13/06/2011

09


Un jour du printemps 1993.
J'avais huit ans, et ce matin-là, quand l'assistante sociale est arrivée, j'étais occupé à aligner des billes de verre, en rangées, à égale distance les unes des autres, sur un dessus de commode vide. En priant pour qu'aucun courant d'air ou mouvement brusque ne vienne foutre en l'air mon fragile édifice.
Typiquement le genre d'activité qui n'a aucun sens apparent. Aucun autre que celui qu'on y met soi-même, secrètement.
La patience et la concentration que cette activité exigeait m'éloignait de tout le reste, de toutes ces choses que je ne pouvais pas contrôler depuis que ma soeur adoptive était arrivée.
Ca devait faire six mois que nous étions allés la chercher à l'aéroport de Roissy Charles De Gaulle, un matin brumeux de novembre. La procédure d'adoption entamée par mes parents avait germé, sous la forme d'une petite fille de six ans d'origine Haïtienne. Dès le trajet du retour et pendant les premiers mois, elle se comporta comme l'aurait fait n'importe quelle petite fille dans une confiserie.
Mes parents s'étaient bien gardés de me prévenir. Rien n'avait encore été prévu pour elle: j'allais devoir partager ma chambre un certain temps.
Ma chambre... Quatre murs de crépi blanc. Mon refuge. Ma bulle irisée, comme ces billes agathe que je pouvais gagner par sacs entiers en une après-midi, et au travers desquelles je croyais voir un monde meilleur, une porte vers un univers coloré émaillé d'étoiles.
Comme du verre redevenant sable s'écoulant entre les doigts, je sentis que mes quatre derniers remparts contre la violence du monde extérieur commençaient, inéluctablement, à s'effondrer.
Mais Kathy - c'était le prénom que mes parents avaient choisi pour elle - Kathy était tout aussi amochée que moi: sa psyché portait les cicatrices et stigmates d'une enfance dans le pays le plus pauvre du monde. Mes parents le découvrirent jour après jour. Entre autres bizarreries comportementales, elle avait développé toute une série de peurs plus ou moins irrationnelles: une trouille bleue des produits ménagers, des escaliers, des pièces mal éclairées et de la police Française; elle faisait d'abominables cauchemars dont elle s'extirpait en hurlements stridents qui me réveillaient en sursaut à mon tour; elle volait et planquait sous son lit tout ce qu'elle pouvait, et vomissait tout ce que mes parents tentaient de lui faire avaler.
Bien vite, mon père et ma mère perdirent patience, prenant ses réactions imprévisibles comme des affronts, des insultes, des attaques d'une patente ingratitude. Impuissants, ils se mirent à l'enfermer des heures entières dans le noir de notre garage, à lui faire ravaler patiemment son dégueulis, l'attachant fermement à sa chaise à l'aide de fil de fer s'il le fallait, et à lui mutiler le bras à coups de ciseaux, de tesson de verre ou de lime à ongles, à deux pour la tenir si nécessaire.
J'assistai presque systématiquement à leurs séances de torture. La plupart du temps, ils exigèrent ma présence pour les regarder faire et que cela me serve d'exemple.
"Tu vois ce qui va t'arriver si tu désobéis! Regarde bien...".
Ma soeur pouvait nous interroger de son regard terrifié, implorant. Pleurer, crier de toutes ses forces jusqu'à ne plus pouvoir respirer ou avaler sa salive... Rien de tout cela ne les arrêtait.
La veille du jour où l'assistante sociale vint faire son bilan, mon père me prévenint: Si - je - caftais - je - savais - ce - qui - allait - m'arriver - répète - après - moi.
Et donc, le jour suivant, lorsque la fille est allée nous trouver ma soeur et moi dans notre chambre, là où j'étais occupé à disposer des billes sur un meuble, au moment où elle nous dit Bonjour d'une voix douce et grave, et demanda si tout se passait bien, ma réponse ne s'est pas faite attendre: un OUI à la fermeté résignée, prononcé sous la vigilance bienfaitrice de mes parents.
"Et... que fais-tu avec toutes ces billes?".

Comment lui dire. Lui dire que je ne vivais que pour la seconde où, de son seul souffle, elle foutrait tout en l'air.

1 commentaire:

Aularsy a dit…

Never stop writing Nikoblik!
Tkx so much for feelings!