10/06/2011

08



" Laissez tomber. "
De sa bouche aux lèvres écarlates et gercées s'échappe une petite voix éraillée.
" De toutes façons, vous ne comprendriez pas... ", elle dit, et son haussement d'épaules semble ébranler jusqu'à la moindre fondation de son être. Son regard embué ne quitte pas le mien. Depuis un bon quart d'heure, sa cloison nasale siffle et un kleenex rouge humide se décompose entre ses doigts aux ongles vernis et rongés.
" C'est le genre de choses qu'on ne peut comprendre que quand on l'a vécu. ", la boule dans sa gorge heurte ses cordes vocales, fait vaciller sa voix comme une flamme prise dans la tourmente d'un courant d'air. La pluie commence doucement à battre le double vitrage, et je lui lance un regard interrogateur, le genre d'expression qu'aurait un type qui s'apprête à être pris au dépourvu. Intérieurement, à travers ma petite comédie, je suinte, elle pourrait le remarquer si son attention n'était pas malmenée par ce qu'elle s'apprête à déballer.
" VOUS ÊTES COMME LES AUTRES! ", elle crie en se levant brusquement de sa chaise, s'appuyant sur la table de ses poings fermés," Vous êtes comme les autres, un obsédé, un putain de voyeur. ", et je la laisse faire, immobile, et elle recule de deux pas et craque son chemisier, d'un coup sec.
"Tenez! Rincez-vous l'oeil!"
Un bouton nacré tombe et roule sur la table avant de s'aplatir sur le bois en vibrant.
A présent, je peux voir ses épaules nues, découvertes, une peau laiteuse constellée de petites tâches bleuâtres et d'autres plus sombres, entre lesquelles apparaissent des dizaines d'arcs pointillés noirs violacés. A certains endroits, on croirait voir sa chair hurler.
Puis, en pleine prestation, elle s'effondre au sol, détournant son visage aux traits déformés par les larmes, le masquant sous quelques mèches brunes humides.
Je me lève doucement et, sans établir de contact physique direct, m'accroupis auprès d'elle et lui tends la main, qu'elle dédaigne d'abord, mais, la douleur se rappelant brusquement à elle, qu'elle consent finalement à saisir, la lâchant dès que remise sur pieds.
C'est la première fois que cette jeune fille vient nous voir, au refuge pour femmes victimes de violences où je suis bénévole, trois après-midis par semaine. C'est la première fois et elle se retrouve face à moi, homme, sur lequel elle projette, de suite, l'image d'un agresseur. L'ombre d'un autre. Le spectre de sa peur.
Elle ne se comporte pas différemment de la plupart des autres victimes. De mes client(e)s nocturnes. De nous tous en somme. On ne fait que se fabriquer un champ de vision délimité par nos associations d'idées, produit de la lente digestion de notre expérience. Peut-on s'en échapper? Trouver la volonté suffisante pour le remodeler? Là est la question.
Ici, j'endosse un rôle différent de celui d'opérateur, n'y puisant que l'expérience nécessaire du jeu d'acteur préliminaire: je dois donner à cette femme ce qu'elle ne peut plus attendre de moi, ou de tout autre homme: une base solide en laquelle pouvoir ancrer sa confiance.
Lui offrir ça. Sans avoir moi-même jamais eu confiance en qui que ce soit plus de trente secondes.
La grotesque escroquerie d'un type pas foutu d'appliquer ses propres préceptes, et qui tente de s'auto-persuader, à voix haute, une fois de plus.
Ici, au centre, qu'il s'agisse d'entretiens individuels ou de groupes d'entraide, le rituel est pratiquement toujours le même: c'est douleur contre douleur. Marché équitable. Et pas question de tricher là-dessus: la plupart des victimes tiqueront sur la moindre de vos incohérences de récit.
Alors, je leur sers un petit fragment de mon histoire personnelle. Ce qui m'a conduit à travailler, ici, là où nous sommes. Le raconter une fois de plus me permet de l'éprouver, m'en détacher encore davantage, pour ne pas transférer mon vécu sur la victime qui me fait face, trimballant ses propres bagages.
Deux énormes valises sous les yeux.
Une fois ce marché conclu, dérouler le fil du récit de cette jeune femme fracturée, marquée, consumée, prendra beaucoup de patience et d'après-midis comme celui-ci.
D'une voix accidentée, elle raconte. Son enfance solitaire mais plutôt heureuse dans un pavillon de banlieue, ses parents un peu trop protecteurs, son adolescence en colimaçon avec en filigrane la construction laborieuse d'une identité propre, fragment par fragment, comme ces meubles Suédois en kit dont on a l'impression qu'il manque toujours une ou plusieurs pièces, et qu'on finit par monter sans notice explicative, en bricolant à l'instinct.
La seule chose à faire.
Et puis, progressivement, comme pour récompenser mon écoute, elle en vient à la rencontre avec son homme. D'une intonation plus assurée, voilée par la rage en sourdine, elle détaille: la première fois que leurs regards se sont croisés dans la cour de la fac, sa timidité maladive à elle, son apparente assurance à lui, son côté coureur, déjà à l'époque, l'échafaudage de petits prétextes qu'ils s'étaient construits en très peu de temps pour se retrouver. Les promesses désarmantes qu'il lui avait faites d'entrée, et cette relation naissante qui lui redonnait tant d'espoir, à elle. Tout ce qu'elle avait découvert avec lui, d'un coup, le plaisir de séduire, le sexe, les omelettes Périgourdines; leur mariage beaucoup trop tôt, après quelques mois de béatitude; et puis, ce moment - elle ne saurait l'identifier clairement - où il a commencé à prendre leur relation pour acquise. Où, progressivement, il n'a plus fait aucun effort, s'est complètement laissé aller, semaine après semaine, dans un total oubli de son désir à elle. Où il a cessé ses études, n'a plus voulu qu'elle sorte, l'a écartée de tout le monde et de tout le reste et enfermée avec lui. Où il a commencé à exiger du sexe, puis, au fil des soirs, à venir le prendre, à coups de poing, et comment ça finissait, et comme ses baisers passionnés laissaient à présent des marques, roses, violettes, noires, chacune d'elles comme deux parenthèses refermées sur du vide. Plus ce vide le rendait fou, plus il y mettait les dents, les dents, les dents, et il la marquait, en éructant "C'est à moi qu't'appartiens..." dans un souffle court, et elle ne savait plus s'il s'agissait d'une question ou d'une affirmation. Il mordait, partout, dans sa peau à elle, pour délimiter son propre territoire, son petit terrain de chair meurtrie. Rien qu'à lui.
Et c'est comme ça qu'il y a deux nuits, elle s'est retrouvée avec une blessure infectieuse au creux de l'omoplate, et des jointures cassées. Résultat d'une maladroite tentative d'autodéfense qui n'avait fait qu'empirer les choses.
Alors, je lui demande ce qu'en ont dit les flics.
Les flics. Elle était allée les voir le matin même. Selon elle, tout ce qu'ils ont fait, c'était lui refiler du café dégueulasse, et marmonner entre eux pour finalement lui demander en postillonnant si elle avait des pratiques sexuelles particulières.
"A deux millimètres de mon visage pour que je prenne la question bien au sérieux."
Tout ça pour finir par déposer une main courante.

