruellement de conversation. Mais l'avantage, c'est qu'ils étaient toujours d'accord, et qu'une fois engloutis, ils ne pouvaient plus rien déballer à personne de ce que je leur avais raconté.
Avec eux, je ravalais mes secrets, ma détresse, mes manques.
Avec ma nourrice, en quelques semaines, j'appris à lire, et, ainsi, à me découvrir de nouveaux compagnons d'infortune dans la littérature enfantine. A mon arrivée en grande section, je savais déchiffrer les mots. Très vite, j'ai commencé à vouloir m'échapper entre des pages aussi souvent que je le pouvais. Chaque livre était une porte sur un paysage inconnu que je traversais à toutes jambes, fuyant le plus loin possible vers la ligne d'horizon déchiquetée.
J'espérais de tout mon être qu'une femme de ménage allait passer par là, trouver le bouquin abandonné sur la moquette et le refermer derrière moi.

A cinq ans, ma soif de fuite avait atteint d'autres proportions, se faisant encore davantage irrépressible.
En ce jour de l'été 1990, j'avais pris comme seul bagage un tube de Smarties, croyant pouvoir le faire durer quelques jours. C'était déjà la fin de l'après-midi. Je quittai la maison sans faire de bruit, puis me mit à gravir la grande côte à la sortie de mon quartier, le vent sifflant à mes oreilles ce qui semblait encore un air de liberté.
Je traversai le centre-ville, et le grand stade de foot pour gagner la sortie du village. Etre parvenu jusqu'au panneau d'entrée me semblait énorme, à l'époque. Le bout du monde. Une route de rase-campagne se dessina enfin devant moi, inconnue, pleine de promesses. Puis, bien trop vite, la nuit commença à tomber, le vent à souffler plus fort, métamorphosant le serpent de goudron en un labyrinthe sinueux dont les contours imprécis se découpaient à peine à la lueur fugace des phares de voiture.
A cet instant, tout ce qu'il me restait au monde se résumait à un tube vide, une réminiscence de mauvais chocolat dans ma bouche, un grognement sourd dans l'estomac et une petite douleur au creux de mes dents.
C'est un sentiment étrange que celui qui vous étreint quand vous prenez conscience que vous ne pourrez pas aller aussi loin que vous l'imaginiez. Que, toujours, le Monde vous fera glisser au creux de sa grande paume, et gare à vous si vous tentez de vous en échapper.
Frôlant le panneau d'entrée dont les lettres capitales noires, à présent, me narguaient, je fus donc contraint et forcé de rebrousser chemin. Epuisé en arrivant à hauteur du grand stade, je m' écroulai en plein milieu dans un coma profond, dans la pelouse humide, à la lumière pâle des projecteurs.
Le lendemain, quand je réussis à regagner la maison, rien ne semblait avoir changé. Les meubles et les chaises demeuraient à la même place, comme si je n'avais jamais quitté la maison. Et puis, d'un coup, ma mère m'attrapa pour m'en coller une bonne. Pas parce que j'avais fugué, mais à cause des traces vertes et encore humides de rosée sur mon T-shirt blanc, mon jean et mes joues.
Le tambour de la machine à laver entreprit sa rotation et les coups se mirent à pleuvoir. Mais à l'hôpital, pendant les moments où la douleur cinglante traversait tout mon être, j'avais acquis la faculté de m'échapper très loin dans ma tête, là où les parois d'une boîte crânienne ne suffisent plus à délimiter quoi que ce soit.
Ensuite, je me retrouvai avec une punition: tailler la vigne vierge qui recouvrait le crépis rêche et gris de la maison.
Le lendemain, un dimanche orageux, pendant que mon père stagnait devant la télé, une bière constamment à la main, je pris l'escabeau et m' attelai à la tâche tranquillement, plutôt satisfait d'avoir trouvé un moment de tranquillité parmi les feuilles de vigne et les insectes.
Et puis, au dessus de la porte d'entrée, en décrochant les quelques branches qui s'étaient agrippées à la lucarne, j'aperçus quelque chose à travers le verre sale, une petite forme noire et effilée près de l'ampoule. En y regardant de plus près, je vis qu'il s'agissait d'un petit lézard, pas encore à sa taille adulte. Un soir, poursuivi par quelque prédateur, il avait du venir se réfugier dans la lucarne, puis s'était retrouvé piégé à l'intérieur et avait fini par griller contre l'ampoule.
Avec délicatesse, je décrochai son petit corps rigide et sec, et le ramenai à la maison. Escorté par l'odeur d'humidité, l'orage commença à gronder, et ce soir-là, sans encore comprendre pourquoi, je ne pus toucher à mon dîner.
Pourtant, je raffolais des spaghetti bolognaise. Mais quelque chose avait changé en moi, au contact d'un maléfice que ce petit cadavre avait laissé échapper, comme l'odeur inconnue, âcre, prenante, qui ne tarda pas à envahir ma chambre, puis toute la maison, pièce par pièce. Je commençai à pleurer, doucement. L'odeur s'atténua, avec le temps, mais ne disparut jamais tout à fait.
Peut-être, avec naïveté, ai-je seulement cru pouvoir m'y habituer.

1 commentaire:

... a dit…

Encore!