17/11/2011

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La première chose que tu entends, quand tu prends cet escalier aux marches bétonnées qui serpente, c'est un truc qui vibre derrière les murs, comme un bruit de chaufferie infernal. Puis tu t'enfonces dans les sombres entrailles du sous-sol, éclairé par la lumière vacillante de l'unique ampoule qui pend au plafond, et toques à l'une des portes qui se dessinent sur les murs sales du couloir.
Après quoi, un type t'ouvre, la quarantaine dégarnie et rondouillarde, le front luisant de sueur, les pupilles dilatées derrière ses petites lunettes rondes, un large sourire carnassier lui étirant les lèvres.
Visiblement, il est fébrile.
Visiblement, il n'a rien capté aux motivations qui animent ta visite.
Il t'entraîne à l'intérieur de l'appartement exigu. Il y règne une chaleur à crever, qui fait couler, comme de la cire, une lumière jaunâtre sur les vieux murs de papier peint. Et le type court devant toi. A petits pas entrechoqués, il te mène à la chambre.
Et elle est là, étalée de toute sa taille sur le lit, comme une étoile de mer. Un gros caramel mou.
Lui, reste debout à côté de toi, une tasse de café bouillant à la main, à te fixer en attendant une réaction, tu peux voir à travers ses lunettes grasses le regard d'un gamin fier de lui.
"Elle est grosse, hein? Elle est grosse?!"
Sous la ceinture, la toile de son pantalon laisse deviner une magnifique enflure, qu'il ne cherche même pas à dissimuler.
Le truc, c'est que toi, à ce stade, tu ne peux rien faire. Le centre pour femmes t'a expédié ici avec les meilleures intentions, mais la loi n'intègre pas encore ce genre de pratiques dans la catégorie "violences conjugales".
Il faudra te débrouiller seul, trouver une brèche dans le code pénal. Un prétexte. Détourner quelque chose.
Ou peut-être juste fouiller dans l'armoire à pharmacie du centre.
"Elle est grosse, hein? Elle est grosse?!"
Effectivement, elle l'est, et le mot n'est que faible euphémisme. Allongée sur la couette, immobile, elle te regarde d'un oeil rond, vitreux, bovin. C'est elle qui a appelé une de tes collègues du centre, il y a quelques jours.
Il s'en est passé du temps depuis ta première rencontre avec les Fat Admirers, par le biais de films et de magazines que tu vendais dans ce petit sex-shop de Montparnasse.
Les FA, ce sont juste des types qui aiment les formes, les courbes. Enfin, on pourrait voir ça comme ça. Seulement, le mot "courbe" n'a pas le même sens pour eux que pour la plupart d'entre nous.
On parle ici de vastes paysages de chair, faits de bourrelets, de cellulite et de vergetures. De petites artères violacées et dilatées qui transparaissent encore sous une peau laiteuse, lisse et épaisse comme le cuir. En somme, pas vraiment les sacs d'os qui défilent en couverture de la presse féminine.
"Elles ont testé pour vous: LA MORT. Le régime qu'on attendait toutes!"
La majorité des FA se contente de triquer pour les grosses, les très grosses, les énormes femmes. Seul un petit pourcentage d'entre se sent obligé d'en faire... davantage.
Le type en face de toi, quand il a rencontré sa femme il y a une dizaine d'années, elle était juste un peu ronde. Juste un peu. Elle l'aimait, et était prête à tout pour le garder. Elle avait un tel besoin d'amour, d'attention... Il s'est d'abord mis à laisser traîner des menus Malbouffe un peu partout dans la maison.
Puis de petites viennoiseries dans les poches de ses vêtements.
Des bonbons dans son sac à main.
Des sandwichs au beurre de cacahuète dans sa voiture.
Puis il a commencé à faire des razzias au supermarché jusqu'à trois fois par jour. A lui ramener tout ce qu'elle voulait, l'incitant à ingurgiter des quantités de nourriture de plus en plus importantes. A ce stade, il était parvenu à la convaincre de se modeler elle-même afin d'incarner son désir à lui. Elle y consentait, avec l'excitation des jeunes actrices, pleines d'espoir et d'ambition, qui tentent l'impossible pour décrocher le premier rôle, au péril de leur vie. Ce qu'elle sculptait jour après jour, munie d'un marteau de beurre et d'un burin de sucre, n'était autre qu'une prison. Une cellule de chair.
D'abord, elle devint incapable de ramasser un objet tombé au sol.
Puis d'enfiler ses fringues préférés,
Puis de rentrer dans sa voiture,
Puis franchir le seuil de sa porte, se lever de son lit devinrent impossibles.
En presque huit ans de vie commune, il avait réussi à faire en sorte qu'elle s'enferme dans son propre corps. A triple tour.
Elle était devenue complètement dépendante de son geôlier. Et plus uniquement de ce sourire satisfait qu'il arborait parfois, à la lumière de son écran d'ordinateur, ce large rictus qu'elle connaissait par coeur et qui lui montrait à quel point il était fier d'elle.
Mais cela ne lui suffisait toujours pas. Il fallait qu'elle grossisse. Encore. Alors, désormais, deux fois par jour, il lui enfonce dans la gorge un petit tube muni d'un entonnoir à l'extrémité. Par lequel il fait couler de la graisse liquide achetée sur la toile.
Et, tous les soirs, photos et vidéos à l'appui, il expose aux yeux du monde à quel point sa femme, sa femme à lui, est...
Grosse.
On peut la voir sur une kyrielle de blogs, de forums, de réseaux sociaux. Sous toutes les coutures. A tous les stades. Juste à côté de clichés d'érections, exposés par des types prêts à s'enfoncer quotidiennement quelques seringues dans la queue, dans l'unique but de pouvoir questionner, en guise de légende:
"Elle est grosse, hein? Elle est grosse?!"
Tous ces mecs en quête de reconnaissance. Dont l'existence, jour après jour, n'est qu'une partie de chasse morbide et vaine, et qui passent leurs journées à tenter d'attraper à la volée la petite lueur dans le regard des autres, cette minuscule étoile d'apparence polaire qui leur criera Validé! avant de filer vers d'autres connections, la queue au vent, n'ayant semé derrière elle qu'une poignée de commentaires abstraits.

Cette femme sur son matelas, chaque bourrelet, chaque flétrissure de son pauvre corps est pareil aux cercles concentriques qui ornent la souche des arbres forestiers. On pourrait y compter les jours, les mois, passés dans la torpeur de cet appartement, à fixer le plafond, regarder d'un oeil morne d'insipides sitcoms. A lire ces romans de gare offerts pour trois pleins dans les stations services, ces petits livres à la couverture délavée par le soleil, qu'on parcourt pour trouver quelques intrigues indigestes, de celles qui aident à s'endormir, le soir.

Un jour, il la quittera. Pour partir en trouver une autre.
FIN.

Lorsque tu sors de l'appartement, ça fait un bruit de mandibules. Tu trouves un papier de bonbon collé sous ta semelle gauche.

Le type aux lunettes grasses, pendant qu'il avait le dos tourné, tu as versé deux laxatifs dans sa tasse de décaféiné.
L'inépuisable armoire à pharmacie du centre...

Peut-être, cela t'aidera t-il à t'endormir ce soir.

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