Statistiquement, un violeur éjacule chacune des fois où la police s'en branle.
Statistiquement, le temps s'égraine en une interminable enfilade de petites morts impunies.

"Laisser tomber, elle dit. A la fin, c'est la meilleure solution."
La fuite. Quand même les apparences ne sont plus à sauver.
Bien sûr, la plupart des femmes tombent ici comme des comètes. Elles n'ont pas de point de chute. Pas de famille ou d'amis chez qui loger. Rien que des centres sociaux mixtes déjà bondés. Ou la rue.
Ici, on a dix-huit lits, une réserve de bouffe, des fringues, des médocs, des pansements et du matos médical, le tout récupéré dans les surplus des hôpitaux et de l'armée.

Ces femmes. Elevées avec la peur au ventre, de génération en génération.
Ce reflet en spirale, dans leurs iris meurtries: l'héritage de siècles d'oppression patriarcale. Les stigmates de la domination masculine dans le monde du travail. Les marques au fer rouge causées par la violence sourde au sein du foyer. Les effets secondaires du climat d'insécurité infestant davantage l'espace public, chaque jour.
Un homme politique. Un supérieur hiérarchique. Un parent. Un compagnon. Un inconnu... Sur quelle case de la roue de l'infortune la flèche phallique va t-elle se figer?
Perdu. Elle ne s'arrêtera jamais.

Ces femmes vivent dans le sillage de son rebord tranchant, se raccrochant à ce à quoi elles peuvent. Ici, on peut les voir faire des parties d'&échecs ou de rami. S'échanger des livres empruntés à la bibliothèque du coin. Philosopher entre elles. Discuter des derniers potins people. Confronter leurs expériences. Préparer leur défense, pour un procès qui approche. Ou simplement aider l'une d'entre elles à acquérir le courage nécessaire pour sortir dans la rue.
Ici, elles ne sont plus seules. Nous les accompagnons, dans leurs défis quotidiens. Leurs démarches judiciaires. Leurs examens médicaux. Leur reconstruction, pièce par pièce.
Ces femmes. Les étincelles de leurs yeux grippent la course de la roue.

Cette femme. Je la regarde vider sur son lit le contenu de son sac à main. A présent, tout ce qu'elle possède au monde est là, étalé devant elle sur la couverture en mohair: un portefeuille en cuir marron, quelques numéros d'urgence, un vernis à ongles, un rouge à lèvres, une bouteille de dissolvant, un tube de mascara, une fiole de parfum, deux paquets de kleenex et un petit miroir de poche.
Tout ce qu'elle a. Quand même les apparences ne sont plus à sauver.
Mais elle s'y cramponne, bec et ongles. Remettant un peu de noir autour de ses yeux humides, elle sanglote, comme à l'attention de son reflet dans le miroir: "Si j'avais su que ça finirait comme ça...", puis, tournant vers moi ses yeux rouges et brillants aux paupières charbonneuses: "Vous savez, les meubles Suédois en kit... Dans les publicités et sur chaque page des catalogues où ils sont vendus, on peut lire ce slogan: 'DES MEUBLES A VOTRE IMAGE'. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais jamais vraiment compris pourquoi."
Elle ajoute: "Maintenant, je sais..."
Une fois montés, ils ne sont jamais conformes à l'idée qu'on s'en faisait.

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