08/09/2012

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Au centre pour femmes, le jeudi soir est un moment bien particulier.
Bien sûr, personne ne veut avoir à faire ça. Au début, les bénévoles, elles se refilaient toutes la corvée, jusqu'à ce que finalement personne ne se pointe jamais à la perm.
Elles avaient même essayé d'établir un emploi du temps. Ouais, une petite feuille de papier A4 affichée près de la machine à café: l'organisation du mois. Les semaines découpées en parts égales. Chacune sa couleur de stabylo.
Au point où on en était arrivés il y a deux ans, la bénévole dont c'était le tour vous aurait volontiers payé pour que vous vous acquittiez du boulot à sa place.

Ouais, on pouvait toujours trouver quelqu'un pour n'importe quelle autre tâche ingrate: vider les poubelles du dortoir, aller chercher du matos médical à la clinique du coin et le ramener à l'infirmerie, laver certaines pensionnaires ou vérifier si aucun instrument contondant ne se trouvait à portée de l'une d'elles. Mais ce truc-là, c'était du costaud, personne ne voulait s'en charger.
Peu importait que vous ayez reçu ou non la formation pour ça.

Et donc, ce boulot, c'est moi qui me le coltine. Tous les jeudis soirs, depuis deux ans.

Le jeudi, c'est le soir d'Emilie, et d'une petite dizaine d'autres.
La peau du visage d'Emilie est grise et froissée, comme une page de catalogue sur laquelle un adolescent se serait masturbé, des nuits durant, la conservant précieusement sous son matelas comme les vestiges démembrés d'un parchemin. Le visage d'un mannequin, imprimé sur le papier fané d'une pub pour cosmétiques plaquée sur un panneau publicitaire en bordure d'autoroute, tannée par la pluie et la morsure ardente du soleil de midi.
Elle vous regarde comme si, à chaque clignement, ses yeux s'ouvraient vers un monde différent, mouvant, infesté de nouveaux dangers et de monstres rampants.
Emilie, je la croise à chacune de mes après-midi de bénévolat. Elle fait la manche près de l'entrée du McDonald's, à deux pas du centre, en salivant devant les publicités exhibant des cheeseburgers photoshopés.
Alors, quand c'est son soir, le plus souvent, on ne va pas bien loin: on file au McDo. Se faire un burger deux fois moins gros et coloré que sur les affiches, et dont le boeuf haché a été traité à l'ammoniaque.

Si vous allez au McDo avec elle, ce qu'Emilie vous explique, en comptant ses pilules multicolores, c'est que les indemnités qu'elle a obtenu en gagnant son procès couvrent à peine les frais de sa chirurgie de reconstruction faciale. Que ça fait des mois qu'elle remplit des dossiers de demande d'aides sociales, aides que l'administration Française lui refuse parce qu'elle n'est plus en possession de certains documents requis - enfouis quelque part chez son ex. Qu'elle n'a plus rien pour vivre, et nulle part ailleurs où aller. Qu'avant de se retrouver ici, elle s'est juste trimballée d'hôpitaux d'urgence en centres d'urgence. Que c'est un urgentiste baraqué, avec un TweetyBird tatoué sur l'avant-bras, qui lui a révélé sa séropositivité, une nuit d'été. La nuit où c'est arrivé.
Soir après soir, la bouche pleine de cheeseburger boeuf-ammoniaque, un trait de mayonnaise sur la lèvre inférieure, elle vous raconte en détail la manière dont son ex l'avait sommée de démissionner de son nouveau job, après qu'elle ait déjà dû arrêter ses études d'infirmière, quitter sa ville natale du Nord et s'éloigner de ses proches pour venir vivre avec lui, s'isoler en bordure de forêt Corrézienne, où il possédait une baraque léguée par ses parents à leur mort.
Ce soir là, il avait voulu baiser. Il était rentré de son boulot à la station service pour la trouver figée sur le canapé devant la télé, le regard fixe face à l'écran, la télécommande dans une main, une cigarette dans l'autre. Et il lui avait demandé simplement, d'une voix douce, pourquoi la bouffe n'était pas encore prête, tout en vérifiant sur le téléphone fixe qu'elle n'avait appelé personne.
Ca faisait des mois - depuis qu'ils s'étaient installés ensemble en fait - qu'il commençait sérieusement à mal supporter qu'elle n'ait plus jamais envie de s'envoyer en l'air. C'est quand il a fouillé son téléphone, puis les poches de son manteau, et trouvé un morceau de papier griffonné du numéro d'un collègue, qu'il a définitivement grillé un câble.
Et préchauffé le four.
Puis il lui a fourré la tête à l'intérieur.
Il est simplement revenu de la cuisine, et, d'une voix calme et précise, lui a demandé de se lever du canapé. Il l'a empoignée par les cheveux et traînée jusqu'à la cuisine.
Comme s'il avait eu envie de la cuire avant de la baiser.

En racontant ça, Emilie observe l'intérieur de son hamburger, utilisant ses pouces en un geste quasi-érotique pour écarter les deux extrémités. Elle semble y lire, à la manière des haruspices antiques, une prophétie quelconque, et je peux voir dans ses pupilles le reflet de la viande hachée, et la faune parallèle grouillante qui s'y développe, avide de particules d'hydroxyde d'ammonium.

En dépit des opérations, Emilie a conservé du fer rouge de la grille quelques traces superposées sur sa joue droite, juste sous l'oeil, comme un mauvais travail au pochoir.
Le son de sa voix couvrant à peine la musique mièvre qui tombe en pluie des hauts-parleurs au-dessus de nos têtes, elle me dépeint cette façon qu'il a eue, le même soir, de la pousser dans la chambre, et de la jeter sur le lit défait.
"Comme si je n'avais pas été là", elle dit.
Il s'est déshabillé, doucement, quasi-détendu, est venu sur elle, sa bite dans une main, une lime à ongles dans l'autre.
Elle n'a pas bougé.
Concentré, le visage penché au-dessus du sien, il a commencé à s'astiquer, ssssshhhh, tout en traçant de petites lignes dans la chair de sa joue, autour de la brûlure.
Elle n'a pas bougé.
Et puis il a soulevé sa jupe et a fourré sa queue dans l'ombre, le poing tremblant de sa main gauche serrant toujours la lime.
Elle n'a pas bougé.
Intérieurement, elle détalait dans de sombres et interminables couloirs, se débattant avec les murs, s'enfonçant toujours plus profond en elle-même sans parvenir à trouver de planque ou d'issue.

Elle ne se souvient pas du temps que ça lui a pris, la chatte, la bouche, le cul. Sans capote. Jusqu'à ce soir-là, il y avait toujours eu du latex entre eux. Et pour cause.

Lorsqu'il a explosé en elle, elle a senti quelque chose l'envahir, physiquement. Pas seulement son foutre, non, mais comme un geyser de glace brisée affluant à travers ses entrailles. Immédiatement, elle a voulu que ça ressorte, que ça affleure à la surface. Comme une roue dentelée sortant de ses gonds, son cerveau turbinant à toute blinde lui a renvoyé des images de sa bouche, sa vulve, son anus, forcés, dilatés, cernés de fissures violacés. Une odeur de sécrétion acide lui a empoigné les muqueuses, alors qu'elle levait les yeux vers son sourire, son sourire à lui, celui pour qui elle avait tout quitté.

Emilie.
Chaque fois que nous nous voyons me fait repenser à son premier dessin, qu'elle m'avait offert après l'heure d'art-thérapie qui clôt, une fois par mois, le groupe d'entraide du mardi matin.
Je n'avais pas immédiatement compris ce qu'il représentait.
Tracé au feutre violet, il figurait un TweetyBird portant en guise de tête cette excroissance à épines par laquelle on représente le HIV. Chaque pointe se prolongeant d'une sorte de fissure et donnant à l'ensemble l'allure d'un point d'impact. Une crevasse étoilée. Une large entaille, donnant vers un paysage criblé de plaies secrètes, humiliations, souvenirs traumatiques qu'elle emporterait à bras le corps dans la tombe sans jamais s'en ouvrir à quiconque.

Souvent, après le McDo, Emilie veut aller au parc. Là, sous un ciel chargé et assombri de fin d'après-midi hivernale, nous regardons, partageant le même sentiment d'attraction-répulsion, des couples d'oiseaux mécaniques se picorer frénétiquement du bec, le bois de leur tête s'entrechoquant à intervalles réguliers, Bink, Bink. Parviennent-ils réellement à croire que ce bruit couvrira bien longtemps le tic-tac de l'horloge et retiendra, tel une singulière et percussive berceuse, la course de ses aiguilles dévastatrices?

Le temps, le temps qui ne guérit rien et nous enfile de ses aiguilles. C'est peut-être pour ça que personne ne veut faire ce boulot. Que trouve t-on à répondre à quelqu'un qui a tout perdu, quand il vous demande précisément de fermer votre gueule?

Et que trouve t-on à se répondre à soi-même?

Je n'ai jamais eu besoin de cela. J'aime le silence, et le vide du ciel, il m'apaise, j'aime l'image qu'il me renvoie. J'aime n'être là pour rien ni personne, et que la vie n'ait aucun sens. J'aime en tirer ma liberté, comme un colibri butinant de sa langue fourchue le nectar d'une fleur exotique. J'aime m'inventer au jour le jour, improviser sur mes standards. J'aime l'absurdité, la présence rassurante de sa main sur mon épaule, amie fidèle qui balaie la poussière de son revers imprévisible.

C'est bien pratique. Surtout quand vous portez du noir.

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