01/06/2011

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C'est toujours pareil.
Vous vous pointez à une soirée où tout le monde se fait déjà plus ou moins chier autour des mégots et des gâteaux apéritifs, on remplit son verre, les questions débiles commencent à fuser et arrive le sempiternel "Et toi?... Tu fais quoi dans la vie? " qui gonfle tout le monde d'avance, mais que demander d'autre?
Selon le type de soirée où vous vous retrouvez, vous allez vous adapter, dire "éboueur" ou "proctologue" si besoin est, pas par honte de votre vrai boulot, mais juste pour pas qu'on vienne vous les scier.
A d'autres moments, vous prenez le risque de déballer la vérité, sans même vous embarrasser d'un air vaguement gêné du genre "Faut bien que je bouffe".
Et bien évidemment c'est là que les ennuis commencent.
Les " Ah... moi je pourrais pas faire ça... "
" Ca doit pas être évident "
" C'est bien payé? "
" Et depuis combien de temps tu fais ça? "
" Tes clients, c'est plutôt des mecs ou des filles? ", et, le meilleur en dessert:
" C'est quoi le fantasme le plus tordu / hard / dégueu qu'on t'ait raconté? "(rayez la mention inutile).
A ce moment, vous êtes conscient de devenir l'objet de toutes les attentions et ce pendant encore quatre ou cinq interminables minutes. L'attraction pleine de lumières scintillantes d'un parc merdique pour amateurs de reality-shows, où on peine déjà à enjamber les déchets et les épaves.
Mais vous jouez le jeu, et l'histoire que vous balancez est invariablement la même, qu'ils en aient bien pour leur argent mais que ça ne leur épargne pas un dégoût prolongé bien plus fort qu'espéré. Car qu'il y a une juste mesure dans le voyeurisme de masse: les gens ne veulent être dégoûtés, choqués, que jusqu'à un certaine limite, au-delà de laquelle vous les renvoyez un peu trop à eux-mêmes pour que ça puisse garder son aspect délectable et rassurant...
Toujours est-il que cette putain d'histoire, la voilà.

