27/07/2013

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Saloperie.
Dix minutes que vous êtes en ligne, à essayer de vous concentrer, faire passer vos râles d'agacement pour des soupirs d'extase. Sérieusement... Au fil des siècles, l'Homme a appris à domestiquer le feu, il a dopé son économie et fait progresser sa technologie au rythme d'incessantes guerres menées contre lui-même, a inventé le vaccin contre la variole, la rage, la peste et la grippe, est allé dans l'espace et a foulé du pied le sol rocailleux de la lune... Mais jamais il n'a su trouver de remède efficace contre...
Ca.
Vous pouvez vous armer jusqu'aux dents, aussi lourdement que vous le voulez. Acheter des dizaines de bombes aérosols de marques différentes, elles ne contribueront qu'à vous empester. En face, de ses yeux mandarins aux multiples facettes, l'ennemi impassible vous regardera vous asphyxier progressivement dans votre nuage toxique... La tapette? Ringarde. Ridicule. Un manque de flegme certain et vous pouvez vous escrimer longtemps, suer sang et eau à traquer la vermine aux quatre coins de la pièce jusqu'à en perdre la tête et foutre le mobilier sens dessus dessous.
Votre meilleure arme? Un self-control à toute épreuve. La nature a peut-être fini par doter Sarcophaga carnaria d'une résistance à nos bons vieux insecticides, mais, avec le temps et un peu de veine, elle peut également vous avoir enrichi d'une infinie patience.
Ou, à défaut, de la capacité à en rêver.
Deux heures du matin, vous êtes en ligne, première cliente. Vous prenez la communication, elle a commencé sans vous et respire déjà comme une mourante. Pratique. Inutile de chercher à comprendre ou à lancer une conversation. Il ne vous reste qu'à l'accompagner d'une simulation savamment orchestrée. Ce serait du gâteau, si seulement un bourdonnement ne passait pas à proximité de votre oreille libre toutes les trente secondes, vous interrompant du même coup.
A certains moments de votre vie, peut-être vous arrive t-il de douter de l'importance de votre place en ce monde. Rappelez vous uniquement de ce fait: une minuscule petite mouche enfermée dans une chambre avec vous peut vraiment vous rendre cinglé.
Oui, toutes ces saloperies, attirées par la chaleur corporelle, incapables de la décence nécessaire à attendre que vous ayez rendu l'âme pour tenter de loger leur ponte sous votre épiderme... Elles peuvent vous mener tout droit à l'asile.
Et vous voilà, abandonnant le combiné sur un coin de bureau pour partir à la pêche à la mouche, vous servant désormais de votre bombe insecticide comme d'une batte de baseball. Et puis, soudain, dans le silence vaguement troublé par les cris d'une cliente qui n'a jamais eu besoin de vous pour gravir les marches du septième ciel, un deuxième bourdonnement, plus prononcé, se fait entendre. Et vous savez en votre for intérieur que ce bruit n'augure rien de bon.
Un mauvais présage. Pourtant loin d'être celui auquel vous vous attendiez.
Votre téléphone portable vibre. Qui cela peut-il bien être à cette heure tardive? Un plan cul régulier en mal d'étreinte? Une pensionnaire du centre en proie à l'insomnie? Une amie tenaillée par le mal de vivre?
Un sms vous attend, le genre de message au ton impersonnel qu'on envoie à toute sa liste de contacts. C'est le numéro de Sammi, mais ce n'est pas elle qui écrit.
Je suis au regret de vous apprendre le décès de ma chère soeur, hier soir dans l'incendie de sa voiture. Les obsèques auront lieu mardi prochain. Pour de plus amples informations, me joindre à ce numéro... Celia.

A peine le temps d'absorber l'information, la régurgiter, la laisser s'écouler par les glandes lacrymales, réaliser la mort d'une part de soi, que quelques instants plus tard, lorsque vous vous retournez, c'est pour l'apercevoir vous observer.
Posé sur la coque de votre portable, le malveillant diptère se frotte les pattes, se délectant de votre reflet prisonnier de la moindre des quatre mille ommatidies composant chacun de ses globes oculaires, à raison de deux cent images par seconde transmises à son système nerveux.


