20/09/2011

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"Quoi?" me lance ma psy, entortillant une de ses mèches de cheveux brunes autour de son index, comme pour signifier Je ne me dévoile pas comme ça.
"Quoi?", et elle ajoute, presque aussitôt: "Vous devriez desserrer les dents quand vous parlez, j'éprouve quelques difficultés à vous comprendre."
Elle précise: "C'est comme si vous vouliez empêcher quelque chose de s'échapper."
Je lui réponds en soupirant que ça a probablement commencé à l'hôpital, à cause de la douleur, et que depuis mes mâchoires sont restées en l'état, crispées sur un mal encore prisonnier de ma bouche.
Ou peut-être que je ne veux plus laisser le moindre espace vide entre mes lèvres, dans quoi un type pourrait encore fourrer sa queue.
Troisième hypothèse, ça a certainement à voir avec le moment où on a élaboré cette théorie au sujet de la croûte des pizzas.

J'ai toujours trouvé que l'idée commune, selon laquelle on ne montre aux autres que ce qu'on veut bien leur présenter, était une pure connerie qui ne servait qu'à en rassurer certains. Qu'en est-il de ce qu'on ne maîtrise pas et dont, parfois, on n'a même pas la moindre connaissance? Bien sûr personne n'a envie de penser à ce genre de trucs.
Ce n'est pourtant pas toujours une si mauvaise chose.

Je me souviens avoir été vivement intéressé par le sexe très tôt, avec la gourmandise du papillon de nuit ébloui par la lumière d'une cent watts, et qui dans son tâtonnement ignore tout des convenances. J'ai longtemps conservé l'impression tenace qu'une paroi de plexiglas invisible me séparait des autres, et des filles en particulier. Une cloison en laine de neurones qui ne laissait filtrer que quelques fétiches aguicheurs. Parfums. Souffles. Intonations rauques. Frôlements.
Et l'imagerie subliminale des films X du samedi soir.
Subrepticement, au coeur de la nuit, je me faufilais à tâtons dans le salon vide pour me teindre à cette douce lumière cathodique bleue interdite. Le niveau de vie de mes parents était bien loin de leur permettre de faire l'acquisition des décodeurs que les chaînes câblés vendaient avec leurs abonnements, et notre antenne de télévision extérieure était une véritable antiquité, sensible au moindre coup de vent et aux ondes électromagnétiques les plus minimes. Les seuls pornos que j'avais la possibilité de visionner étaient brouillés par un voile neigeux ou un rideau de pixels; mes projections mentales se glissaient dans les interstices, déjouant le bruit des images et les parasites du cryptage, dévoilant les contours d'une main, l'arc d'un sein ou l'éclat vitreux d'un regard, et je découvris le pouvoir, inestimable, infini, de la suggestion.

Au fond, l'amour ne m'a jamais semblé si différent: consciemment ou non, on n'y fait que tricoter son propre cryptage. Aimons-nous une personne, ou l'idée que nous nous faisons d'elle? Sans ça, serait-il envisageable d'aimer qui que ce soit?
L'amour, à l'époque, je n'en connaissais rien et, tout comme aujourd'hui, mais pour des raisons sensiblement différentes, j'émettais de sérieuses réserves sur la possibilité de son existence.
Enfin, avant elle.
Eva, sa chevelure sombre, son petit nez retroussé. Sa peau d'un mat discret, piquetée de quelques tâches de rousseur, et le frôlement de ses yeux légèrement en amande, caresse aux abords tranchants, me firent comprendre, d'un coup, comme une bourrasque s'engouffrant par l'entrebâillement d'une porte à demi-fermée, ce qu'était ce concept abstrait dont les gens parlaient jusqu'à plus soif, à ras bord de millions de chansons, de bouquins et de films...

Nous nous rencontrâmes une caniculaire journée d'août, au concert d'un groupe d'anciens élèves organisé en marge de la journée de visite des locaux du lycée, peu avant ma rentrée en seconde. Je n'étais pas le moins du monde à mon avantage. Les infections commençaient à se généraliser, et de ce fait je ressentais une intense douleur, quasi-permanente. Je me trimballais une gueule d'épave mais, pour une raison qui m'échappe encore, elle eut l'air de s'en moquer totalement. Si vous me le demandiez maintenant, je serais toujours incapable de vous expliquer ce qu'elle avait bien pu me trouver. Qu'avait-elle pu entrapercevoir à travers moi, qui lui avait fait envie?

