25/06/2012

21



Lorsque je repris conscience, quelques coups d'oeil inquiets suffirent pour me rendre compte d'où j'étais, couché sur le ventre dans un lit d'hôpital. Les hurlements de mon voisin de chambre avaient certainement dû me réveiller. En outre, mes douleurs avaient disparu, ou plutôt, elles n'étaient plus les mêmes. Un large pansement me couvrait le cul, sous lequel transparaissait une plaie béante saupoudrée du sucre en poudre.
Dans certains cas, le truc du pansement sucré peut accélérer la cicatrisation. En plus d'absorber l'eau, dont raffolent les germes de toutes sortes, il attire les cellules macrophages et empêche la prolifération des bactéries, qui le consomment à la place des protéines.
Mais, non, un pansement au sucre ne pourra pas vous protéger de tout.
Ca ne vous protègera pas si, quand vous rentrez de l'hosto, votre paternel bourré comme un coing, le teint écarlate, l'haleine pestilentielle, attend à la porte de chez vous dans l'optique de vous coller quelques droites en pleine poire en postillonnant:
"Connard! Pourquoi t'as envoyé les flics chez moi?"
Et qu'après que votre voisine vous ait retrouvé allongé sur le palier, le visage défoncé, pissant le sang par la gueule et les narines, vous devez refiler aussi sec aux urgences.
("On vous manquait tant que ça?")
Ca ne vous protègera pas non plus des représailles des mecs de votre quartier qui, ayant appris que vous aviez porté plainte contre quatre des leurs, vous bombarderont de coups de pied et de tessons de verre à chaque fois que vous aurez le mauvais goût de croiser leur route.
Ca ne vous protègera pas davantage des sentiments de révolte, de haine et d'insécurité croissants qui vous boufferont de l'intérieur quand vous obtiendras confirmation qu'exactement comme vous vous y attendiez, vos agresseurs ne seront jamais retrouvés. Qu'ils seront toujours en liberté, quelque part près de chez vous. Le caïd à la bite amochée et ses trois potes.

Ca vous protégera que dalle quand le sol commencera à se dérober, lentement, sous vos sneakers pourries. Quand aucun mur ne sera assez grand ou d'une épaisseur suffisante pour vous éviter le danger omniprésent. Quand vous prendrez conscience qu'il n'y a jamais eu de frontière bien délimitée entre votre corps et celui d'autrui. Entre vous et le monde. Et que vous êtes et demeurerez toujours seul avec vos traumas et vos conneries, jusqu'à ce que vous en claquiez. Et les larmes qui vous monteront aux yeux, la grosse boule dans votre gorge, la rage qui aura pris corps en vous comme de la corne, et votre soif inextinguible d'amour et de tendresse, vous apprendrez à les ravaler, d'un coup sec comme une vulgaire montée de morve.

"Porter plainte est indispensable à votre reconstruction", qu'ils disaient.

Non, un pansement au sucre n'accélère pas la cicatrisation pour ça.


Malgré tout, je ne pouvais que m'estimer heureux.
J'avais évité de justesse une septicémie.
J'étais enfin libéré de dizaines d'infections purulentes contractées suite à mon agression, qui avaient fini par créer des fistules, des ramifications jusqu'au système digestif.
Staphylocoque doré.
Monstre hideux infestant l'intérieur de mes entrailles.
On m'avait retiré six énormes kystes pilonidaux.
Et en prime, les multiples prises de sang révélèrent, quelques mois plus tard, qu'aucun de ces connards ne m'avait refilé le VIH.
Il ne me restait en guise de souvenir que quelques plaies béantes que ma voisine, infirmière à domicile, vint soigner deux fois par jour pendant quelques semaines. Elle m'apprit que les chirurgiens du coin s'étaient contentés d'exécuter un succinct travail de boucher: mon anus forcé n'avait été que grossièrement recousu.


