25/06/2011

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Tard, au beau milieu de la nuit, pendant que vous êtes profondément endormis, des dizaines d'opérateurs de téléphone rose se retrouvent sur la toile.
Ils se réunissent sur des chats, des réseaux sociaux, des forums de discussion spécialisés. Ils conseillent les débutants, se refilent des tuyaux, s'échangent des fichiers mp3 de leurs performances et quelques anecdotes salaces ou trash qui leur sont arrivées.
Dans le genre de celle-ci.

Régulièrement, on reçoit des appels de types qui stagnent à l'hosto depuis des mois, des années, à la suite d'un accident domestique ou d'un accrochage automobile. Des mecs bien amochés, à demi paralysés ou défigurés, qui n'ont plus une miette de vie sexuelle - même s'astiquer le manche ne leur est plus forcément possible sans coup de main, stimulants ou assistance médicale.
Mais là, c'est la femme d'un de ces types qui me sonne.
Au moment où elle appelle, ça fait à peu près un an que son mari a échoué au service oncologie d'un hôpital de banlieue Parisienne, et respire désormais la gorge reliée à une machine par une canule de trachéotomie.
Pendant une année entière, la meuf, elle a commencé à être sérieusement en manque.
Tous les deux approchent la quarantaine et ont à leur actif une bonne dizaine d'années de pratique de l'échangisme. Orgies, soirées libertines et fêtes privées, maintenant, c'est fini.
Bien sûr, au début de la convalescence de son mari, elle avait eu tout le loisir de se taper qui elle voulait tranquillement chez elle. Se rabattre sur des noms quelconques dans leur carnet d'adresse très fourni. Mais ça aussi, c'est terminé: depuis trois mois, plus aucun mec ne veut se la taper.
Et pour cause.

Ce qu'elle me raconte, c'est qu'un vendredi en début de soirée, elle se pointe à l'hosto, peu de temps après l'heure de fin des visites. Pour pouvoir être seule avec son mari pendant une demi-heure, elle file un peu de fric à une des infirmières de garde, en échange de quoi celle-ci doit surveiller la porte et détourner l'attention du personnel.
C'est la grosse infirmière qu'elle croise à chacune de ses visites, et avec laquelle son mari parle très souvent. Digne de confiance, sans problème.
La veille, en pleine nuit, elle a déménagé son voisin de lit: le pauvre type a dû y passer. Ici, quand on vous éjecte à soixante-dix balais, c'est pas pour vous faire changer de service.
Ce soir, ils sont donc seuls dans la petite chambre, rien que tous les deux, et bien sûr, ils pensent à la même chose: s'envoyer en l'air, pour une fois que l'occase se présente. Retrouver le corps de l'autre, cette chair familière dont ils connaissent chaque centimètre sur le bout des doigts, et qui leur manque terriblement...
Même si, ils en ont bien conscience, l'entreprise s'annonce plutôt risquée.
Ca fait un petit quart d'heure que l'infirmière attend nonchalamment le dos contre la porte en s'empiffrant de beignets, lorsqu'elle entend leurs gémissements de plaisir se muer en hurlements de terreur et de souffrance. Quand elle jette un oeil à travers la serrure, puis entre en trombe dans la pièce, elle comprend ce qui s'est produit: avec l'effort, la trachéo du type - dont le teint commence sérieusement à virer au bleuâtre - a jailli hors de sa gorge et sa bonne femme se l'est prise en pleine poire, dans l'orbite gauche. Depuis ce soir-là, l'accident l'ayant à moitié aveuglée et amochée de telle manière que le blanc de son oeil a dégénéré en un vitreux rose violacé, les gens détournent le regard chaque fois qu'ils la croisent. Alors de là à penser à se la faire, il y a dix bonnes longueurs de marge.
En revanche, elle, malgré ce qui lui était arrivé, avait conservé son appétit sexuel habituel. Au fond, il peut bien nous arriver n'importe quoi, on ne cesse jamais, jamais tout à fait d'y penser.
A quoi bon vivre sans?
C'est bien pour cette raison que les opérateurs de téléphone rose existent, que leur job ne connaît que bien peu la crise, et qu'ils se réunissent la nuit, sur le web, pendant votre sommeil... quelques heures seulement après votre quart d'heure branlette, ou votre partie de jambes en l'air.

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