26/07/2011

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Petit, on m'enfonçait des trucs dans les intérieurs. Des sondes pour m'empêcher de faire des occlusions. Après ablation de ma partie malformée, il me manquait six centimètres de colon et par conséquent ma tuyauterie ne fonctionnait pas correctement. Une infirmière venait faire ça trois fois par jour. Alors, trois fois par jour, je hurlais de douleur.
Je me rappelle ça, en écoutant mon premier client de la soirée me raconter avec jubilation qu'il fabrique amoureusement des trucs pour sa femme, des petits engins hyper-sophistiqués, des sondes rectales et stomacales "toutes mignonnes". Du coup, en déglutissant avec peine, j'abandonne pour le moment ma barre protéinée sur un coin de mon bureau. Je savais bien pourtant que c'était pas le truc à faire de commencer à boulotter quelque chose à l'embauche. Il énumère les différents types de butt-plug, de power-rod, de décharges électriques, de vibrations. Forcément, on en vient vite au dégueulis - ah, quel beau métier que le nôtre - et le type cherche réellement à me faire partager l'enthousiasme qui est le sien lorsque, en écoutant du vieux blues dans l'atelier de son garage, il trafique et customise des sondes achetées par correspondance dans l'optique réjouissante de les enfoncer dans le fondement de sa chère et tendre.
Yeah baby.
Trois quarts d'heure après, je suis devenu incollable sur les sondes rectales et c'est plutôt cool, au moins j'aurai des trucs à raconter au bar pendant les soirées entre potes.

Le type suivant a une respiration lourde, une voix monocorde, des mots saccadés et empressés, et, dans la mesure où je suis suffisamment détendu et reposé, je le laisse prendre tout son temps pour s'expliquer, et je perçois derrière sa voix l'écho de ce qui semble être les dialogues d'un film, les mots "salope", "défoncer" et "gicler" se découpant distinctement dans le grésillement de l'appareil, avant de se changer en cris, des hurlements féminins sonnant totalement artificiels, surjoués, forcés.
Encore une de ces nuits où vous vous demandez si elle est encore longue, cette vaste entreprise de vidange de l'humanité.
Puis mon client me donne une url, l'adresse d'un site sur lequel, dit-il, je vais pouvoir le voir, s'astiquant le manche devant sa webcam.
Il veut être encouragé, me fait-il comprendre. Voire même, accompagné.
Combien sont-ils à le regarder, en ce moment, sur ce site? Combien de mecs qui se paluchent, eux aussi?
Mon regard se pose sur la page web en question, et une petite fenêtre. Mise au point de l'image, et à travers les parasites je perçois effectivement, se découpant dans une vive lumière qui l'éclaire par en-dessous, une silhouette sombre dont le bras gauche est agité de soubresauts.
"Tu me vois?", il demande.
Parfois, il arrête trente secondes de se tripoter pour changer la caméra d'angle, et, au fur et à mesure qu'elle tourne et prend de la distance, je commence à distinguer clairement que le mec se trouve dans une grande pièce, entouré de ce qui me semble bien être une dizaine de rétroprojecteurs, tous allumés, et les murs de la salle sont tapissés de projections et de photos qui forment une mosaïque étrange à la beauté glacée et kaléidoscopique, dispensant une poésie rigoureusement mathématique: la même femme sous tous les angles, arborant une kyrielle d'expressions, évoluant dans différents décors, différentes situations, des collages, montages, captures d'écran et gros plans sur toutes les parties de son corps. Ses lèvres, rouges et pulpeuses. Ses yeux d'un bleu presque pourpre. Ses doigts parfaitement manucurés.
Cette rousse aux cheveux mi-longs, je crois la reconnaître un court instant, ses traits pourraient correspondre à ceux d'une célèbre actrice, à moins qu'il ne s'agisse simplement d'une ex-copine ou collègue de travail de mon client.
Mon client, ce qui l'excite est probablement contenu dans le paradoxe entre la proximité de cette femme et son inaccessibilité, et il souhaite que je partage son fantasme sans me faire part de son identité: pour moi, elle ne sera qu'une belle inconnue. Encore davantage inaccessible.
Sur l'un des pans de mur, il y a l'ombre de la queue du type, énorme, qui s'agite, de plus en plus vite, au-dessus d'un portrait de la nana, en calque apposé sur l'un des projecteurs, alors que je l'encourage à la défoncer , cette salope , et à lui gicler tout ce qu'il a en pleine gueule, et la même scène porno tourne toujours en boucle, quelque part en fond sonore, répétant ces mots, " défoncer ", " salope ", " gicler ", en un inquiétant écho qui rebondit sur les parois de la salle.
Une salle de classe.
Cette fille doit être une de ses élèves.
Ou la proviseure.
Ou... Dieu-sait-qui.
Dieu. La divinité-bite à l'autre bout du fil, surplombant de toute son envergure le paysage déformé d'un vitrail dont le réseau de motifs obsessionnels se réfracte sur sa peau veinée.
"Dis-moi ce que tu aimerais lui faire, à cette chienne!" exige t-il, sa voix et sa respiration se chevauchant déjà au-dessus du bord du précipice orgasmique.
A peine ai-je prononcé trois mots qu'une substance laiteuse et épaisse envahit tous les murs, engloutissant les images dans ses giclées laiteuses, et les râles extatiques de mon client saturent les capacités sonores de la webcam, parasitant la résolution d'image, jusqu'à ce qu'une vague du pixels désordonnés emporte tout.

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