27/12/2011

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Le premier truc qu'on vous apprend, c'est de bien faire gaffe à ce que les aiguilles des moniteurs LEFT et RIGHT de la table ne se barrent jamais dans le rouge.
En articulant toutes vos conneries au micro, vous faites bien attention à ne pas heurter de vos cordes vocales le petit havre compressé des ondes hertziennes, afin de bien habituer les tympans de l'auditeur à un environnement sonore plat. Mat. Aseptisé. Dépourvu de grésillements, saturations, et parasites en tout genre.
Tous les jours, le même répertoire de quinze chansons tourne en boucle. Avec, de temps à autre, une ou deux merdes des années quatre-vingt, que tout le monde a déjà entendu dix milliards de fois, afin de légèrement briser la monotonie juste ce qu'il faut. Quinze chansons, deux minutes trente chacune en moyenne. Une enfilade de chanteuses de R&B identiques, pourvues de voix liftées à l'autotune s'élevant au-dessus d'instrumentaux aux tonalités medium, qui passeront sans difficulté par les haut-parleurs des rayonnages de supermarché.
Sans oublier: un jingle entre chaque chanson, et une tranche de pub de cinq minutes tous les quarts d'heure.
Le formatage de rigueur.

Avez-vous déjà entendu parler de la fréquence sombre? Cette fréquence infrasonore comprise entre 5 et 9 Hz et en dessous de 20Hz, dont personne jusqu'ici n'a prouvé l'existence, et qui est censée, en résonnant dans tout votre corps, vous faire perdre le contrôle de votre flux intestinal?

Tout était parti de la découverte d'un petit magnétophone à cassette parmi les bottes de joncs et les tessons de bouteille du grenier. J'avais douze ans, je commençais tout juste à m'ouvrir aux pulsations saturées de la bande fm. Plus que les mélodies, les grésillements émis par les fréquences déréglées me touchaient particulièrement, faisant écho à une parcelle de mon chaos intérieur, à une voix venant du tréfonds. Très vite, ma tête se remplit de gimmicks et de rythmiques tordues. Tout ce boucan qui pourrissait à l'intérieur de moi, il me fallut le sortir, à tout prix. Des beats encombrés de bruits parasites et de larsens au travers desquels se développaient d'étranges mélodies fantomatiques formées de notes accélérées ou ralenties jouées sur les touches d'ivoire du piano du salon... Un vieux piano de bar désaccordé, l'ébène encore marqué par la tristesse des verres à vodka abandonnés et la morsure incandescente de cigarettes agonisantes, hanté par les nuits passées dans l'atmosphère brumeuse et tamisée de quelque bouge infâme.
Et puis, j'ai commencé à enregistrer les sons autour de moi. Claquements de portes. Chasse d'eau. Bourdonnements d'insectes. Engueulades entre mes parents. Extraits de films d'horreur. Et, bien sûr, le porno du samedi soir: d'abord en crypté, puis en clair.
Une gigantesque partouze sur bande magnétique.
La bande-son parfaite.

Quelques années plus tard, peu après mon entrée au lycée, j'avais donc réussi à décrocher un stage de technicien sur une radio locale, et, par ce biais, à obtenir l'opportunité de réaliser ma propre émission. Ce devait être une heure de musique toute simple, de vingt trois heures à minuit tous les vendredis soirs. A une heure où le personnel de la station ne vous surveille plus.
A partir de là, vous avez le choix entre respecter le protocole, le concept du programme et la ligne éditoriale de la station. Ou utiliser tout le matériel sonore que vous avez amassé,pour satisfaire de plus sombres desseins, tout aussi ambitieux que parés d'atours vengeurs.
Sur fond d'obscures bandes originales de films d'horreur, de drones sinistres, d'infrabasses grouillantes et de saturations aux échos industriels, ma voix grave se faisait le relais de toute cette bile que j'avais accumulée à l'intérieur depuis des lustres, opposant à une lobotomie radiophonique généralisée un capharnaum de mots et de sons aptes à réveiller les instincts primaires les plus enfouis. Décousue et imprévisible: c'était selon moi tout ce qu'une bonne émission radio devait être. Au moins autant que l'étaient les cassettes audio de mon enfance, ressorties pour l'occasion: sans le savoir, mon entourage était déjà passé à l'antenne quelques dizaines de fois lorsque la rumeur a commencé à se répandre. En réalité, je n'avais jamais cessé d'enregistrer mon environnement, à l'aide du petit magnéto planqué dans mon sac de cours, seul témoin de tout ce qui m'était arrivé.
Les élèves de mon lycée commencèrent à m'écouter pour savoir si oui ou non ils allaient passer à l'antenne dans l'émission de la semaine, et j'avais trouvé là un moyen de me faire entendre et d'accroître considérablement mon auditoire.
Parmi un fatras sonore constitué d'extraits de films Z, de scènes pornographiques, de garage rock 60's et d'expérimentations soniques diverses et variées, on pouvait donc entendre des bribes de mon quotidien.

Un soir, mon émission débuta par une minute trente de fréquence sombre, que j'avais réussi à reproduire à l'aide de CDs que les adeptes de tuning utilisent pour tester les subwoofers de leurs engins.
Une minute trente de fréquence sombre. Puis, un enregistrement de mauvaise qualité, déchiré par l'écho de cris saturés.
Les miens.
En provenance des vestiaires d'une salle de sport.

Jamais les aiguilles de la table de mixage de la station ne s'étaient retrouvées à ce point dans le rouge.
Comme un dépucelage.

Bien sûr, j'étais seul à savoir ce que racontait cet enregistrement. Qu'il ne s'agissait pas d'une scène de film d'horreur de plus.

Mais peu m'importait.
J'avais enfin été entendu.

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