Trois mois et demi plus tard, en plein été, je me retrouvai à passer quelques semaines caniculaires dans un trente mètres carrés au coeur de Strasbourg, en compagnie de Myriam, une trentenaire sous Prozac que j'avais écoutée s'apitoyer sur la bande fm, une nuit insomniaque à la clinique. Myriam ressemblait à un sosie fatigué de Juliette Binoche période Fatale, en seulement quelques semaines et une poignée de coups de fil sa voix grave et éraillée de fumeuse de Lucky Strikes avait fini par m'obséder au point de me faire déclarer ma flamme, à distance, au téléphone, de toute mon immaturité de jeune homme de dix-sept ans qui ne l'avait encore jamais rencontrée. Visiblement flattée, elle avait d'abord accueilli ma déclaration à bras ouverts, avec la fascination muette d'une enfant se délectant du spectacle d'insectes luttant à l'intérieur d'effusions de résine, à même l'écorce blessée d'un pin majestueux. Puis, petit à petit, elle aussi se retrouva engluée: elle découvrit chez moi une certaine maturité meurtrie qui la fit bien vite changer d'avis sur ma supposée ingénuité et, progressivement, devint de plus en plus mordue, et l'intensité presque malsaine qui se dégageait de la friction de nos blessures pendant le sexe ne fit qu'accroître cette addiction.
L'existence de Myriam portait les stigmates d'un grand drame dont elle ne s'était jamais complètement remise: avoir assisté, pendant la tempête de décembre 1999, au suicide de son frère, avec qui elle avait entretenu depuis l'adolescence une relation aussi passionnée que délibérément incestueuse . Le frangin n'avait pas fait le boulot à moitié, en se jetant sous les roues d'un TGV, unique manière pour lui de mettre fin à leur idylle fraternelle. Depuis, Myriam semblait quêter ce frère défunt en chaque nouvelle rencontre, chaque homme dont elle espérait un jour se faire aimer, ou, plus modestement, chaque corps anonyme dans l'étreinte duquel elle plongeait, se réfugiait chaque nuit. Elle s'étourdissait, s'abrutissait, s'abîmait dans un vortex d'alcool, de sexe et d'antidépresseurs qui la laissait bien souvent hagarde, égarée, subissant les contrecoups de sentiments différés ou bien de leur implacable absence.
Je n'avais pas encore abordé ma dix-huitième année, mais la suivais souvent, la peur au ventre, fausse carte d'identité à l'appui, dans le petit manège de ses errances nocturnes à travers les bars mal famés, les backrooms, les soirées libertines privées, les clubs échangistes, en quête d'anesthésiants chimiques et humains .
Ce devait être ma troisième soirée au "Happy Ending"... Son enseigne au néon rouge, surplombant un bâtiment à l'allure de garage terminal vitrifié. Puis: un long couloir violacé, d'où s'échappaient déjà quelques relents de sueur et de sécrétions séminales, mêlés aux premiers échos, morcelés comme du verre brisé, de soupirs et de plaintes extatiques. Puis: une scène, semblable à une vaste piste de cirque, sur laquelle des nuées de corps dénudés, agglutinés, agrippés les uns aux autres en d'argileuses grappes mordorées, s'emboîtaient, s'imbriquaient, s'entrechoquaient, pour finir par fondre les uns dans les autres. Les coups mécaniques de la chair contre la chair, rythmique caractéristique que seule la scansion spasmodique des respirations venait concurrencer... Ce paysage se muait progressivement en champ de bataille miniature, chaque guerrier agonisant sur un autre, l'arme encore fumante, gémissant tout autant de contentement et de soulagement que d'épuisement et de douleur, tandis qu'un brouillard d'excrétions entremêlées les surplombait, prenant de la hauteur au-dessus du charnier comme une odeur de poudre.
Non, il ne valait mieux pas craquer une allumette là-dedans...
Entourant la scène tels une bande de corvidés charognards, quelques parias, vieillards séniles, infirmes, invalides, mutilés qui jouissaient de moyens financiers suffisants pour s'offrir le tarif homme seul mais n'étaient pas parvenus à se faire une place dans la masse élitiste qui composait le gangbang, se finissaient en grognant, laissant échapper de leurs membres flétris une épaisse semence sur le cuir craquelé des banquettes rouge baiser, maugréant quelques insultes à l'attention des femmes qui, plus tôt dans la soirée, les avaient repoussés.
Au début, je restai parmi eux à me rincer l'oeil, regardant Myriam se faire prendre à la chaîne, attrapant au vol les quelques clins d'oeil qu'elle m'adressait à distance, quelque chose dans ce spectacle me terrifiant et m'excitant tout à la fois. Puis, une bande de voyeurs squelettiques entreprit de m'encourager, entre deux noms d'oiseau lancés en l'air. L'un, dézippant sa braguette d'une main décharnée, un filament de salive pendu aux lèvres: "Hey p'tit, ça t'dirait pas d'aller la fourrer cette salope, là-bas? Hein, dis?!".
Un autre, serrant contre son entrejambe un kleenex humide: "Si j'étais toi... Si j'étais toi, j'la défoncerais à m'en faire tomber le machin, j'te dis qu'ça!".
Un troisième, se tripotant frénétiquement le paquet: "Ouais... Oouuais... Surtout tape-lui bien au fond de notre part!". Leurs index jaunes et faméliques pointés dans la direction d'une rousse au corps émacié, ils commencèrent à scander des "Ouais!" enthousiastes tout en s'astiquant le mobilier en cadence. Dans un coin, ses doigts potelés serrés autour d'une érection imaginaire, un type d'une corpulence impressionnante, écroulé sur le bar, ivre mort, tapait du poing pour les accompagner, faisant trembler une rangée de verres et de cendriers.

En avançant, révélant aux yeux de mon public les stigmates sur mon derche, je m'imaginai muni d'un mégaphone, gueulant: "LES FEMMES D'UN COTE, LES HOMMES DE L'AUTRE, EN RANG ET QUE CA SAUTE!". Puis: "LE PREMIER QU'ESSAIE DE ME LA METTRE, J'LUI FAIS BOUFFER, PIGE?". Puis: "ET VOUS LES VIEUX CROUTONS, CROYEZ P'TËTRE QU C'EST POUR VOUS QUE J'VAIS PINER?!"


Ce soir là, tremblant, les tripes à l'air, je me suis dirigé à petits pas vers la nébuleuse couleur d'ambre qui me faisait face, me frayant un chemin parmi les corps, repoussant le cul de l'un, la tête d'un autre, le pied d'une troisième.

Moucherons, scarabées, libellules, englués dans la résine sucrée.

Aucun commentaire: