01/02/2012

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A l'intérieur de chaque urinoir de l'aéroport de Schiphol, Amsterdam, il y a une mouche. Comprenez: l'image d'une mouche, taille réelle, gravée dans la porcelaine blanche.


Après tout, c'est un truc qui se vérifie pour les bars, les boîtes et les hôtels, non? Alors pensez ce que vous voulez, mais je suis de ceux qui croient qu'on peut juger de l'état d'une société à la manière dont elle entretient ses chiottes publiques.

Déjà, c'est le genre d'endroits dont la simple évocation peut réveiller une sourde inquiétude, lorsqu'on est une ex-victime de viol.
Pousser la porte des toilettes pour hommes, c'est: sentir une odeur forte et âcre, patauger dans la pisse froide, entendre des grognements de soulagement et apercevoir une brochette de types leurs outils déballés qui, tout en abreuvant abondamment les urinoirs, se comparent, discrètement, du coin de l'oeil. Jusqu'à ce qu'inévitablement il y en ait un qui déborde sur son voisin.
Puis: attendre timidement qu'ils se cassent, adossé contre le mur près de la porte d'entrée. Qu'ils cessent de ricaner et de déblatérer à propos des filles qu'ils s'apprêtent à tripoter de leurs doigts sales et à enfiler de leur bite encore humide d'urine.
"La salope, elle veut jamais m'sucer. (Burp*)"

Et puis: les regarder finalement se barrer, traînant avec eux l'écho de leurs gloussements.
Puis: avancer doucement vers les vespasiennes, en choisir une pour se soulager tout en jetant quelques furtifs coups d'oeil en coin. Et commencer à flipper.
Bien sûr, le genre de flip qui bloque et fait passer trois fois plus de temps la queue à l'air.
Puis: ne pouvoir s'empêcher de détailler les inscriptions sur les murs.
"Jh 23A cHeRcHe jF kI aImEs La QuEuE TEL 06********"
"BEA SAL PUTE JTE LA MAIS QD TU VE"
"JE eST UN AUTrE MaIS PAs uN aUTRe je"
"Laisse-toi faire."
"J BOGOSS BI t'attend ICI le 7/12 DE 19H30 A 21H PR PIPE ET +"
Eh bah voilà. La date d'aujourd'hui.
Jeter un coup d'oeil à sa montre: 19:28.
Et merde.
Se hâter d'en finir avec cet interminable jet.
Tenter de penser à une mouche. Très fort. Jusqu'à ce qu'elle apparaisse, là, sur la faïence.
Sursauter en entendant le bruit de la porte d'entrée, cognée avec perte et fracas par les phalanges d'un type pas vraiment le genre poids plume, qui vient s'aligner pour pisser. L'entendre mastiquer quelque chose.
Tout près.
Les gargouillis de son bide.
Tout près.
Le zip de sa fermeture éclair de braguette.
Tout près.
Sa pisse heurter la faïence.
Merde, tout près.
L'entendre, l'entendre finir, déjà, dans un râle de soulagement. Puis sentir le poids de son regard, et distinguer sa voix étonnement douce émergeant du bruit de la chasse d'eau:
"Alors. C'est toi aujourd'hui?"
Plus près.
Sentir le carrelage froid et poisseux se dérober sous ses pieds.
Le sol trembler.
La lumière vaciller.
Et ployer sous le grésillement des néons...

Reprendre conscience en sentant l'urine pénétrer le cuir de ses chaussures. Se rendre compte qu'on a débordé. Partout.
Imaginer ce que pourrait être un ricanement de mouche, son écho ricochant sur la faïence de chaque urinoir...

Que reste t-il à un individu lorsque vous lui enlevez le plus vieux sentiment qu'il connaisse, et auquel il ne cesse de se heurter, tel un diptère aveugle contre un tube de néon, depuis sa plus tendre enfance?
Se cramponnera t-il à sa peur, à sa douleur, jusqu'au bout, croyant qu'il ne possède rien d'autre?

Et pourquoi ce qu'on voit dans les miroirs sales des chiottes publiques paraît toujours plus près qu'il ne l'est réellement?



A l'intérieur de chaque urinoir de l'aéroport de Schiphol, Amsterdam, il y a une mouche. Comprenez: l'image d'une mouche, taille réelle, gravée dans la porcelaine blanche.
Des études très sérieuses ont montré que ce type d'urinoirs réduisait d'environ 80% les débordements d'urine.
Le principe est simple: le type, quand il voit une mouche, il vise. Ca lui donne un truc à penser.
A son cerveau quelque chose à ruminer.
A mastiquer.
Une sorte d'objectif à atteindre.

Et alors, l'espace d'un instant,
la peur relâche son étreinte.

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