13/03/2012

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2001.
Chaque nuit, je tentais de repousser le plus possible le moment où ils allaient venir me prendre. Ca paraissait si simple, à première vue, de rester éveillé, ne pas sombrer dans le sommeil. Mais, fatalement, après une journée entière au lycée, je finissais toujours par m'écrouler, et reprendre conscience allongé sur une sorte de table glaciale comme le métal, à l'intérieur d'une pièce immaculée, sans murs ni contours distincts, et j'étais incapable de bouger ou de crier, et un silence aveuglant imprégnait la pièce, et soudain des mains masculines surgissaient de toutes parts, de plus en plus nombreuses, au bout de bras sans terminaison, et leurs doigts me tripotaient, malaxaient ma chair, et, au moment précis où ils entreprenaient de fouiller mes orifices je trouvais enfin l'énergie de m'en extirper et d'émerger en sursaut hors de mes draps, en sueur, haletant dans la pénombre de ma chambre.

Avec les casseroles que je traînais, tout ce qui m'intéressait désormais, c'était foncer. Foncer vers un gouffre béant pourvu de bras assez larges, d'une gorge suffisamment déployée pour m'engloutir vivant. Tout entier, sans recracher la moindre arrête.
De même que l'armoire à pharmacie, le placard à alcool de la maison avait toujours été démesurément plein, et il le demeurait depuis que mon père était parti, à quelques kilomètres de là, refaire sa vie avec je-ne-sais-quelle bimbo borderline. Il était fort simple de grapiller une ou deux bouteilles sans éveiller de quelconques soupçons. Alors, chaque nuit, je m'engouffrais dans un tunnel de gorgés anesthésiques, chaque lampée ambre, chaque vague de liqueur rubis, me jetant un peu plus sur le rivage d'un sommeil de plomb, stérile, sans rêves, d'une apaisante opacité.
Puis, je pris l'habitude de me rendre, quotidiennement, dans un petit skate park près du lycée: là, on était toujours sûr de trouver quelques naufragés munis d'enveloppes blanches ou de petits sacs remplis de shit, de poudre ou de médocs divers. Une fois la transaction effectuée, rien n'était plus simple que d'aller se défoncer tranquillement, affalé dans l'herbe humide du jardin de la maison de retraite adjacente.
En quelques semaines, je finis par réaliser l'ampleur de mon intérêt pour la poudre. Mais tout ça commençait à devenir coûteux, et faucher un peu de mitraille ça et là finit bien vite par s'avérer insuffisant.
Porté par le succès relatif de mon émission de radio, je commençai donc à en vendre les enregistrements, puis à confectionner des mixtapes, pour les brader à la sortie du lycée. Chaque boîtier était orné de motifs et de dessins psychédéliques exécutés au stylo bille noir pendant les heures d'étude. Quand aux cassettes, je les enregistrais dans les locaux de la radio tous les vendredis soirs après mon émission. Elles s'écoulaient au compte-gouttes, jusqu'au jour où je sortis quelques exemplaires d'une mixtape porno, dont les chansons étaient entrecoupées d'extraits de dialogues de films X capturés au préalable à l'aide de mon magnétophone à cassette. Elle remporta un certain succès, qui m'incita à ne plus éditer que des porn-mixtapes.
Ainsi, chaque semaine, je réussissais à m'offrir une quantité de poudre suffisante à dissoudre ma solitude et la douleur causée par les infections que j'avais contractés et qui se développaient, chaque jour davantage.

