13/08/2011

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J'attendis le coucher du soleil pour rentrer chez moi, où je trouvai ma mère en train d'astiquer le mobilier, comme à son habitude, pour oublier que tout se délitait autour d'elle. Elle s'apprêtait à divorcer, mettre un terme à sa relation déliquescente avec mon père. Tout se décomposait, mais au moins, exquise satisfaction, c'était dans un décor qu'elle maintenait stérile, parfaitement aseptisé. Je ne savais pas comment lui parler de ce qui m'était arrivé, Peut-être me restait-il encore quelques bribes d'espoir qu'elle allait réagir, faire quelque chose.
Au lieu de quoi, elle balaya mes attentes comme elle l'aurait fait d'une peluche, d'un chaton, ou autre amas de poussière.
D'une phrase lapidaire:
"Ecoute, je sais qu'un ado a besoin d'attirer l'attention, mais tu pourrais quand même utiliser d'autres moyens!"
Elle sous-entendait: d'autres moyens que le mensonge.
Et bien sûr, il n'était pas question de l'annoncer à mon père. Qu'aurait-il fait, à part me foutre une dérouillée de plus?
C'est à ce moment que je pris conscience que je n'avais réellement pas de parents.

Ce soir-là, je pris trois douches successives, et me frottai le corps avec une dizaine de cotons hydrophiles imbibés d'alcool à 90°. Cela devint un rituel, matin midi et soir, des mois durant, pendant l'été caniculaire qui suivit. Je ne vivais que pour me nettoyer, passant mes journées dans l'attente de pouvoir enfin, une fois tranquille, creuser mon écorce pour tenter de retrouver des vestiges de mon identité. Partout sur ma peau, je voyais des empreintes digitales noires d'une souillure indélébile, j'avais beau frotter, gratter la surface, elles réapparaissaient toujours sous l'épiderme rougi, ancrées en d'inaccessibles strates. Des odeurs étrangères imprégnaient désormais ma chair, mais là encore, impossible de m'en débarrasser.
La crasse, les squames, le sang et la merde qui étaient moi se mêlaient au savon qui se mêlait à l'eau qui tourbillonnait et disparaissait inexorablement dans la bonde de la baignoire en un gargouillis métallique. Et pourtant...
Aucune érosion ne suffisait, ne suffirait jamais.
Je commençai à redouter les moments où il me fallait aller aux toilettes dans la perspective peu réjouissante de chier des lames de rasoir. Quelque chose avait changé, s'était déglingué en moi, et je cédais progressivement à la panique, craignant de devenir incontinent.
Ce corps n'était plus moi. Il se cristallisait autour des traces de l'effraction qu'il avait subi.
J'allais donc tenter de m'en désolidariser, de le laisser derrière moi, l'abandonner, de muer, faire peau neuve, me forger une nouvelle identité. Androgyne. Camouflage. Immatérielle.
Disparaître.

Un après-midi, errant sans but précis dans une ruelle, j'aperçus à mes pieds, sur l'asphalte, une petite plante, au creux d'une brèche encerclée de minuscules fissures. Elle avait littéralement émergé hors du bitume, comme poussée par une force intraterrestre. Fasciné, je la contemplai jusqu'à y voir se déposer la lumière dorée du crépuscule... Les semaines suivantes, je repassai régulièrement la voir, vérifier qu'elle n'avait été écrasée sous la semelle de quelque piéton peu scrupuleux. Elle finit bientôt par atteindre une taille tout à fait honorable, mais son propre poids ayant commencé à se retourner contre elle, je vis que quelqu'un, au moyen de ficelle de cuisine, avait pris soin d'amarrer chacune de ses frêles branches aux mailles d'un grillage voisin, pour l'empêcher de s'effondrer.
Comment quelqu'un, dans ce quartier, avait-il pu s'attarder suffisamment pour penser que le décès de cette plante puisse être une mauvaise chose? Que l'incroyable pulsion de vie qui l'avait faite se dresser hors du goudron devait être encouragée, soutenue?

Un soir - je n'étais alors pas repassé la voir depuis un petit moment - je la vis, éteinte, étranglée dans sa ficelle par quelques pousses ondulantes de liseron ou d'un autre parasite, qui l'avaient cernée, plaquée contre le grillage, puis étreinte. Elles avaient dû progressivement resserrer leur prise, avec cette lenteur malsaine caractéristique des prédateurs au modus operandi aussi immuable qu'un rituel romantique.
Un soir - une de ces soirées où le ciel est trop vaste pour être emprisonné par le verre des fenêtres, et où la ligne d'horizon prend les éclats d'une lame aigüe dont le reflet semble se rapprocher, inexorablement...

Pour trancher les derniers bouts de ficelle qui nous retiennent encore.

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