Une nuit, ce type vous appelle en larmes, complètement effondré. La voix tremblante, il vous explique que la fille avec qui il a partagé une relation pendant deux ans vient de le plaquer.
Ce genre de choses arrive tout le temps. Des gens qui appellent pour pleurnicher. Ma copine m'a largué. Ma tortue d'eau a clamsé. J'ai oublié de racheter du lait pour demain matin...
Attendez, c'est pas aussi niais que ça en a l'air.
Il vous raconte leur rencontre lors d'une de ces soirées fetish Parisiennes, dépourvues de sexe mais saturées de querelles d'ego dans la dimension la plus théâtrale qui soit. Lui, c'est le barman du Clover club, le pub dans lequel se passe l'évènement. Il est là, à transpirer à grosses gouttes dans le costume de superhéros en lycra que le taulier l'a forcé à porter pour l'occasion... Quand il la voit arriver au zinc, magnifique dans sa tenue d'infirmière de cosplay. Elle lui plaît tout de suite: ses mèches auburn ondulées, son grain de voix suave lorsqu'elle commande une Budweiser, l'apparente impulsivité de ses gestes, son évidente ouverture d'esprit...
Suite à cette rencontre autour de la pompe à bière, le barman et l'étudiante en histoire de l'art se revoient plusieurs fois, puis, au bout de quelques semaines, commencent à réellement sortir ensemble.
Au début, chacun conserve son chez-lui. Puis, au bout d'un an et demi d'une relation tumultueuse mais solide, ils décident, d'un commun accord, de franchir le pas d'habiter ensemble.
Ce genre de choses arrive tout le temps. C'est ce que les gens font, quand tout se passe bien. Quand c'est le pied, et qu'ils ne voient pas pourquoi ça devrait changer.
On est l'après-midi de la veille du déménagement quand les choses se compliquent. C'est une belle et caniculaire journée d'été, et ils viennent de s'envoyer en l'air sur le cuir moite du sofa du salon. Avoir baisé leur fiche une sacrée fringale, alors il part faire quelques courses et la laisse seule chez lui, alanguie bien à l'ombre.
Quand il rentre une demie-heure plus tard, les bras chargés de victuailles, elle est toujours sur le canapé. Mais à présent, ses cheveux en bataille cachent la moitié de son beau visage défait, sur lequel on peut deviner un regard humide d'incompréhension et d'effroi.
Elle lui explique qu'à la base, elle a juste eu envie d'une bière bien glacée. Mais, n'en trouvant pas dans le réfrigérateur de la cuisine, elle est descendue à la cave. Là, devant l'entrée, elle le savait, il y avait un autre frigo, plus petit, devant lequel elle était déjà passée des dizaines des fois. Mais jamais encore elle n'était allée fouiner à l'intérieur. Après tout, il ne contenait probablement rien d'autre que quelques rangées de boissons fraîches...
Sauf que non. Ce truc n'est pas un frigo, mais un congélateur. Quand elle l'a ouvert, elle s'est retrouvée devant une armada de préservatifs suspendus à de petits crochets en plastique et contenant une sorte de glace de couleur marron sombre.
Pour sûr, à l'odeur, c'était pas du sorbet au chocolat.
Comme hypnotisée, elle est restée plantée un bon moment devant le congélo ouvert qui lui semblait ronronner de plus en plus fort, avant de claquer la porte, prise d'une insurmontable crise de larmes.
Mais quel psychopathe peut garder un congélateur plein de merde chez lui?
Il lui répond que c'est plus romantique qu'il n'y paraît. Que, pour lui, à la base, c'était un peu comme une demande en mariage, quand tu attends des semaines le bon moment avec ta bague planquée dans l'écrin planqué dans une boîte à chaussures planquée sous la caisse à outils dans ton garage. Là où ta femme ne risque pas de tomber dessus.
Il lui apprend que, ce désir, il l'a gardé bien au frais pendant une année entière. Dans l'espoir, un jour peut-être, de lui en parler. Tout lui révéler quand il sentirait le moment propice. Celui où il serait absolument certain qu'elle l'aime de toute son âme, de manière indéfectible, inconditionnelle, quoi qu'il puisse arriver. Alors, il se sentirait entier. Et peut-être même aurait-elle envie de partager ce fantasme avec lui?...
On appelle ça l'Alaskian pipeline .
Comme ça, le nom paraît sympa. Par exemple, vous pourriez très bien penser à un nouveau cocktail. Une marque de gel douche ou de bonbon à la menthe extra-forte.
Tout faux.
L'Alaskian Pipeline est une pratique sexuelle méconnue qui consiste à congeler ses propres excréments dans le but, le plus souvent, de sodomiser son partenaire. Juste avant la pénétration, l'extrémité la plus aigüe de chaque glaçon est préalablement affûtée. Comme le bout d'une stalactite.

Tous ces pipelines figés sous la glace. Ces torrents de secrets, trop longtemps gardés, prêts à affluer vers la surface. Ces no man's land intérieurs, toujours inexplorés. Ces champs d'aiguilles de givre, encore vierges de toute présence étrangère.
C'est ce que les gens font, quand ils craignent de ne plus être aimés. D'être abandonnés, pour avoir un peu trop laissé échapper qui ils sont vraiment.
Ils se foutent en pièces, pour n'offrir aux autres que les meilleures parts du gâteau.
C'est ce que font les gens. Ils enfouissent le reste au plus profond d'eux-mêmes, au coeur de leur toundra intérieure. Ils enterrent leurs fantasmes les plus honteux, pour ne pas être humiliés par les éclats de rire de ceux qu'ils aiment. Ils se fabriquent des hémorroïdes cardiaques. Autant de bombes à retardement.
Un temps, ils croient avoir réussi à jouer le jeu. Faire illusion. Epouser la norme. Le moule commun. Appelez ça comme vous voudrez.
Mais, au fond, bien sûr, ils restent trop incorrigiblement eux-mêmes. Avec cette lueur d'espoir, qu'un jour, on les aimera tout entiers.
Et puis, au moment où ils s'y attendent le moins, un geyser de petits cristaux aiguisés leur perfore le ventre. leurs petites cachotteries finissent par émerger à la surface.
Et ils se retrouvent seuls. Une fois de plus.

Ce putain d'espoir. Le pire traître qui soit.

Cette histoire-là n'est pas unique en son genre, ce n'est pas juste une de ces légendes urbaines merdiques, absurdes, intangibles, qu'on balance pour se faire marrer deux minutes. Mais une chose est sûre: une fois que vous l'avez racontée, personne ne reprend plus ni crackers au fromage, ni glaçons dans sa bière. Et même si personne ne viendra le crier haut et fort, tout le monde le sait bien.

La fête est finie.

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