Quelques minutes après la mort, avec l'absence d'oxygène, le sang s'acidifie. Puis débute l'autolyse: sous l'action des enzymes digestives endo-cellulaires (contenues dans le lysosome de chaque cellule) libérées dans le cytoplasme, les tissus commencent à s'autodétruire. Simultanément, se forme la rigor mortis (rigidité cadavérique), causée par la coagulation de la myosine, protéine présente dans les muscles. Nous ne sommes alors que quelques heures après la mort. Puis, la rigidité disparaît avec l'arrivée du processus de décomposition, ou putréfaction, et des lividités apparaissant, provoquées par l'absence de circulation sanguine. Bactéries, champignons, et autres micro-organismes commencent à affluer. Ensuite, débute la putréfaction active: les muscles se dégradent sous l'effet de l'apparition d'acides gras volatils. En quelques semaines, le corps commence à se momifier, complètement ou partiellement. Les parties les plus humides et délicates se décomposent. L'épiderme subit une déshydratation et une rétractation. Plus il fait chaud et sec, plus ce processus est rapide. Enfin, la désagrégation du squelette et de la peau parcheminée s'étale sur des années.
Voilà ce qui est arrivé, ou qui va arriver, aux êtres que vous aimez.
Et à tous les autres.
Mais quelque chose survit.
Une part de soi.
Nous absorbons les gens que nous aimons. Incrustés dans notre chair, cimetière irisé, se sont logés des dizaines de corps étrangers, enclaves que nous avons su recouvrir de nacre pour les préserver des érosions cruelles de l'oubli, comète échevelée arrachant à la volée à notre cerveau meurtri quelques bouquets de neurones dont seules nous parlent encore les tiges déracinées, leurs voix essouchées, immergées dans le sang contenu au fond d'une amphore de jade usé scindée en deux ventricules.
Une part de soi.
La voix de Sammi émerge des profondeurs, se soustrayant a quelque tombeau de kératine opaline, divinité d'onyx sauvegardée dans la corne, là, incarnée dans l'ivoire velouté de la blanche venaison. De ses voeux, elle appelle un hommage, un éloge, un hymne. Loin des murs, des frontières et de toutes les entraves.
Sammi. Brûlée vive. Pourquoi cela paraît-il encore si irréel en le disant?

Au téléphone, Celia vous annonce que, dès qu'elle aura retrouvé du travail, elle utilisera tout son salaire pour intenter un procès contre les constructeurs automobiles. Elle crie, pleure, trouve insensé que personne ne semble être au courant de ce qui s'est produit. Enfin, on ne crame tout de même pas vivant à l'intérieur de sa bagnole comme ça. Pour elle, c'est nécessairement une erreur humaine qui en est à l'origine.
Elle dit qu'elle n'avait pas d'autre famille que Sammi. Que c'était elle qui subvenait à ses besoins, lui envoyait de l'argent tous les mois. Et qu'elle ne possède pas un sou pour lui offrir des obsèques décentes.

Trouver l'argent. En cinq jours.
C'est le moment ou jamais pour une ultime révérence à celle qui vous a tout appris. Qui a flambé telle une idole. Qui, avant de fusionner avec la tôle froissée, a reçu, de la part d'un essaim d'admirateurs inconnus, des milliers de regards, de caresses, de baisers, de billets, des litres de champagne et des flots de semence, comme autant d'offrandes. Un océan de dévotion anonyme déposé à ses pieds, goutte après goutte, au fil du temps.

L'entreprise Hispano-Canadienne propriétaire de la compagnie de téléphone rose qui vous emploie depuis sept ans, dispose également d'un réseau très fourni de sites de camgirls et camboys, d'une multitude de plateformes pornos en tout genres, de quelques sexshops en ligne, et également d'une agence d'escorting mixte.
Certes, sans surprise, cette agence héberge une très large majorité de femmes, et d'hommes gays ou bisexuels. Mais peut-être y a t-il moyen de faire sa place en tant qu'escort pour femmes? Vous tentez le coup, remplissez le formulaire d'inscription en ligne et y joignez une photo de vous exhibant votre carte d'identité. En deux jours, la réponse vous parvient.
Vous voilà sur leur registre. Pseudonyme choisi parmi une liste fournie par l'agence. Age, mensurations, liste des pratiques, petit mot personnalisé.
Via le site, les clientes peuvent envoyer leurs demandes à l'agence. Celles-ci sont transmises aux escorts par l'intermédiaire d'un système de mots-clefs en rapport avec les pratiques et les spécialités de chacun d'entre eux. Puis, c'est le premier escort à répondre qui raflera la passe, sous réserve de l'acceptation de la cliente. Pour chaque transaction, l'agence touche de la part de chaque cliente une commission, un prix de réservation qui reste invariablement le même pour tous les escorts du site. C'est là son seul bénéfice. Chaque escort est libre de choisir ses propres tarifs, et l'agence ne retiendra aucun pourcentage sur les quelques biftons que ses clientes lui offriront, en main propre, au début de chaque passe.