Certes, nous partagions la même passion dévorante pour la pizza Hawaïenne, ce qui, en ce temps-là, pouvait amplement suffire à rapprocher deux adolescents.
L'un de nos endroits préférés était un Snack miteux du centre-ville, qui possédait un flipper et une borne d'arcade, et servait des jambon-ananas à toute heure de la journée. Dans cette petite brasserie de quartier qui embaumait le graillon rance, nous prîmes l'habitude de commander une énorme pizza pour douze, avec supplément oeufs, miel, fromage de chèvre et tout ce qu'on peut refourguer à des gamins de quinze ans encore en pleine croissance.
C'est ici, à deux semaines de relation, que nous avons développé cette théorie bizarre.
L'idée, c'était qu'en invitant une personne avec qui on avait l'intention de sortir à boulotter une pizza, on pouvait deviner tout un tas de trucs sur elle, sa conception de l'existence, sa sexualité... et au final parvenir vaguement à savoir si elle était faite pour nous ou non. Rien qu'en la regardant, à sa manière d'avaler une part de Quatre Fromages ou de Tomate Mozzarella. Triait-elle la garniture, mangeait-elle avec les doigts, s'essuyait-elle la bouche, avalait-elle de grosses bouchées, et, surtout...
Laissait-elle la croûte sur le bas côté de son assiette?
Vous aurez certainement remarqué que, si on se fie à cette méthode de déduction débile, la plupart des gens sont de mauvais coups. Ce qui, en fait, se vérifie assez bien.
Un bon coup mange la croûte avec le reste: par contraste avec la jutosité de la garniture, il y trouve une saveur toute particulière. Cela signifie que, qui qu'elle soit, cette personne vous fera prendre votre pied parce qu'elle parvient à admettre la complexité de l'existence, et à en apprécier la difficulté, sans pour autant nécessairement tomber dans le masochisme et l'autodestruction. Elle estime simplement que la vie n'en est que plus intéressante, et trouve sa liberté, son équilibre à partir de là.

Eva vivait à six bornes de chez moi, et ses parents Juifs pratiquants avaient finalement décidé de l'inscrire dans un lycée privé. Elle leur cachait mon existence, du mieux qu'elle pouvait. On ne se voyait qu'une ou deux fois par semaine, lorsqu'elle réussissait à trouver une excuse plausible, ou à me faire rentrer, en douce, par la fenêtre de sa chambre.
Un soir, elle me dit qu'elle se sentait prête, que c'était le bon moment.
Le bon moment, tu parles.
"Dépuceler... Déflorer... Virginité... Je déteste ces mots. Ils sous-entendent que ta sexualité débute au moment où une queue te pénètre pour la première fois. C'est stupide... Le cul se résume pas à la pénétration. Tu peux te mettre autre chose que des bites. Et puis merde, moi j'ai déjà fait un tas de trucs avant. Pas toi?"
Elle ferma les volets et me prît contre elle sur le lit, doucement mais fermement, comme un petit objet précieux qu'on craint de détériorer. Puis, espiègles, ses longs doigts fins et vernis commencèrent à parcourir chaque région de mon corps, m'incitant à enlever le haut, pour en venir, trop vite, à caresser le renflement de ma braguette. Très tendrement.
Jusqu'alors, je n'avais jamais ressenti une telle excitation, sans réaliser encore tout à fait ce qui était en train de m'arriver. C'était étrange, d'être ainsi touché par quelqu'un, sans lui opposer aucune résistance. De m'ouvrir à elle. Tout en découvrant en cours de route à quel point j'en avais envie.
L'écho d'une voix hospitalière dans ma tête.
Laisse-toi faire.
J'étais dos au mur, confronté à ma propre image. Celle que j'avais. Celle qu'elle avait. Et plus question de tricher. Plus de cryptage. Aucun endroit au monde où me planquer.

Quelques minutes plus tard, je fus nu sur le lit et Eva se mit à caresser très délicatement mon érection, jouant voluptueusement de ses doigts le long du frein et sur le pourtour de l'ouverture du gland, pendant que son autre main me branlait un peu maladroitement la base de la tige...
"T'aimes ça, dis?"
Puis, au moment où ses lèvres rouge vif décidèrent de frôler mon sexe, sur le point de se resserrer autour de lui, je sentis que ça venait, que ça montait...
Une intense nausée remonta en cavalcade, et brusquement j'eus des relents de bite sale dans la bouche. La chaleur douceâtre de la peau veinée, poisseuse, du gland gonflé, le goût d'urine et de liquide séminal mêlés, tout cela me revint, frappa mon ventre et me fit dégueuler mes tripes, et les restes, à moitié digérés, de la pizza ingérée plus tôt dans l'après-midi.
"Mais merde, qu'est-ce qui t'arrive? C'est pas vraiment la réaction que j'attendais...
- Qui a dit que le romantisme était mort?
" m'empressai-je d'ironiser avant de claudiquer vers la salle de bains, laissant sur mon passage une traînée rouge-brune brillante sur le linoléum: sous l'excitation, mon anus s'était dilaté. Mes orifices répandaient désormais, à l'unisson, leur sombre liqueur prune. Je m'ouvrais, dans toute ma déliquescente splendeur.
Ce que j'éprouvai, à cet instant, devait s'apparenter à ce que ressentent les voitures volées, lorsque la pluie, lentement, leur retire leur maquillage de peinture bon-marché.

Bien qu'il en restât quelques résidus tacites entre nous, nous ne reparlâmes plus de l'incident, et à ma grande surprise, cette première fois un peu particulière n'empêcha pas Eva de continuer à sortir avec moi. Quelques semaines plus tard, dans sa chambre, nous reprîmes même les choses là où nous les avions laissées. Cette fois-ci, à peine dix minutes de caresses, et je jouis une première fois, quelques filets de sperme s'écueillant au creux de sa main, qu'elle avait pris soin de placer sous l'ouverture du gland lorsqu'elle m'avait senti proche de l'orgasme, afin de ne pas laisser de traces compromettantes sur sa housse de couette.
"La dernière fois... on avait bien tout nettoyé? Ils ne se sont aperçus de rien?
- Ben... En fait on en a peut-être oublié un peu... Mais c'est pas grave, je leur ai dit que c'était le traitement qui...
- Le... quoi?
- Non... Non rien... Allez, c'est mon tour maintenant...
" et elle fourra ma tête entre ses cuisses en ricanant.
Tout en tâtonnant, fouillant, encore malhabile, sa chair rose de ma langue et de mes doigts, je repensai à sa remarque. Que pouvait bien être cette histoire de traitement? Elle ne m'avait jamais parlé d'un truc pareil...
"Hey!... Tu te concentres un peu?"

Au fil des semaines et des moments que nous passâmes ensemble, notre complicité se renforçant, je découvris la sensation merveilleuse que représentait une interaction avec un autre être humain. Le fait d'échanger, de s'abandonner devant lui et de le regarder s'abandonner. De vivre dans ce monde avec un alter-ego, quelqu'un qui ne vous souhaite pas de mal, qui vous apprécie tel que vous êtes. Qui ne vous cache rien et à qui vous pouvez vous confier.
Cryptage.
De peur qu'elle me trouve trop sale, trop abîmé, qu'elle ne m'aime plus, je ne lui avais rien révélé de mon agression. Et elle, de son côté, me cachait visiblement quelque chose.

Encore un rendez-vous pizza et j'en aurais le coeur net, je m'étais même résolu à lui balancer mon truc en échange s'il le fallait.
Douleur contre douleur.
Malheureusement, lors de ce qui allait être notre ultime rencard, je n'osai rien tenter.
Cette fois-ci, sur le côté de son assiette, je vis qu'elle avait abandonné la croûte de la Quatre Saisons que nous partagions.

Les semaines qui suivirent, je ne la revis plus. Plus aucun signe d'elle, évaporée.
On était déjà à l'orée du printemps quand, en désespoir de cause, je décidai de me rendre chez elle, demander quelques nouvelles à ses parents, prétextant avoir des devoirs à lui apporter. Je trouvai sa mère dans le salon, effondrée sur le sofa, les poings crispés à en faire pâlir les jointures sur un paquet de Lucky Strike vide, incapable d'articuler trois mots, de m'apprendre quoi que ce soit. Elle me tendit entre deux doigts tremblants un petit bristol où était inscrit l'adresse d'une clinique à une cinquantaine de bornes.
Lorsque je réussis finalement à la voir, ayant eu toutes les peines du monde à trouver quelqu'un qui me prenne en stop jusqu'à l'hôpital, puis à convaincre le personnel de me laisser entrer dans sa chambre alors que je n'étais pas de la famille, une infirmière conciliante m'expliqua qu'il vaudrait mieux que je me souvienne d'elle comme je l'avais connue avant.
Elle en était à sa deuxième cure de chimiothérapie par transfusion et avait subi quelques séances de rayons, à cause desquelles sa vue avait nettement baissé. Le côté droit de son visage était extrêmement tuméfié, sa respiration se faisait de plus en plus difficile. Elle s'apprêtait à subir une ablation du palais. Son hypophyse ne fonctionnait plus et les médecins l'avaient mise sous hydrocortisone.
C'était l'oeuvre d'un cancer du sinus maxillaire supérieur, à un stade avancé.

A ma troisième visite, je ne la trouvai pas dans sa chambre. Lorsque je demandai au personnel si on l'avait changée de service ou d'hôpital, on me répondit d'un hochement de tête silencieux. J'appris que, son corps probablement devenu trop faible pour encaisser le coup, elle était décédée des suites de sa dernière séance. La chimio avait eu raison de ses défenses immunitaires.

"Avale, salope!"
S'accrocher, toujours s'accrocher, ne rien laisser passer, les mandibules bien serrées, un trait de salive aux commissures, la nausée au bord des lèvres.
La langue chargée qui se targue de ses derniers soubresauts, pour finalement venir s'échouer contre le palais.
Parce qu'il est déjà trop tard.

Et, en un renvoi acide, finir par déglutir.

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