19/07/2011

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2000.
Puis, il fut temps d'entrer au collège. Dans l'idée que je m'en faisais, c'était subir la même routine dans un endroit différent: être contraint et forcé de passer mes journées enfermé à travailler sur des cours qui ne m'intéressaient pas le moins du monde; traîner ma solitude comme une ombre trou noir, incapable d'entrer en contact avec les autres; et, conséquence logique, subir les brimades de mes camarades. Au cours de mes années de primaire, ça s'était limité, en résumé, à me faire exploser à coups de caillasse une demi-douzaine de fois ces gros culs de bouteille que je portais sur le nez en permanence et qui délimitaient mon monde. Il y eut quelques bastons aussi, rarement jusqu'au sang. Contre toute attente, j'étais parvenu, avec le temps, à me forger une petite notoriété en tant que joueur de billes, et à passer du basique bigleu qu'on montrait du doigt, au gosse un peu étrange et imprévisible qu'on redoutait quand il s'agissait de mettre en jeu son sac; j'avais trouvé là un domaine où le fait de ne voir que d'un oeil ne représentait plus un handicap.
Mais au collège, les billes, personne n'en aurait plus rien à carrer, je repartais de zéro, et, quelques jours après la rentrée, compris que les choses allaient se dégrader. Un soir, en sortant du bâtiment pour rentrer chez moi, je vis trois ombres, à peine plus vieilles que moi, adossées à la grille du bahut. De loin, bulles de chewing-gum, grimaces et hochements de tête à l'appui, elles me firent comprendre que j'étais attendu. "Hey, toi l'bigleu! Viens un peu par là..." Aucune issue, je voulais sortir, il me fallait m'y frotter. Ce fût mon premier passage à tabac, le début d'une longue série tous les soirs à la sortie.

Entre le bâtiment principal où nous avions classe et le petit terrain de basket, se dressait un grand chêne liège qui surplombait la cour, le tronc marqué d'insultes, de déclarations d'amour empressées et d'entailles diverses exécutées au cutter ou au cran d'arrêt. Arrivé en cinquième, je pris l'habitude, pendant les récréations, de m'y réfugier, bien en hauteur, pour lire, écrire, dessiner. Pour ne plus avoir mal. Bientôt, sa chlorophylle, ses branches solides, son écorce chaude et rassurante, me firent me sentir en symbiose avec lui. Je recueillais la sève qui s'écoulait de chacune de ses plaies les plus fraîches, pour la laisser tomber, d'en haut, dans les cheveux des gamins, et pendant quelques secondes, son rire d'arbre se confondant avec le mien, nous étions vengés de nos escarres respectives.
Puis je rentrais chez moi, couvert de plaies et d'échymoses, et ma mère continuait son ménage, imperturbable. Quand à mon géniteur et son haleine saturée d'alcool - chaque fois qu'il allumait une clope, il risquait de faire sauter la baraque - , je le voyais de loin, dans le salon, poser son verre tel un ministre qui s'apprête à faire une importante déclaration, pour venir, d'un pas de machine grippée, me reprocher de ne pas m'être mieux défendu. il répétait: se défendre. Coups à l'appui, il voulait que j'imprime. "Laprochèn'foikess'tufè? Tufildèkou, mèmsifoktulèdonn'en premièèè. Tutfèrèspèktè. Bordel ! Konprenn'r'un lègossojôrduy." Il avait tellement à coeur de me modeler en une copie améliorée de lui-même. Pour ne pas mourir vraiment, et laisser sur terre un clone apte à réussir là où il avait échoué. Et c'est du gouge de ses poings qu'il me sculptait, me forgeait en tant qu'homme, dur, taillé dans le brut. Yak'komsaksarent'". Me laissant, pour seule carte routière, un slalom écorchure entre les pièces d'un puzzle au tissu nécrosé.

Pour inaugurer mon année de troisième, je troquai mes énormes verres correcteurs pour des lentilles de contact. Mon chêne liège fut déraciné, dans le but de construire une extension au bâtiment principal. Le regard embué, j'assistai à la scène à travers une des fenêtres de la salle de cours de mathématiques.
Il n'y avait plus rien à faire là contre.
J'eus envie de crier.
Pour crier, il faut un endroit spécifique. Le cri n'est pas un mode d'expression admis en société; vivre ensemble implique d'utiliser les mises en forme de rigueur pour pouvoir s'exprimer. Privilégier la tournure et diluer l'expression, censurer un hurlement qui pourtant ne cesse de croître en nous, jour après jour, depuis la première seconde où l'oxygène a pénétré nos poumons, et qui reste la plus parfaite et quintessentielle expression de la souffrance induite par la condition qui est la nôtre: vivre une existence limitée et sans but, jusqu'à atteindre maturité pour fertiliser les sols.
Davantage que d'églises, nous aurions certainement besoin de plus d'endroits où faire enfin résonner l'écho de nos cris les plus enfouis. Tous en choeur.
Je me mis donc en quête d'un lieu pour.
A quelques foulées du collège, le gymnase possédait une acoustique apte à éparpiller les décibels les plus stridents que puissent produire des cordes vocales humaines. En outre, aux heures de cours, il s'agissait pour moi d'un véritable lieu de torture: l'acrogym, les agrès ou les différents sports d'équipe étaient autant de moments d'humiliation, que je fuyais au moindre prétexte.
La fin du cours était ritualisée de cette manière: le dernier élève sorti des vestiaires devait remonter le matériel de sport - tapis, raquettes et ballons divers - jusqu'au sous-sol du collège. Les trois-quarts du temps, cette tâche m'incombait. Et pour cause.
Dans les vestiaires, j'avais l'habitude d'attendre, extrêmement pudique, que tous les membres de ma classe soient sortis pour pouvoir me changer.
Grossière erreur.
Un après-midi de mai, je reçus la balle d'un jeu inconnu avant même de comprendre qu'elle m'était destinée.
Tout le monde avait quitté le gymnase, mis à part le prof, qui devait traîner en haut dans la grande salle, ou être à l'extérieur en train de s'en griller une. Alors que j'avais commencé à me désaper, quatre élèves que je ne connaissais pas entrèrent en trombe dans le vestiaire. Deux me plaquèrent au sol, m'empêchèrent de me débattre, un troisième se posta face à moi et le quatrième derrière. Ils gloussaient déjà. Bientôt, zip, je me retrouvai avec un braquemard devant le nez, et il ne fut pas bien difficile de me l'enfourner dans la bouche qui, déjà béante, cherchait avec peine tout l'oxygène disponible dans la pièce.
Zip, à son tour, le type derrière moi voulut être de la partie, il me mit le cul à l'air, pendant que son pote continuait ses va-et-vient frénétiques dans ma bouche. Il me tâtait le fondement, me fouillait, et bien vite, je le sentis essayer de s'introduire de force.
Vous savez combien il faut de mecs pour en violer un autre dans un vestiaire? Quatre. Deux pour le tenir, un troisième pour se faire sucer, et le quatrième pour gueuler: "Ha ha! T'entends ça? Y fait un bruit de tondeuse le con! Hey, ça t'dirait de le faire accélérer?!"
Mon cerveau commença à turbiner à un régime épileptique, chaque coup de pine comme une nouvelle décharge dispensée à travers tout mon être jusque dans le moindre neurone encore valide, s'entrechoquant avec les accélérations spasmodiques de mes battements de coeur, alors même que je m'ouvrais, toujours plus loin, petit pont de chair entre leurs deux bites qui creusaient inlassablement un tunnel, en moi, et je sentis que déjà leurs glands commençaient à se rejoindre, à se frôler à l'intérieur de moi.
J'étouffai, ma bouche obstruée ravalant par saccades dégueulis et hurlements, et, au moment où je sentis un coup de boutoir de trop casser quelque chose dans ma tuyauterie...
"AAAAAAAAAAAAAAAAAAAARGH!"
... pfffffft, un morceau de viande sanguinolente vola dans l'air.
Mes mâchoires s'étaient refermées sur le gland du type qui me défonçait la gueule. Il retira son membre dégoulinant d'hémoglobine, le tenant à deux mains, hurlant de douleur...
- Mais qu'est-ce qui t'prend putain!
- Il m'a mordu ssssss'connard!
- (...)'TAIN ON S'BARRE!
Ils remballèrent leurs outils en vitesse et coururent vers la sortie. J'entendis résonner le claquement de la porte.
Je pus enfin vomir tripes et boyaux, laisser entrer l'air à grosses goulées dans mes poumons.
Et crier.
Crier comme si c'eût été la première fois.

Effondré sur le carrelage froid et poisseux, couvert de dégueulis, de sang et de merde, je pris conscience qu'il me fallait effacer toute trace de l'effraction, et me traînai sous la douche.

Non, ce n'était pas bien difficile de deviner comment tout ça allait finir.

Quelques minutes après mon vertige, le prof se pointa dans l'encadrement de la porte et, directement, d'un geste plein d'habitude et de résignation, me tendit en souriant les filets de ballons de volley qu'il tenait à chacune de ses pognes.
Pour toute réponse, j'esquissai un mouvement de recul.
Le premier d'une longue série.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Je ne m'attendais pas à cette fin là lorsque j'ai commencé à lire.
Juste, c'est toujours aussi bien écrit mais là je crois que je vais vomir...
Je voulais laisser un mot de soutien mais je ne sais pas vraiment comment tourner ça sans que ça ait l'air d'être de la pitié.