23/05/2013

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2003.
Montbrizay, quatre heures du matin, devant l'automate de location de vidéos, sur le parking sombre du supermarché à la sortie de la ville. Aucun bruit, hormis celui de moustiques venant sans cesse se crasher et griller contre chacun des tubes de néon bleu grillagés qui entouraient la machine.
Zzzzzz. La Mort bleue.
J'insérai ma CB dans la fente de l'appareil. Ma première carte. Je venais tout juste de l'obtenir. Un monde nouveau s'ouvrait à moi. Néanmoins, mon maigre salaire de technicien radio ayant officié deux ans dans les stations locales après les heures de cours ne m'offrait pas une démentielle envergure. Mais désormais, au moins, mes études étaient terminées. Je venais de décrocher mon Bac Littéraire. J'aurais pu bosser autant que je le voulais.
Enfin, en principe.
Alitée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sous anxiolytiques et antidépresseurs divers, ma mère dilapidait la majeure partie de son temps et de sa maigre pension dans les réseaux de rencontre téléphoniques, en quête de sexe et d'un mari de remplacement. Je devais m'occuper d'elle ainsi que de ma soeur adoptive. Leur cuisiner à manger. Leur acheter leurs putains de médocs. Faire les putains de courses. Laver et repasser leur putain de linge. Nettoyer la putain de baraque.
Et quand tout cela était fait, je n'avais même pas la putain de paix.
Ma soeur était somnambule. La nuit, elle pouvait, à tout moment, émerger, haletante et transpirante, des profondeurs marécageuses de quelque absurde délire cauchemardesque, poussant brutalement la porte d'une quelconque pièce de la maison pour venir me surprendre devant mon écran, à l'orée d'un autre cauchemar aux nuances utérines.
Quoi que je fus en train de faire.
Quand à ma mère, elle ne dormait plus à heure fixe, planant dans son éternel nuage de benzodiazépines. Il n'était pas rare de la voir comater deux heures d'affilée puis se réveiller en sursaut pour s'agripper de nouveau au combiné. Parfois - sa chambre se trouvant juste au-dessus de notre salon -, je pouvais même l'entendre gémir derrière le plafond, alors même qu'elle s'injectait en intraveineuse la voix de parfaits inconnus. A travers sa peau jaunâtre transparaissaient des veines fines et violacées, dendrites délicates comme des figures de Lichtenberg, ces fractales qui apparaissent sur la peau des personnes foudroyées.
Figée dans ses couvertures, ma mère attendait que frappe l'éclair blanc qui viendrait la délivrer de sa torpeur écrasante.

