02/03/2012

19


Clic.

C'était il y a quelques semaines, elle s'est aperçue que lorsqu'elle allait aux toilettes, elle ne se vidait pas complètement, et ça lui faisait une boule, comme une grosse bosse à l'intérieur du vagin, alors elle poussait et ça remontait, et une demi-heure après elle devait recommencer, et maintenant elle a toujours envie de pisser et c'est douloureux quand l'urine sort, une douleur spasmodique, comme une armée de petites aiguilles incandescentes, et tout ça uniquement pour quelques gouttes, et elle ne peut plus rien faire très longtemps, ni marcher ni rester assise, et elle ne doit plus mettre de vêtements serrés, et ça fait un certain temps qu'elle n'a plus de relations sexuelles à cause de ça, et l'angoisse commence à la dévorer petit à petit, le soir elle s'endort, seule, en position foetale, un oreiller serré contre elle, pas trop fort mais suffisamment pour simuler l'étreinte de quelqu'un, et en fermant les yeux de toutes ses forces elle parvient presque à y croire, l'espace d'une seconde, jusqu'à ce que la douleur se fasse insupportable, tranchante dans le noir de la nuit et qu'elle se retrouve de nouveau obligée de se lever et d'avancer, pliée en deux, vers la porte des chiottes, et une fois à l'intérieur elle pleure, recroquevillée sur la cuvette, et à ce moment là elle pense à sa carrière d'actrice que cette saloperie va foutre en l'air, et le débit lacrymal ne cesse jamais avant un bon quart d'heure au moins, jusqu'à ce que ses yeux soient complètement secs, et seulement après elle parvient à s'endormir, une bonne heure et demie avant le premier réveil en sursaut, et ce n'est que le début d'un sommeil en pointillé qui aboutira avec peine en un épilogue forcé, une errance sur le net, les yeux cernés devant l'écran, forums santé sites de rencontre streaming séries tv, et à force elle ne sait même plus ce qu'elle cherche et cette pensée lui coupe, net, la respiration, et elle repense à sa carrière au théâtre, foutue, et à sa vie intime, foutue, alors qu'elle n'a que la trentaine et de nouveau les larmes coulent, et elle a envie de se précipiter, à genoux sur le carrelage froid de la salle de bains pour faire émerger, jaillir cette douleur saillante hors d'elle comme un geyser, et elle opte finalement pour deux somnifères même si ça doit lui valoir de se réveiller dans des draps trempés quelques heures plus tard, et elle sait qu'une nuit prochaine elle ingurgitera tout le contenu restant de la boîte, et la pensée d'être enveloppée dans l'opacité d'un sommeil sans fin l'aide à passer le reste de la nuit, et une aube de plus se lève, marquant le début d'une nouvelle journée rythmée par urgences et fuites urinaires, et on est peu de choses, oui on est peu de choses elle rabâche, les yeux levés vers le ciel comme si elle en attendait quelque chose justement, et elle fixe son linge qui sèche sur la corde tendue, bien au soleil, et elle constate qu'il y a désormais davantage de vêtements à sécher que dans sa penderie, d'ailleurs aujourd'hui elle traîne chez elle dans une de ses robes préférées, une de celles qu'elle portait pour les premières du temps où elle sortait encore et n'avait pas totalement renoncé à ses rêves, et maintenant la seule pensée d'aller au supermarché, manger, boire, se maintenir en vie lui semble difficilement supportable, comme si elle s'entourait de papier bulle jour après jour et son téléphone est débranché, et c'est pour ce soir, c'est pour ce soir qu'elle dit et ça fait déjà une bonne heure et demie qu'elle parle et son portable a un son métallique et crasseux et je crois qu'elle dit quelque chose comme "Tiens-moi la main", et j'essaie de lui retourner quelques mots à mon tour, tentant de prendre appui sur ce à quoi je me raccroche moi-même dans cette vie mais dans l'empressement ça sonne ridicule et merde je ne trouve rien de suffisant, et bientôt n'entends plus sur la ligne qu'une sorte de crachouillis dédoublé dans lequel quelques échos de ma voix se réfléchissent et se dissipent avec peine, et quelqu'un coupe la communication, clic, et on me passe déjà mon client suivant, et alors qu'il dit vouloir me fourrer par les deux bouts je ne peux rien répondre, une boule dans ma gorge empêchant toute syllabe de sortir et le type fait la conversation tout seul, s'arrêtant parfois pour reprendre sa respiration et au bout de quelques minutes il raccroche sans que j'ai pu réaliser exactement pourquoi, et quelques gorgées de CherryCoke plus tard la fille qui transmet les communications me demande d'une voix douce ce qui se passe et si je souhaite continuer, et je n'arrête pas de penser à l'absurdité de contracter une descente de rectum à trente ans, et à sa voix de petite fille on est peu de choses, et soudain un éclair de lumière blanche coupe la communication, et je prends conscience que je ne serai pas payé pour ce soir sachant ne pas être allé au bout de mes trois heures obligatoires par nuit, et j'ouvre la fenêtre et l'aube ne s'est pas encore levée.
Le tonnerre gronde, résonne dans le ciel gris pourpre, et je crois entendre dans le vent frais du matin l'interminable crépitement de la tonalité.

Aucun commentaire: