06/01/2013

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Ceux qui appellent, femmes comme hommes, jeunes comme vieux, leur voix est toujours couverte, rudoyée par un tas de bruits parasites de toutes sortes. Porno téléchargé. Documentaire sur la vie des suricates. Ronflements de leur mec, leur nana. Vagissements de la femme du voisin à travers la cloison. Sonnette de leur porte d'entrée, quand la petite vieille du cinquième vient se plaindre qu'ils font trop de bruit. Klaxon de voiture. Sirène d'ambulance. Souffle du vent nocturne, s'engouffrant à travers l'ouverture d'une porte de cabine téléphonique...
Ce soir, le premier type, sa voix grave et douce se détache avec peine du grondement de l'unité centrale de son pc lorsqu'il m'explique que les rapports de séduction, lui, c'est pas son truc.
J'étouffe un gros soupir de lassitude. Encore un émasculé qui va venir chialer que les femmes s'arrangent toujours pour qu'il morfle. Qu'elles ont le putain de pouvoir, et qu'elles le savent. Que le monde moderne n'appartient plus aux vrais mâles. Typiquement le genre de salades que les mecs en ligne me sortent tout le temps.
Mais pas cette fois.
Clic.
Le type, il fait: "'Ttendez, 'ttendez, j'enregistre. Ca vous dérange pas au moins? J'veux dire... C'est légal, hein? Parce que si je m'enregistre pas, comment je pourrai être sûr, moi après, que c'était vraiment moi qui vous parlait?"
Je lui assure que ouais, c'est permis, qu'il peut faire ce qu'il veut.
Il dit: "Y a des tas de gens qui peuvent s'exprimer par ma bouche. Des choses, aussi. Voyez... Voyez le truc..."
Puis j'entends ses doigts pianoter sur son clavier d'ordinateur.
D'un ton innocent, comme je le fais au début de chaque set, je lui demande quel est son nom, m'attendant à ce qu'il m'en crache toute une liste.
Mais il répond seulement: "Martin. A l'Anglo-saxonne."
Qui est Martin, ça, c'est une autre question.
Il s'excuse d'avoir quelque chose à taper sur son qwerty, puis revient vers moi. Sa voix s'extirpant du vrombissement des ventilateurs chargés d'électricité statique dans sa tour pc, il m'explique qu'il ne peut quand même pas prendre le risque de laisser sa voix s'envoler. Que son visage se mettrait aussitôt à fondre du même coup.
Il ajoute, une boule de sanglots taquinant ses cordes vocales: "Qui sait, qui sait ce qui en subsisterait..."
Martin, c'est un peu la version cheap et fauchée d'un Howard Hugues 2.0.
Hugues. Ouais. Le milliardaire. Qui a tourné plusieurs films controversés et établi une dizaine de records mondiaux dans le domaine de l'aviation. Ce queutard invétéré qui s'est tapé toutes les plus grandes stars Hollywoodiennes des années quarante et cinquante.
Eh bien ce type conservait, dans de multiples résidences louées à son nom, des pans de murs entiers de bocaux de sa pisse et de sa merde, alignés en rangées sur de luxueuses étagères.
Pendant les huit dernières années de sa vie, il ne s'est plus coupé les cheveux, ni la barbe, ni les ongles, dictait des mémos de non-contamination à ses employés et marchait les pieds enfoncés dans des boîtes de kleenex.
Outre sa peur phobique des microbes, ce mec était tout bêtement incapable de laisser quoi que ce soit s'échapper de son corps. C'était son identité. Cela lui appartenait. Devait rester près de lui. Muré sous sa chair, ou dans le verre.
Sur son ordinateur, Martin possède quelques dizaines de Go d'enregistrements de sa voix. Il dit qu'ainsi emprisonnée dans son disque dur, là, dans la tour, personne ne pourra plus lui prendre.
Il ajoute qu'à trente-cinq berges, pour toutes ces raisons, il s'est encore jamais sorti de nana.
"Des l'instant où elles posent leurs doigts sur vous, on n'est plus maître de soi..."
Puis le grondement de la tour se meut en petits grillons métalliques.
D'après ce qu'on raconte, Howard Hugues payait des rabatteurs pour traverser les Etats-Unis afin de lui trouver de nouvelles amantes. Ils les invitaient à des shootings privés, puis envoyaient ensuite les books à Hugues, qui n'avait plus qu'à choisir. Les filles sélectionnées avaient droit à un dîner en tête à tête, à un bon coup de bite, puis à un examen dentaire scrupuleux et des cours de diction et de chant si elles avaient l'intention de faire leurs débuts à Hollywood.
D'après ce qu'on raconte, dans tout Los Angeles, cent-soixante quatre filles ont attendu en vain leur premier rôle au cinéma, dans des appartements truffés de micros. Chacune avait pour obligation de dormir sur le dos, et leurs chauffeurs devaient rouler lentement, tout ça afin de préserver la beauté de leurs seins.