De mon côté, je ne voulais pas espérer, mais agir. Provoquer les cieux, d'une certaine façon...
Certains paramètres dépendent de nous, d'autres non. Nous surfons en permanence sur des vagues que nous n'avons pas nécessairement déclenchées ni même taquinées. Il n'y a pas de fatalité, rien que des constats. Autant tirer le meilleur parti du peu de nos moyens.
"Nique Bill"... "The Flintbones"... "The Dickheads"... "Edward Penishands"...
Des moyens parfois assez limités.
Et donc, me voilà, à bout de patience, planté sur ce foutu parking, faisant défiler des titres de films sur l'écran de la machine. A quatre plombes du mat', heure où le monde entier est censé dormir à poings fermés, j'avais dû tendre l'oreille pour percevoir, à travers le plafond du salon, les ronflements maternels. La lourdeur d'une respiration. Un signe que je pouvais enfin m'aventurer dehors, marcher deux kilomètres pour gagner la sortie de la ville et l'automate de location. Chaque dvd devait être rendu vingt-quatre heures maximum après emprunt, sans quoi une amende vous était prélevée. Pas question de louer un film une nuit où rien n'était possible.
Quand vous aviez été violé au cours de votre existence, les trois premiers sites web d'aide aux victimes sur lesquels vous tombiez via les principaux moteurs de recherches vous certifiaient que votre vie entière était anéantie. Bousillée. Que, si vous ressentiez les choses comme tout individu normalement constitué, alors vous seriez marqué à jamais. Condamné à en baver jusqu'à votre mort. Une bite dans le cul et votre destin serait scellé: en chier jusqu'à ce que vous en creviez. Aucune possibilité de vous en sortir. Aucune issue. Point de salut. Le bad trip a perpétuité.
Heureusement pour moi, je n'avais jamais cru au destin. Et peu m'importait les foutaises répandues par ces associations aux mains d'une Eglise Catholique en mal de fidèles à zombifier et lobotomiser, en les confortant dans l'idée qu'ils méritaient toute la merde qui leur tombait sur le coin de la gueule car leur vie ne leur appartenait pas et que leur présence sur terre ne se justifiait que par le rachat de cette connerie de faute originelle.
Non, je voulais mordre dans la pomme à pleines dents, du même élan vital qui m'avait conduit à les planter dans la chair rose et lisse du gland de l'un de mes agresseurs pour me défendre. L'auto-défense et le désir tirent leur substance de la même source consumériste: la peur de caner, de claquer sans avoir encore tiré la pulpe du pauvre reléguât de petite vie insipide qu'on vous permet tout juste de conserver.
M'avait-on réellement volé mon corps? Non. Il était toujours à sa place, et n'attendait que moi pour en reprendre possession. Car c'était de changer de point de vue dont j'avais besoin.
Ca faisait déjà trois ans que je n'arrivais plus à me masturber: je fermais les yeux, ma langue devenant pâteuse à mesure qu'un goût de pénis rance m'envahissait les papilles, le palais, puis l'oesophage, et une spirale d'images nauséabondes me traversait l'esprit. J'étais littéralement terrassé par le dégout, figé sur place par une vague bouillonnante et nauséeuse de réminiscences traumatiques.
Les rares soirs où je réussissais à lever une nana dans un bar, c'était autre chose: l'excitation était telle qu'elle me faisait presque oublier tout le reste. Mais il fallait me rendre à l'évidence: en ce qui concernait les plaisirs solitaires, j'étais devenu impuissant. Je ne pouvais plus continuer à laisser mon imagination me porter sur les rives blessées du grand Trauma, répandant sa lave incandescente sur l'écran de mes projections fantasmatiques. A présent, il me fallait des stimulis visuels extérieurs. Lâcher prise serait certainement plus simple en suivant l'imaginaire imprévisible de quelqu'un d'autre.
"Penetrator 2"... "Porn Wars"... "Sex Files"... "Camp Cuddly Pines Powertool Massacre"...
Mais, une fois arrivé devant la machine, une question cruciale s'imposait: que choisir? Certes, le panel pornographique couvert par un automate de locations de vidéos dans un no man's land provincial était relativement restreint.
"Ass Wide Shut"... "Fuck Fiction"... "Niqueurs-nés"... "Muffy the Vampire Layer"...
Les premières fois, il se produisit invariablement la même chose. J'allumai un joint, puis l'écran de télé, déposai le dvd dans le lecteur, me munis d'une serviette de bain à motifs psychédéliques, pris la télécommande et m'installai confortablement dans le fauteuil, dans le salon paisible, baigné d'une délicate lumière bleu cathode. Puis, j'essayai de me détendre, de ne plus penser à rien pendant que le générique défilait, boîte de production, casting en lettres fluos à la typo baveuse, suivi de quelques plans aguicheurs en guise de mise en bouche. Puis, elles faisaient place à une déferlante de gémissements outrés, de bouches sans fond, de phallus gonflés et de vulves en gros plan, le tout s'interpénétrant à cadence industrielle de manière interminable, sans flegme et sans fin. Puis, l'écran se mettait à fondre, dégoulinant de vagins, de scrotums et d'appendices de moins en moins identifiables, fusionnant en une même substance rougeâtre, et je prenais conscience, d'un coup, de m'être mis à pleurer. Les images pornographiques se dissolvaient, se liquéfiaient au contact de mes larmes, et je n'avais plus dans les yeux qu'un tourbillon de fractales lumineuses, ces mêmes formes en embranchement que l'on retrouve dans le monde entier, à différentes échelles, divisions cellulaires, vaisseaux sanguins, cristaux de neige et côtes maritimes, fluctuations des crues et cours de la Bourse, répartition des galaxies dans l'espace, racines énigmatiques évoquant une dimension parallèle, une face cachée de l'univers.
Puis, des vagissements me tiraient de mon absence. Sur l'écran, le film était terminé, mais ma mère, elle, en poursuivait la bande-son au téléphone, dans sa chambre, à travers le plafond. L'aube se montrait aux fenêtres, dévoilant le petit prépuce ridé qui dépassait à peine de mon poing fermé.
Il ne fallait rien de plus pour présager de l'infernale quête qui allait suivre.