Tournée des parfumeries du coin pour récupérer quelques échantillons gratuits. Achat d'un costume. D'une paire de chaussures de cuir noir. D'un abonnement pour des séances de musculation. D'une coupe de cheveux. De préservatifs, lubrifiant...
Quelques photos avantageuses pour le registre de l'agence...
Et puis vous attendez. Pendant ces quelques heures, le doute vous ronge. Oui, vous venez de passer quelques heures en salle de muscu, mais vous êtes bien loin de ressembler à tous les escorts culturistes que vous avez pu apercevoir lors de votre inspection virtuelle de la faune concurrente. Comment les femmes pourraient-elles aller jusqu'à payer pour s'envoyer en l'air avec une pute strabique maigrichonne d'un mètre soixante?
Vous reviennent alors quelques images de votre enfance: vous, en équilibre sur le plongeoir de la piscine municipale, ne sachant pas nager, et déployant des efforts surhumains pour ne pas glisser, conserver tant bien que mal votre stabilité alors que vous manque votre oeil gauche. En bas, le carrelage bleu quadrillé, déformé par les ondes d'eau chlorée, tremble et vous aveugle. Le vertige vous étreint. Les cris des élèves de votre classe se joignent en un écho assourdissant. "IL A UNE CICATRICE! Il A UNE CICATRICE!". Votre cicatrice ventrale, en forme d'étoile, vestige de toutes les opérations chirurgicales que vous avez subies. Votre professeur de natation remue les lèvres, mais vous n'entendez aucun des mots qu'il prononce. La perche qu'il tient entre ses grosses pattes velues résonne d'un éclat métallique contre le rebord du bassin.
Et là, fermant les yeux, faisant abstraction de tout, vous abandonnez votre corps pour vous élancer dans le vide, et, du même élan, faire éclater contre le carrelage le cerveau malade qui s'évertue, depuis une demi-douzaine d'années, à vous retransmettre toutes ces conneries, ces directs d'un monde que vous ne voulez plus voir vous habiter.
Mais tout ce dont vous hériterez sera d'une nouvelle cicatrice, lorsque votre front viendra frapper le fond, et que l'eau du bassin commencera, lentement, à s'assombrir, adoptant la teinte chaleureuse d'un crépuscule d'automne.


