18/09/2011

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Le monde est une effraction permanente.

Au début, vous pensez que tout le monde ressent les choses de cette manière.

Lorsque vous naissez, à l'hôpital, aveugle et atteint de Hirschprung, et que l'oxygène contamine pour la première fois vos poumons, vous ne percevez le monde extérieur qu'en vous heurtant à des vagues désordonnées de bruits, d'odeurs et de sensations tactiles, comme autant d'intrusions successives. Une peur panique vous gagne très rapidement, vous n'avez prise sur rien et ne comprenez pas davantage ce qu'il se passe, ce qu'on vous fait. Vous êtes touché, maintenu, fouillé, pénétré, gavé.
Tout peut arriver.
Et vous ne maîtrisez rien.
Ce premier sentiment restera par la suite ancré en vous tout au long de votre existence, en toile de fond se logeant dans les interstices de la moindre de vos expériences, jusque dans les plus petits recoins de votre vécu.
Cette sensation est vous.
Au fil des opérations, sur le billard, par la douleur, vous commencez à développer une conscience accrue des limites de votre corps, et à trois ans, vertige, la lumière pénètre vos iris, elle vous assaille de partout, s'empare de vous alors que vous ne soupçonniez encore son existence.
En fait, elle a toujours été, voile blafard et glacé, cette main sur votre épaule.
Vos yeux s'ouvrent sur le monde, tels des bras de rescapés retrouvant des proches longtemps attendus.
Vous percevez pour la première fois les couleurs au travers du prisme des larmes qu'elles vous tirent.
C'est beau... Ô combien intense...
Mais vous ne comprenez pas davantage ce qui vous arrive.
En fait, c'est exactement ce que vous ressentirez, bien plus tard, à l'orée de chaque nouvelle histoire d'amour.

Et puis, à l'entonnoir, on vous fait ingurgiter des connaissances, des formes, des chiffres, des lettres, et, comme chaque douleur, tous ont leur couleur propre. Le A est rose, le 1 bleu, le triangle turquoise. Et ils ont tous une position précise dans l'espace.

Aujourd'hui, pour vous, les mots, les livres, les sons, les conversations sont multicolores. La moindre musique cherchant à copuler avec vos tympans, se présente sous la forme d'un écoulement de formes géométriques teintées. Chaque odeur, chaque parfum, chaque fragrance, chaque sentiment possède son propre coloris. Et il n'est pas rare qu'en vous promenant dans une galerie d'art, vous ayez envie de mordre au travers d'une photo ou d'une toile, le bleu vif et profond de la gouache ayant excité vos papilles.
Toute sensation est une combinaison de couleurs.
Votre perception est constituée de mouvements sensitifs qui se confondent.
Une foule d'informations pénètre votre hémisphère droit en permanence, et leur traitement exige une intense concentration, vous accapare complètement.
Et votre manière de ressentir le monde semble bien étrange à la grande majorité des personnes que vous rencontrez.
Quasi autistique.
Vous vous découvrez synesthète.

Le sexe est paramétré de la même façon: à chaque client, chaque voix, chaque partenaire, chaque corps, chaque fantasme, chaque rapport ses pigments, ses nuances.
le téléphone est rose.
Le clic de la tonalité est gris.
Un orgasme, c'est toutes les couleurs en même temps, tournoyant de plus en plus rapidement pour ne plus former qu'un éclair blanc.
Brève réminiscence de la première fois que la lumière a rétréci vos pupilles.

Mais, plus que tout, ce que vous recherchez ardemment, est une couleur qui n'existe pas encore.
Un pigment inédit.
Une teinte nouvelle.

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