Lorsque je ne me trouvais pas dans les studios d'une quelconque station locale à triturer des potards, ou dans la kitchenette du taudis familial, en apnée dans l'eau de vaisselle jusqu'aux coudes, c'était chez mes amies Nantaises que je passais le plus clair de mon temps libre. Méthode rose à l'appui, Caroline s'était mise en tête de m'apprendre le piano à raison d'un cours par semaine. Elle me disait qu'au fond, les grandes oeuvres sont pétries de plus de colère et de révolte que d'humour, et que peu importait ce que j'interprétais, une berceuse ou un menuet, si je parvenais à canaliser toute ma rage en chaque note, je serais un excellent pianiste. Elle m'assurait que, jusqu'ici, ce procédé avait toujours fonctionné pour elle.
Pendant ce temps, Eloïse découvrait les joies de la guimbarde.
"Dis, tu savais que la musique pop Occidentale ne joue globalement que sur trois harmoniques, alors que les Papous de Nouvelle-Guinée en utilisent quatre-vingt treize?"
Chaque mois, elle achetait un nouvel instrument, dont elle ne savait pas nécessairement jouer, pour l'explorer de fond en comble. Pendant quatre semaines, il devenait une obsession: elle cherchait à en glisser dans toutes nos compositions. Un mois, c'était du balafon. Le suivant, du mélodica ou de la viole de gambe... Il n'y avait aucune limite. Elle pouvait aussi se prendre d'affection pour des instruments cassés, qu'elle rafistolait ou bien laissait tels quels suivant l'étrangeté du son qui en résultait.
"La cassure donne de la personnalité."
Ca durait quatre semaines, juste le temps de s'y attarder suffisamment, et elle passait au suivant. Comme pour les livres, ou les hommes.
D'un air faussement désinvolte, elle disait: "La terre est grande, mais la vie est courte.", tout en rejetant la tête en arrière pour avaler un cacheton d'ecsta, emporté dans une grande gorgée d'eau.
Et nous faisions tous de même, avant de tailler la route.

Une à deux fois par mois, un après-midi en semaine, nous prenions l'autoroute A11 pour filer à toute blinde vers Paris, dans une Audi décapotable rouge sang, la sono à fond, l'album Gesamtkunstwerk de Dopplereffekt claquant dans le tuner. Destination: les endroits les plus dépravés de la capitale.
Le Pulp, par exemple, jouxtant le non moins fameux Rex Club sur le Boulevard Poissonnière, deuxième arrondissement.
En ce temps-là, le Pulp était LA boîte lesbienne branchée en France. Une boîte à dimension humaine, intimiste, habitée par une atmosphère de cabaret légèrement confiné, ou plus précisément, par celle d'un ancien cinéma: l'Entracte. Mixte les mercredis et les jeudis, réservée aux filles les vendredis et samedis. Au sein de sa clientèle, on retrouvait tout autant le Paris trendy et bariolé que la diversité de la faune lambda qui se pressait contre les barres du métro Ligne 1 à l'heure de pointe. J'adorais le côté glaçant de leurs flyers, arborant un style minimaliste, sombre et arty, et des accroches lapidaires du genre Tout va bien se passer ou Faudra pas venir pleurer après.
Eloïse et Dani étaient souvent considérées par la communauté Gay comme des lesbiennes lipstick. Elles détestaient ce terme issu de la culture straight, suggérant une expression délibérément provocatrice et frivole de leur orientation sexuelle, masquant une prétendue hétérosexualité refoulée.
Moi, j'étais sapé grunge: cheveux gras, jean déchiré et T-shirt trop large invariablement noir. Tout juste majeur, mais présentant encore toutes les caractéristiques de la dégaine débraillée typique d'un puceau de quinze berges. La seule raison pour laquelle on consentait à me laisser entrer: j'étais venu avec quatre pures bombasses.
"S'il ne rentre pas, on rentre pas."
A l'intérieur, l'ambiance était résolument décadente. Tout l'endroit respirait la débauche, transpirait la luxure: un décor constitué de tables basses, de banquettes rouges, et de parois murales couvertes de miroirs dans lesquels tremblaient nos reflets. D'aveuglants éclairs tombaient des stroboscopes pour venir frapper un dancefloor couvert de corps à la peau de bronze, les éclairant spasmodiquement par décharges épileptiques et immaculées, dispensées au rythme métronomique du pilonnage industriel sensuel que crachaient les enceintes surélevées aux quatre coins de la pièce. Des claps sourds, des voix sépulcrales et éthérées, des infrabasses rondes et fermes rebondissaient sur les murs et, par intermittence, d'imparables vagues synthétiques nous traversaient la colonne vertébrale de part en part, purs instants de grâce éphémères. A certains moments, nous croyions entrapercevoir le spectre de Sextoy, se découpant dans la pénombre sous les traits d'une mystérieuse inconnue fendant la petite foule des clubbeurs.
Les dj sets et performances scéniques se déroulaient bien souvent de manière totalement imprévisible et débridée. Le public n'était pas en reste, et de temps à autre, on pouvait voir passer une fille allongée sur une civière, le nez cassé, parce qu'un pogo, une bagarre entre gouines ou une baise frénétique dans les chiottes avait dégénéré un peu trop loin.
Malgré tout, ici, je me sentais plus à mon aise que dans n'importe quelle autre boîte, et pour une raison simple: la clientèle comportait bien peu d'hommes. En outre, la musique était excellente, et réussissait le tour de force de me faire oublier tout le reste.
Puis, sensation exquise, nous sortions, grisés, désorientés, alors que la lumière d'une aube timide commençait à balayer les derniers résidus visibles de nos frasques nocturnes, et que nous croisions sur notre route de téméraires essaims de lève-tôt, au radar, vibrant au diapason de la sonnerie du réveil, et détalant pour pouvoir s'engouffrer entre les portes du premier métro, se refermant sur eux d'un claquement sec qui impulserait leur journée entière.