Puis, à l'arrivée du premier mail de l'agence, vos considérations autodépréciatives s'effacent au profit d'un peu d'appréhension et d'excitation. A l'aube, dans le tgv pour Orléans, vous filez rejoindre votre première cliente. Naomi, Trente-cinq ans, célibataire, n'a pas revu de bite depuis un bon moment: une poignée de mails échangés à la hâte et c'est tout ce que vous savez d'elle. A l'avenir, il faudra davantage prendre le temps de discuter, mais pour l'heure, le temps presse. Dans le compartiment, l'Armani Code que vous portez flotte par-dessus les émanations de déodorant bon marché et de sandwichs au jambon et viennoiseries importés du wagon restaurant. Les battements de votre coeur couvrent à peu près tous les bruits ambiants, de la techno de soupière qu'écoute votre voisin de droite, à la voix tonitruante du chef de bord grésillant dans les hauts-parleurs. Un fatras d'images mentales se substitue à la vision du paysage qui se dérobe à toute allure par la fenêtre. Votre imagination tourne à plein. Vous vous surprenez à recycler de vieux clichés télévisées empreints du discours abolitionniste en vigueur sur la prostitution. Ceux dont les médias vous abreuvent depuis que vous êtes petit. L'imaginaire collectif, à base de filtres jaunes, de clients violents, de putes exploitées qui se tapent leurs michetons en vitesse entre deux poubelles ou dans une chambre d'hôtel cramoisie pour se payer leur dose. De prismes glamour esthétisants, de papier glacé au rebord coupant, de gestes lascifs en slow-motion, d'escort-girls de luxe sur talons aiguilles, tour à tour calculatrices ou transies d'amour pour leurs clients, toutes prêtes à quitter leur boulot dès qu'elles auront déniché le bon nabab, leur prêtre, leur sauveur, l'homme de leur vie, pour se transformer en figure Christique, docile petite femme au foyer, catin gratuite lavée de ses péchés et redevenue enfin respectable, soluble dans le sacrifice... Pourquoi toujours ce triste diptyque sensationnaliste, entre misère et glamour, caniveau et paillettes, sexe et violence, lénifiant dévouement et cynisme profond? Quid de toute la palette de réalités intermédiaires déclinée entre ces deux extrêmes?
Non, cela n'a d'intérêt pour personne.
Qu'êtes-vous sur le point de devenir?
Non, cela n'a d'intérêt pour personne.
Etes-vous en train de vous changer en cet autre cliché, la victime de viol transformée en pute et qui, à chaque passe, reproduit inlassablement son traumatisme, la rayure dans le sillon, la fêlure dans la glace? Bien sûr, douze ans se sont écoulés entre le moment présent et cet évènement de votre vie. Bien sûr, on ne peut résumer un être humain à l'une de ses caractéristiques. A être une ex-victime. Ce n'est qu'une composante de votre identité parmi d'autres. Mais vous ne pourrez jamais la dissocier de ce que vous êtes. Et pas davantage du fait d'être devenu escort-boy, ou opérateur de téléphone rose. Mais pourquoi le feriez-vous?
Toutes ces choses terrées en nous. Tous ces corps étrangers que nous enrobons d'une couche de corne pour nous protéger, et dont nous constituons des parures pour éviter qu'ils ne nous dévorent vivants. Si l'on sait regarder, la fracture dans le miroir est aussi une étoile, un astre à l'aura arachnéenne renvoyant à nos yeux étourdis la pâleur juvénile d'une aube prometteuse.

Toutes ces parts de soi.


Ca y est. Comme au ralenti, vous poussez la porte vitrée et franchissez l'entrée de l'Holiday-Inn, toute éclairée de vert. Vos oreilles bourdonnent en coeur avec la climatisation de l'hôtel. Vous vous cassez l'ongle du pouce en appuyant sur le bouton montée. Vous pensez: voilà comment on se désintègre à petit feu... Le temps d'un soupir, de quelques ultimes coups d'oeil à votre reflet dans le miroir de l'ascenseur, et ding, les deux battants de métal s'ouvrent sur le septième étage. A mesure que vous vous rapprochez de la chambre, les petits leds lumineux qui ornent chaque mur semblent vous indiquer la voie, et les semelles de vos mocassins de cuir s'enfoncent dans la moquette vert monochrome du couloir comme dans du sable humide.
Elle est là, devant vous. La porte.
Ca y est. Vous êtes sur le plongeoir.
Vous prenez une grande inspiration. Comme si vous alliez entrer en apnée.
Vos jointures frappent trois fois le bois.
Vous êtes un peu en retard.