Le soir, tout en me défonçant, j'écoutais distraitement des glandus d'un peu partout pleurnicher sur la bande fm. Faire de leurs existences tragiques, leurs petits drames quotidiens, un spectacle radiophonique apte à divertir et rassurer de plus infortunés qu'eux. Un théâtre inondé de larmes, frôlant un peu plus le naufrage à chaque appel. De partout dans le monde, l'animatrice recevait des coups de fils d'auditeurs désespérés, au bord du précipice. En pleine séance d'automutilation, ou s'affairant aux derniers préparatifs de leur grand départ. Des paumés auxquels elle répondait invariablement les mêmes conneries de messages d'espoir érigés en étendard comme de vulgaires slogans publicitaires. Souvent, certains laissaient leurs coordonnées sur le répondeur de l'émission, dans le but de rencontrer des gens aptes à les écouter. Les comprendre. Les plaindre. Les consoler. Leur tendre la main. Leur filer du boulot. Les baiser. Les aimer. Les baiser.
Les baiser.
LES BAISER.
Et bien entendu, j'étais là, à l'autre bout du fil, dans la lumière verdâtre et vacillante d'une cabine téléphonique décrépie, pour les réconforter.

Oui, ça peux vous aider.
D'essayer de donner ce que vous n'avez jamais reçu.
Surtout à toucher le fond pour mieux remonter vers le vide abyssal qui, inébranlable, vous fait face.
Les 73% d'eau dont votre corps est fait ne sauront bientôt accueillir toutes ces bouteilles à message abandonnées au bord de lointains rivages dont vous ne foulerez jamais le sable rocailleux.


Chaque matin, j'arrivais en cours et je piquais du nez sur ma table. Direct. Peu importait la matière, les livres ouverts finissaient toujours par me servir d'oreillers. Du coup, mes profs commencèrent à se poser de sérieuses questions. A me sanctionner. Et c'est là, ouais, dans le bureau de la conseillère d'éducation, que j'ai fait la connerie d'en parler.
Se justifier de cette manière était un très mauvais calcul.
En parler à un membre du personnel de votre lycée alors que vous êtes encore mineur, c'est prévenir les flics direct. Et donc vous retrouver avec une assistante sociale sur le dos, qui, particulièrement zèlée, viendra vous harceler à tous les intercours, à grands coups de phrases toutes faites. Du genre Porter plainte est indispensable à votre reconstruction;
ou Pensez à ceux à qui ça pourrait arriver après vous;
ou encore Vous verrez, vous vous sentirez mieux quand ce sera fait.
Et donc, excédé, vous le ferez.
Ce qu'on aura manifestement oublié de vous dire, c'est que, le commissariat de votre village disposant de peu de membres féminins, vous vous retrouverez isolé dans une toute petite pièce mal éclairée avec trois types en uniforme bien baraqués munis d'un ordinateur et d'un magnétophone pour prendre votre déposition. Et, pour tout dire, ces trois-là, vous les imaginerez commencer à avoir la gaule. La trique. Une bonne grosse matraque bien dure pendant que vous entreprendrez péniblement de leur parler. Alors, intimidé, vous minimiserez les faits. Non, ce n'était pas si terrible que ça. Non, on ne vous a pas pénétré. Juste essayé. Et non, vous n'avez pas pu voir leurs visages. Trop rapide, et puis ce n'était pas précisément ce que vous aviez sous les yeux à ce moment là. Votre déposition enregistrée, on vous conduira chez un légiste peu scrupuleux qui, l'oeil fixe, la mâchoire serrée, le teint aussi blafard que l'éclairage de son cabinet, vous manipulera sans tact ni délicatesse. Et, pris de spasmes, vous aurez tout juste le temps de vous dire que c'est marrant, mais d'habitude vous réussissiez pourtant toujours à vous arracher de votre cauchemar avant qu'on vous enfourne un doigt dans le cul.
L'index ganté de latex, profondément enfoncé dans votre fondement plein de kystes purulents sera la dernière chose que vous sentirez, avant de tomber raide dans les pommes.
Dans ce gouffre fidèle et accueillant qui toujours vous a tendu les bras.

C'est ce qu'il advient des bouteilles lancées à la mer lorsque personne ne les découvre.
Polis ou non par la violence du ressac, les tessons de verre finissent toujours ensevelis dans le sable dont ils sont faits.

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