Entre autres, durant cette période, j'eus une brève aventure avec une dénommée Florence, rencontrée au Rex un soir où Ivan Smagghe mixait.
Etudiante à l'école de commerce de Grenoble, Florence faisait partie de ces gens dont on dit, en ne se fiant qu'aux signes extérieurs, qu'ils ont tout pour être heureux. Pourtant, trônant au centre de ses iris de jade telles deux pierres ornementales, ses pupilles tremblantes au noir impénétrable, couronnées d'un cercle jaune qui par contraste en faisait ressortir l'opacité, trahissaient tout le contraire, aussi assurément qu'un halo humide entourant la lune présage d'un lendemain de pluie. Ces grands yeux en amande, je les connaissais par coeur; ils me fixaient, m'interrogeaient, m'incitaient à m'égarer en eux, me susurraient la fin est proche avant de me précipiter vers la petite mort à un rythme vertigineux, à mesure que se percutaient nos corps et que se perdait mon souffle, haletant dans sa paume qui recouvrait ma bouche pour en garder prisonnier l'imminence de l'orgasme, avant qu'un rideau de cheveux blonds ondulés ne vienne, comme un linceul, recouvrir mon visage.
Le matin, lorsque je m'extrayais de l'humidité des draps pour ouvrir la fenêtre de son petit appartement en centre-ville, je sentais son corps frêle et chaud venir se presser contre mon dos, ses mains se poser sur mon ventre et son menton se percher sur mon épaule, et nous regardions ensemble le néon bleu de la chambre de commerce et d'industrie émerger des profondeurs de la ville et scintiller au loin, et le sommet des montagnes grises se perdre dans la brume et les nuages. Mon épine dorsale se frottant aux zébrures de ses côtes saillantes, je me demandais combien de laxatifs elle avait pu ingérer la veille, et combien de fois ses doigts s'étaient-ils enfoncés dans sa gorge. J'aurai très certainement la réponse quelques minutes plus tard, en jetant un oeil dans la poubelle de la salle de bains, où gisaient probablement quelques ampoules de Dulcolax au milieu de dizaines de kleenex et de plaquettes d'antidépresseurs vides.
Cette fille s'appliquait tout bonnement à disparaître, à s'effacer complètement, jour après jour. Mais pourquoi? Les raisons précises m'échappaient. En creusant un peu l'historique de son ordinateur, je découvris que c'était une abonnée des forums pour anorexiques, où des centaines de nanas exhibaient avec fierté leurs corps décharnés, crachaient leur agressivité et se lançaient des défis morbides, se poussant les unes les autres à perdre toujours plus de poids.
Quelle valeur, quelle importance pouvait-elle accorder à notre relation? Quelles étaient les pensées qui lui traversaient l'esprit lorsqu'elle me laissait seul chez elle pour rejoindre l'Ecole de Commerce? Et pourquoi restait-elle toujours si évasive en ce qui concernait son enfance et son passé de manière générale, pendant nos grandes conversations sur l'oreiller?
Notre histoire se conclut par quelques fragments de réponse. Quelques lignes griffonnées sur un bout de papier froissé abandonné à mon attention sur son bureau; une poignée de lettres rondes et grises fuyant dans les plissures et les interstices entre les lignes d'une page de cahier arrachée.
Une pelote de réjection.
"Pour guérir, j'ai besoin de tirer un trait définitif sur ma vie passée, vie dont notre relation fait partie. Je ne veux plus te voir ici à mon retour. Dépose la clef dans ma boîte aux lettres. Rentre bien et prends soin de toi."
Cruelle évidence: cette fille disparaissait déjà et je n'avais même pas eu le temps de la connaître. Seul subsistait une curieuse saveur dans ma bouche, comme un goût de cendre, la morsure ardente d'un baiser inachevé, dont j'allais apprendre, avec le temps, à apprécier la douce amertume caractéristique.

