23/12/2012

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2002.
"Hey... Mec... C'est... pas les chiottes ici... Hum?..."
Une voix grave et féminine me sortit de mon hébétude. J'étais face à quatre filles en train de m'observer, perplexes, dégoupiller mon instrument sur le pas de leur porte. Je venais d'assister à leur concert, dans un état d'ébriété prononcé pour oublier la douleur sourde qui dévorait mon cul non encore opéré. Hagard, je m'apprêtais à pisser à l'entrée des backstages.
"Alors? On déballe ses outils sans même nous avoir invitées au resto avant?
- O... Ouais?"
C'était un girls band, un groupe de jazz destroy que mon lycée avait recruté pour jouer live à la soirée annuelle de départ des élèves de Terminale, juste avant les vacances d'été.
Moi, je n'étais qu'en fin d'année de Première.
""Ouais"? Sérieux, mec, c'est tout ce que tu trouves à dire?
- Oh, deux secondes... Vous en avez déjà vu des comme ça?
- Tu parles de sa queue atrophiée? Ou de ses couilles grosses comme des putains de tomates-cerises?
- Arrête ça, tu vas le faire triquer.
"
N'importe qui l'aurait déjà remballée. Se serait tiré, rouge de confusion. Moi, non. Je restai planté là sur le seuil, un sourire d'une indéfectible niaiserie vissé aux lèvres.
Puis basculai en arrière.
Et m'écroulai la tête la première sur le plancher.

Allez savoir ce qui a pu se passer lorsque j'ai repris conscience, dans cette pièce pas plus grande qu'un placard à balai; et pourquoi les êtres humains peuvent-ils se prendre d'affection les uns pour les autres dans les situations les plus incongrues; à quel moment un glissement progressif s'opère t-il, d'un exubérant grotesque contextuel vers ce qui deviendra au fil des années une intense relation d'amitié.
Ouais, allez savoir.
A ce stade, alors que je m'engageai sur la voie délicieusement tordue d'une longue conversation nocturne avec ces filles, mon existence me fit l'effet d'une interminable suite de réveils en sursaut au beau milieu de réalités distinctes, de mondes parallèles baignés tantôt de cette étrange pénombre boréale chargée d'électricité statique, prémice à quelque orage imminent, tantôt d'une livide lueur d'hôpital, dispensée par la brume sur des vergers peuplés de roses des sables hibernant sous la glace.
Chaque fois, ce sempiternel et brutal éveil sous une aurore à l'éclat clinique, et l'air qui s'engouffre à grandes goulées pour n'escorter que la nausée, souveraine aveugle à la robe couleur de cuivre.

Un réveil de plus.
Mais cette fois-ci, rien de tout ça.
Juste une nuit paisible à s'accorder. Avec Caroline, la voix, Dani, la batterie, Elise le sax et Eloïse, la basse. A refaire le monde, se raconter, s'échanger des anecdotes délirantes, fabriquer des néologismes hallucinés . Tout ce que des amis peuvent faire entre eux, et qui, consciemment ou non, m'avait toujours cruellement manqué.

Elles vivaient en colocation dans un grand appartement aux dixième étage d'un immeuble en stuc, en plein centre-ville Nantais. Un appart à grande baie vitrée dont la vue m'hypnotisait, particulièrement le soir, lorsque nous nous réunissions dans leur spacieux salon-cuisine criblé de bougies parfumées que Dani fabriquait elle-même à partir de paraffine, de stéarine en grains et d'huiles essentielles. Les murs de chaque pièce étaient constellés de petits dessins et de polaroïds représentant des parties du corps ou des scènes incongrues de la vie quotidienne, chacune annotée d'une date et de quelques mots au feutre noir.
Nous passions des heures à discuter, regarder MTV ou des séries câblées chef d'oeuvratiques, fumer la meilleure herbe du monde, cuisiner ou inventer des jeux plus absurdes les uns que les autres. Dans l'une des chambres, aménagée en studio insonorisé, nous commençames à composer une bien étrange musique, produit de nos influences diverses, fruit de dizaines d'heures d'expérimentation enfumée.

Parfois, traversant le salon en pleine journée, je tombais sur Elise en plein visionnage d'un porno, son coupé. Bien calée dans un fauteuil, les cheveux attachés, les mains protégées par des gants de vaisselle, et à ses pieds une demi-douzaine d'ustensiles de ménage. Brosse. Ventouse. Balai à chiottes.
Elise, luttant contre sa peur phobique de la saleté, la semaine du mois où c'était son tour de faire le ménage dans l'appartement.
Elle m'expliquait alors que selon certaines études scientifiques, la stimulation sexuelle que peut procurer un film X-rated bien cradingue agit sur notre rapport aux tâches écoeurantes. Récurer les toilettes, désinfecter les poubelles, ramoner le siphon de la baignoire... Si tu regardes un porno avant de t'y mettre, la corvée ne te paraîtra plus si terrible.
La salive. La cyprine. Le sperme. La merde. Toutes ces sécrétions qui, hors-contexte, dégoûteraient la plupart d'entre-nous, ne nous font plus ni chaud ni froid au beau milieu d'une bonne partouze bien salace.
La nature est ainsi faite. Quand tu as l'opportunité de planter ta graine ou te faire engrosser, tu t'en contrefous. Tu n'écoutes pas les signaux du dégoût qui apparaissent pour te mettre en garde: "Ce truc va te rendre malade. Ou, pire, te tuer."
Peu t'importe.
C'est comme ça que l'espèce humaine a pu survivre. Se reproduire. Tracer son sillon dans la crasse et la pourriture.

Dani bossait comme vendeuse dans un petit magasin de pret-à-porter féminin en périphérie de la ville. Un soir, elle m'emmena dans un supermarché du centre, pour me montrer une des meilleures techniques de vol à l'étalage qu'elle connaissait.
Le secret, précisa t-elle, était de glisser une barrette antivol dans la serrure à pièces de chaque caddie. Indétectable.
Ouais, ces petits bouts de métal ou de plastique qu'on trouve dans les emballages de cds et de dvds, sur les fringues et les sacs à main neufs...
Dani en disposait à foison sur son lieu de travail.
L'idée: créer une diversion en faisant sonner les caddies d'une dizaine de clients, à la sortie du magasin. Tandis que l'alarme retentissait, et que les agents de sécurité fouillaient un à un les propriétaires des chariots incriminés, vous pouviez vous tirer à peu près discrètement avec votre butin.
Détaler vers le parking en ricanant, comme nous le fîmes ce soir-là, perçant le brouillard de notre souffle visible dans l'air frais à la lueur orange des réverbères. Emportant avec nous un sac plein de bonbons, de minibarres chocolatées et de viande qualité supérieure. Parfois, Dani optait pour quelques petits appareils électroménagers.
Peu importait. Seul le frisson comptait.
Ouais, c'était bien plus marrant et efficace que d'essayer de repérer les angles morts des caméras de surveillance.
Au fil des mois, Dani avait accumulé suffisamment de barrettes pour en garnir tous les caddies de supermarché Nantais.

Eloïse, elle, m'apprit comment poser du vernis à ongles.
D'abord, tu traces une large bande au milieu de l'ongle, de la base vers l'extérieur. Puis une à droite et une à gauche, sans dépasser. Tu laisses sécher, puis tu ajoutes une seconde couche.
Elle m'expliquait ça en chantonnant "Genius of love". Elle disait: si tu as débordé, un coton-tige imprégné de dissolvant te sauvera la mise. D'abord, gratter doucement avec l'extrémité humide. Puis avec l'autre, la sèche, pour retirer complètement le vernis en trop.
Elise portait une couleur différente chaque semaine. Dans la lignée des rouges à lèvres aromatisés, elle tentait de mettre au point un vernis comestible, qu'elle souhaitait ensuite lancer sur le marché.
Elle adorait apprendre des trucs inutiles. Retenir un tas d'informations qui ne lui servaient strictement à rien. Du genre, que le sang d'une abeille ne coagule pas. Que l'être humain utilise 300 muscles uniquement pour se tenir debout. Qu'un seul de nos cheveux peut supporter un poids de 3kg. Ou que 240 lancés différents peuvent permettre d'obtenir une grande suite aux dés.
Elle en parsemait le quotidien, et, grâce à elle, chaque nouveau jour semblait un peu plus extraordinaire et digne d'intérêt.

Caroline était camgirl. Une des premières en France. Elle gagnait sa vie en vendant des clichés d'elle et des heures de shows privés sur le web. Elle refourguait aussi tout un tas de cours et de tutoriels payants aux apprenties showgirls du net.
Elle avait pris la plupart des polaroïds qui tapissaient les cloisons de l'appartement.
Caroline m'a offert ma première fête d'anniversaire ainsi que mon premier téléphone portable. Nos échanges via sms consistaient en un long enchaînement de textos dépourvus de sens:

Abeille périmée. Veinard de chameau. L'écureil en bouteille. Tes animals sont mes amis. Pine de rien mais copine pour mien.

Oreilles d'aveugle. Le nain aux quatre fromages. Je t'appelle de la mer rouge. Dormir fatigue. Mannequin Maghrébin mycosé. Du tabac pour ma flûte!

Oeuf mal léché. Joncetière de légumes. Quatorze kilomètres de porc. Ongle de cerise gorgonzola.


Il suffisait d'une poignée de textos de ce genre pour m'aider à tenir, lors de mes fréquents séjours à l'hôpital pour ablation de kystes pilonidaux. Mine de rien, il fallait se creuser le cerveau pour écrire de telles absurdités. Prendre quelques minutes pour chaque message. Penser à l'autre. Sortir des poncifs habituels écrits en abrégé dans un verbe approximatif. Pour moi, ces combinaisons de mots exempts de toute logique apparente représentaient une marque d'affection sans équivalent.



On n'était encore qu'à l'aube de ce putain de troisième millénaire et certains chercheurs prédisaient déjà la disparitions de la banquise arctique pour 2015, 2016 au plus tard. Y resterait tout juste assez de glace pour remplir la coupe de champagne des patrons de multinationale. L'Arctique était en train de se changer en océan, pendant que nous bavassions autour de notre cinquième tournée de mojitos agrémentés d'une tranche d'orange sanguine, ce soir-là, dans un bar du centre-ville Nantais.
"Celle-là."
C'est peut-être Elise qui a lancé le truc, à moins que ce ne soit Caro, mais en fait je crois qu'elles s'étaient toutes plus ou moins mises d'accord au préalable pour qu'on en vienne là, alors que, déjà ailleurs, je contemplai distraitement les glaçons au fond de mon verre. Levant le nez, je me rendis compte que la fille qu'elles avaient choisi était une blonde pulpeuse, seule accoudée au bar à attendre des amies ou un potentiel amant tout en sirotant un cocktail grenat et en inspectant sa manucure à la lueur de son écran de portable. Précisément le genre de fille dont tu sens à des kilomètres qu'elle va, direct, te faire partir dans le trou d'un bon coup de chasse d'eau ou de talon bien dirigé.
"Hey, franchement mec, t'as rien à perdre."
Aborder une femme. Aller vers elle, lui parler.
Quelque part, il m'était bien plus simple de le faire au téléphone avec de totales inconnues résidant à l'autre bout du pays. Ou en club échangiste, où tout le monde savait déjà pourquoi j'étais là et voulait la même chose que moi. Les gens pouvaient m'envoyer chier, mais pas pour le motif de ma présence.
Dans un bar, c'est autre chose. Une sueur différente ruisselle le long de vos tempes. Un frisson différent vous parcourt l'échine. Un poids différent pèse au creux de votre ventre. Des pulsations cardiaques différentes, s'entrechoquent dans le silence qui s'étire entre chacun de vos pas hésitants, leur bruit résonnant dans votre crâne à mesure que se dissipent les sons ambiants.
Vous êtes seul avec elle.
Le monde autour de vous, s'arrête. Net. Comme pendant votre sommeil, lorsque vous cessez de lui prêter attention. Dès que vous fermez les yeux, le décor tombe en lambeaux. Les gens s'éparpillent en minuscules grains de poussière, semés aux quatre vents.
Bien sûr, vous ne l'aurez jamais, ce silence total, parfait comme le délectable néant dont vous pouvez vous repaître une fois l'orgasme atteint.
Lorsque ce ne sont pas les bruits de verres, les conversations et les rires des gens autour de vous, c'est votre monde intérieur, votre propre corps qui s'y met, le son mat de la chamade cardiaque dans vos tympans, la cavalcade de votre souffle.
"Tout ce que tu peux faire, dit Caroline, c'est te concentrer sur le sien. Son souffle à elle. Celui qui te fait durcir. Ecarter tout le reste, te frayer un passage. Et voguer dans la direction où pointe ta queue."
Une fois que le silence s'est fait, elles font leur entrée.
Les voix.
Elles susurrent à votre oreille.
"Tu n'y arriveras pas!"
"Non mais tu t'es bien regardé?"
"Tu es dégueulasse."
"Une couche de crasse indélébile recouvre chaque centimètre carré de ton pauvre épiderme."
"Ca ne partira jamais."
"Tu crois p'têtre que ça passe inaperçu?"
"Combien de temps tu penses pouvoir le planquer, hum? Deux secondes? Trois?"
"On ne loue plus jamais les appartements où se sont produits des crimes atroces."
Elles ricanent.
Caroline: "Le chaos continuel qui règne sur notre planète, cette cacophonie de respirations, cris, pleurs, rires, tirs à bout portant, coups de klaxon, sonneries de portables et jingles publicitaires... Ce maelstrom de sons n'est pas perceptible depuis l'Espace. Dans tout l'univers, la Terre est seule à les entendre. Durant des siècles, elle s'est lentement laissée gagner par eux, mais n'en a jamais rien laissé percevoir, comme une future suicidée se fardant une dernière fois avant le grand saut. Car elle ne les écoute que d'une oreille. Nous serons bientôt prisonniers du bleu de ses charmes, émaillés d'hématomes. Bien après son trépas, on entendra encore le cadavre hanté de la magnétosphère chanter ses splendeurs passées, tel un choeur de baleines agonisantes. Un long gémissement, hésitant entre souffrance et jouissance.
Tu vas crever, dit Caroline. Comme nous tous. Une fois que tu l'as accepté, il te faut trouver le meilleur ton pour le chanter. Laisser d'ores et déjà échapper les volutes d'une mélodie qui résonnera bien après toi dans le corps de ceux à qui tu t'ouvriras.
- Rien que ça... Sinon, t'as rien de plus lyrique pour le décourager?
- Va te faire. C'est le meilleur putain de conseil que je lui ai jamais refilé.
- Elle est foncedée.
- Le coeur d'une femme bat plus vite que celui d'un homme. Y paraît.
- Eeet... C'est censé lui servir à quoi, Elo?
- Eeuuuuh garçon! Cinq autres!
"
Ouais, Caro était défoncée. Mais sous ses apparences mystico-ésotériques, sa tirade enfumée était certainement un des meilleurs putains de conseil qu'on m'ait jamais refilé.
Alors, avec une profonde douleur ventrale, j'ai claudiqué vers la blonde qui crapotait accoudée au zinc.
"Tu crois qu'il va arriver à destination?
- Mhhh. Pas sûr.
"
Je me sentais comme dans ces rêves où vous avez l'impression de courir sans bouger d'un pouce de l'endroit où vous êtes. Des semelles de plomb battant dans l'air liquide.
Tout commença à tourner, et le trajet me parut interminable, ou plutôt, trop long pour que ça se termine bien.
Petit à petit, les voix remontèrent. Remontèrent en un choeur unanimement nauséeux.
Et puis, arrivé à hauteur de talons noirs pointus, elles sortirent par saccades de ma bouche, escortés par un flot de liquide grumeleux aux relents de mojito et de nourriture à moitié digérée.
J'entendis le rire d'Elise éclater quelque part derrière moi.
C'est sûr, lorsque vous vous retrouvez vautré dans votre dégueulis aux pieds d'une nénette, alors un râteau n'est plus la chose la plus embarrassante qui puisse vous arriver.
Et ainsi de suite.
Paraît que chaque humiliation est un pas de plus vers la liberté. Chacun de ces moments où vous sentez des fissures se former sous vos pieds, la glace se liquéfier, la banquise céder sous votre poids...
Chacun de ces instants où nos barrières mentales tombent dans le vide, les unes après les autres aussi vite qu'une rangée de dominos, dégageant la voie au dessous de nous.
Nous ne faisons que chanter notre propre chute. Toujours. Fredonnant des mélodies qui résonneront bien après nous, dans la grande et chaotique nébuleuse à l'acoustique aléatoire qui nous sert de plafond.
La sonnerie d'un Nokia.
La musique d'ouverture de Windows.
Le générique de Benny Hill.
Autant d'hymnes funèbres. De formules sacrées. De macabres quantiques.
Parfois, dans notre dégringolade, nous produisons à l'unisson un son semblable à celui de la vapeur lorsqu'elle s'échappe du sifflet d'un autocuiseur sous pression.

Rien qu'une longue chute, vers les backstages ultimes.

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