Martin dit qu'au fond, il n'y a pas réellement de différence entre se torcher le cul à la face de quelqu'un, et une séance de speed dating. Vous cherchez à essuyer la merde, mais au lieu de ça, vous l'étalez aux yeux d'une inconnue. Le chômage. Les loyers de retard. La relation sérieuse que vous n'avez jamais eue. Vos troubles obsessionnels compulsifs. Vos antidépresseurs. La chambre que vous occupez encore chez votre mère. Plus vous bavassez, plus vous prenez conscience à quel point votre existence n'est qu'une superposition de strates merdiques. Paniqué, vous tentez de forer en-dessous pour trouver quelque chose à sauver. Un petit millimètre carré de chair rose et tendre. Mais vous ne faites que creuser dans la merde, toujours plus profondément. Tout le rouleau y passe, du papier de verre contre votre peau, mais vous ne brossez qu'un horizon brun, à perte de vue, exposé au regard de l'autre.
Et puis la cloche retentit. Au tour d'un nouveau candidat d'exhiber son trou de balle mentholé, blah-blah, en pure perte.
Il dit: même si vous réussissez, où est l'intérêt de mélanger votre nuance de brun avec celle de quelqu'un d'autre? Brun-puce. Brun-rouille. Brun-bitume. Brun-feuille-morte. Vous obtiendrez toujours du brun. Autant garder votre propre couleur. Les pigments de votre personnalité.
Il me demande si je vois le truc.
Puis tape quelque chose sur son clavier.
A sa mort en 1976, à soixante-dix ans, nu, amaigri, dénutri, drogué à la codéine, allongé parmi une constellation de kleenex usagés, les cheveux longs, des griffes au bout des doigts et une barbe interminable, on ne pût identifier Hugues qu'au moyen de ses empreintes digitales.
Martin hurle: "DEMODEX! Demodex Folliculorum. Des acariens, arachnides à huit pattes. Des ectoparasites qui nous bouffent le sébum sur le masque. Ils n'ont pas d'anus! Ils crèvent de pas pouvoir se vider, et en mourant, gras comme des porcs, ils déversent leurs excréments dans nos follicules pileux... Mais ils craignent la lumière. J'vais vous dire, moi, je laisse toujours deux ou trois lampes allumées en permanence dans l'appartement, pour les empêcher de se multiplier! Pour eux, l'accouplement n'est possible qu'une fois l'obscurité parfaitement étendue sur les dunes de votre visage. Ouais, comme ces gonzesses qui veulent absolument éteindre la lampe de chevet avant que vous ne passiez aux choses sérieuses, parce qu'elles ne supportent pas leur propre apparence... Ils guettent votre sommeil et c'est l'orgie!... Et y en a d'autres de ces colonisateurs... D'autres races, tout une population! Ouais, ces saloperies symbiotiques pullulent partout. Partout, sur les continents que nous sommes... Logés dans chacun de nos neurones, ils contrôlent nos pensées, le moindre de nos actes. Ils s'accouplent dans le sang qui parcourt nos veines, comme d'autres baisent dans la mer. Habitent la moindre petite écaille de notre peau. Escaladent en grappes les minuscules filaments de salive qui s'étirent entre nos dents lorsque nous éructons quelques borborygmes désarticulés. A l'intérieur des minuscules sillons de nos empreintes digitales, sous nos ongles ou dans le blanc de nos yeux, y a des tas de ces micro-organismes - en bordure d'une paupière demi-close, vous pouvez les voir grouiller par milliards, collés à votre rétine! Oui, nous ne percevons le monde qu'à travers eux! Vous êtes là, appuyé au balcon, assiégé, à les observer d'en haut, en train de brandir leurs grandes pattes velues pour vous trancher la carotide!"
Puis il ajoute: "Chacune de ces petites bestioles hurle son propre nom. Agit dans son propre intérêt. Joue sa propre partition. Vous voyez... Vous voyez le..."
Le truc, ouais.
Il minaude: "Alors, avec cette cacophonie constamment dans le crâne, comment aurais-je la certitude que c'est vraiment moi qui vous cause?"
Oui. Ce pourrait être une nation entière. La voix de tout un peuple, dont Martin ne serait que le souverain déchu. Un de ces politicards à la manque, pendu par la cravate, dont l'existence n'est qu'une interminable tentative d'auto-fellation, et qui expirera une dernière fois avant d'être parvenu à avaler sa propre couleuvre.
Je devrais probablement lui répondre que nous sommes constitués d'atomes. Que les atomes, c'est du vide. Ou presque. Ca le tranquilliserait peut-être deux secondes. Ou pas.
Ou je pourrais juste lui dire que c'est pas mes oignons. Que moi, j'ai juste comme mission de lui filer la trique. Point barre.
Que ça s'arrête là.
Martin, juste un parasite de plus dans le combiné.
Et puis une voix féminine robotique fait: Comme tu as une grosse bite.
Fait: J'adore ton gland.
Fait: Je veux te branler entre mes seins.
Hugues entretenait une véritable fascination pour les seins, qu'il surnommait Billie Doves, du nom de l'actrice. Pour la comédienne Jane Russell, il est allé jusqu'à confectionner un soutien-gorge en béton, dont le poids aurait incité n'importe quelle nénette à se pencher en avant. On peut l'apercevoir dans toute une série de plans insistants du film "Le banni" d'Howard Hawks.
La voix, d'un ton détaché, parfaitement stérile, s'extasie: Quelle queue tu as!, et elle provient d'un logiciel type Google traduction ou Oddcast. Martin commence à haleter, doucement, et je comprends qu'il a entrepris de se tirer sur la tige.
"Mais répondez-lui!", m'ordonne Martin, et en cet instant précis, je peux sentir que son ton, la course de sa respiration, l'expression de son visage, le mouvement de ses mâchoires pleines de tension extatique lui appartiennent tout entiers, convergeant vers un même but: la lueur blanche d'un paradis aseptisé. Quelque part, entre deux nibards.
Prenons-nous possession de l'orgasme? Ou est-ce lui qui prend possession de nous, de la béance de ses lèvres humides, de la promesse de ses bras tendus, de son étreinte aussi brève qu'immaculée?

Peu importe. Le souffle noyé dans le vrombissement de sa tour pc, Martin est déjà loin. Flottant à l'intérieur d'une bulle aseptique pareille à celle dans laquelle vivent les enfants atteints de déficience immunitaire combinée sévère. Un globe vide aux dimensions de salle de bal, en apesanteur quelque part au creux d'un gigantesque mont de vénus, au-delà de ce monde.

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