Un quai de gare, une boule dans la gorge et le souffle glacé de la brise hivernale fouettant mon visage... Fuir. Reprendre le train direction Nantes.
A mon arrivée, Caroline m'attendait, une coupure de journal à la main.
"J'ai ce qu'il te faut."

Deux mois auparavant, elle et moi avions passé une soirée devant le câble, à fumer tout en regardant le film "Ms. 45" d'Abel Ferrara. A demi-défoncé, j'avais alors avoué à Caroline que l'héroïne, Thana, avait marqué au fer rouge toute mon adolescence. Thana et sa vendetta contre les hommes, contre chaque mâle sur le visage duquel se superposaient ceux de ses agresseurs. Thana et ses errances nocturnes dans les ruelles sombres d'un New-York décharné, la vengeance pour seule compagne. Thana et ses yeux exorbités de terreur, ses jointures blanchies de tension mal contenue induite par l'adrénaline, la peur et l'excitation. Ses mains crispées, enserrant la crosse de son colt, l'index prêt à presser la détente. Thana et son flingue, ne faisant plus qu'un. Le canon encore fumant braqué sur le monde, comme seule interface entre elle et lui... A chaque coin de rue, tant de regards lourds de sens et de doigts indélicats prêts à venir la priver de son oxygène, envahir peu à peu son espace vital et se refermer sur elle comme autant d'étaux...
Tout cela avait fait écho en moi, à un désir croissant de vengeance à défaut d'avoir la justice, d'obtenir une quelconque réparation.
Malgré tout, j'avais gardé à l'esprit qu'une grande partie de la beauté tragique du film résidait en le fait qu'il narrait un combat perdu d'avance, chacun de ses actes rapprochant un peu plus Thana de la tombe, chaque meurtre portant en lui-même les germes de sa propre destruction.
De quelle façon allai-je donc pourvoir me venger, sans que cela ne soit autodestructeur en aucune manière?

Caroline avait trouvé une partie de la solution.
"Ta mère m'a indirectement donné l'idée."
Un petit encart de journal où l'on pouvait lire "Recrute opérateurs H/F" suivi de quelques coordonnées. Pas de logo ni d'autre information. Du boulot. Opérateur, ouais, mais opérateur de quoi?
"Il faut le savoir, mais c'est la filiale téléphone rose d'une boîte pour laquelle j'ai bossé comme camgirl, il y a quelques années."
Certes, n'étant pas bisexuel, je n'y trouverais probablement aucune autre sorte de plaisir. Mais pourquoi pas leur prendre leur fric, à tous ces mecs? Pourquoi ne pas faire cracher tous ces types pour de bon? Pourquoi ne pas dépouiller tous ces obsédés? En outre, l'argent que j'y gagnerais améliorerait substantiellement mon existence. Et me fabriquer une vie plus agréable, montrer à mes agresseurs qu'ils n'étaient pas parvenus à me détruire, constituerait probablement la meilleure vengeance possible. Il me suffisait d'une ligne fixe. Dans ma chambre, je disposais justement d'une prise murale non-utilisée...
Caroline m'assurait que, peu importait quel fantasme j'interprétais, mais si j'arrivais à canaliser toute ma rage en chaque mot, chaque son, je serais un excellent opérateur. C'était comme pour la musique: un juste dosage d'abandon et de contrôle. Et elle ajoutait, lançant un regard froid aux clichés d'elle punaisés sur le mur de sa chambre, ces tirages qu'elle vendait en ligne une dizaine d'euros pièce sur son site de camgirl:

"Ca a toujours fonctionné pour moi."

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