Quelques secondes plus tard, une petite blonde un peu étrange à l'oeil rond, à la coupe carrée et au sourire colgate vous ouvre.
"Hem... Bonjour... Euh... Enchanté.
- De même!
"
Puis, visiblement embarrassés tout les deux, vous échangez... une poignée de main. Tout ça est tellement bizarre.
Vous entrez, faites quelques pas, sentez immédiatement l'odeur désagréable de cigarette mentholée qui, à peine diffuse, imprègne la pièce. Celle de quelqu'un qui a fumé à la fenêtre avec la climatisation en route.
Naomi referme la porte et lance "Euh... Café?... Y a une machine ici, mais j'arrive pas à la faire fonctionner..."
A bien y regarder, elle est plus jolie que ce que votre inexpérience physique des clientes vous avait fait présupposer. Sur le plan strictement physique, il ne devrait pas y avoir de problème. Vous pouvez constater que, sans en faire trop, elle a simplement voulu se mettre en valeur pour vous. Ou pour elle-même. C'est peut-être un signe qu'elle pense à vous. A une sorte de réciprocité. Ou du moins, elle cherche à faire bonne impression. A être réellement désirée, sans feinte ni simulation de votre part. Peut-être ne peut-elle prendre son pied sans cela. Un peu de vérité, de sincérité, d'abandon réciproque.
"Oui... Non, merci, ça ira."
Tout ça est tellement bizarre. Jusqu'ici, vous n'aviez jamais été confronté aux gens à qui vous vendiez du sexe. Jamais vous n'aviez rencontré de membres de la grande cohorte anonyme des aficionados du téléphone rose. Vous n'aviez pu apercevoir aucun de leurs visages grimaçants de plaisir. Pour vous, ils n'avaient jamais représenté davantage qu'un amas de voix désincarnées portées par la brise nocturne. Des messagers d'une apocalypse rampante.
"Asseyez-vous, je vous en prie..."
C'est en posant votre derche sur le lit que l'évidence vous frappe.
Le fric. Une pute demande toujours qu'on lui file la thune au début de chaque prestation. Avant de rentrer dans le vif du sujet. Ca, c'est Sammi qui vous l'a appris.
Alors vous commencez à réfléchir à la meilleure manière de le faire sans foutre les pieds dans le plat. Choquer. Briser quelque chose... Et puis, en tournant machinalement la tête vers la lampe de chevet, vous vous apercevez qu'il est là, quatre ticksons nonchalamment abandonnés dans le vide-poche sur la table de nuit. Juste à quelques centimètres de vous, tout au plus. Moins d'un mètre. Alors, discrètement, vous commencez à tendre le bras, lentement, détournant les yeux pour vérifier que les siens ne sont pas posés sur vous. Ca y est, vous pouvez presque toucher le coin de chaque bifton du bout des doigts. C'est comme si c'était fait, comme s'ils avaient déjà réglé l'enterrement de Sammi...
Mais, au dernier moment, la main de Naomi se referme sur eux, d'un bruissement sec.
"J'espère que vous n'avez pas eu trop de mal à trouver... Le trajet s'est bien passé? Vous avez fait bon voyage? Non, parce qu'avec la SNCF de nos jours... Moi, par exemple, je v..."
Elle agite l'argent sous votre nez, fait de grands gestes pour se faire comprendre.
"... Et là, vous savez ce que me sort le contrôleur? Que je n'ai pas composté et que j'aurais dû l'en avertir avant... Et hop, une prune... Mais ça n'arriverait pas si leurs machines n'étaient pas défectueuses à la base, et si..."
Mais vous, à des kilomètres de là, n'entendez pas un traître mot de ce qu'elle peut raconter.
"... avec tous leurs retards et leurs problèmes techniques, mais nous, on peut raquer, ça oui, et... Vous sentez bon... J'... Peux m'asseoir près de vous?"
Ce que Naomi entend par s'asseoir près de vous tiendrait davantage de quelque chose du genre: ne pas attendre votre réponse, se jeter sur vous, attraper votre visage entre ses mains, l'attirer contre le sien et vous aspirer la bouche. Le tout en deux dixièmes de seconde chrono.
A cet instant, alors qu'elle glisse de vos lèvres à votre menton, puis au creux de votre cou, et que sa respiration se fait de plus en plus lourde, vous en êtes sûr: Naomi ne songe plus aux trains, aux grèves et aux contrôleurs. Vous ne pensez plus aux billets, qui tourbillonnent comme des feuilles mortes et tombent sur la moquette à vos pieds.
Avec difficulté, vous entreprenez de déboutonner votre chemise. Vous trouvez toujours dingue d'être désiré à ce point. Ce qui l'est encore plus: y compris en pareilles circonstances, les voix dans votre tête continuent à vous susurrer, comme elles l'ont toujours fait: "Tu es un naze. Tu seras toujours un naze. Pauvre naze".
Pendant ce temps, les lèvres roses de Naomi continuent leur progression sur votre épiderme.
Les voix dans votre crâne disent: "Putain de cliché ambulant".
A cet instant, derrière chaque porte d'hôtel, chaque recoin de cette planète, chaque interstice vierge de toute loi, toute morale, tout précepte, des gens baisent pour se libérer. Prendre leur pied. Pour du fric. De l'amour. Oublier qu'ils sont seuls. Qu'ils vont crever. Leurs factures. La pression de l'Etat. Que, jour après jour, le Monde entier les a convaincus d'être laids, inutiles. Vides. Pour éteindre ces voix dans leur tête, qui leur disent qu'ils sont des bons à rien. Des incapables. Celles de leurs amis, leurs petits amis, leurs collègues de travail, leur famille. Leur conscience.
Sans oublier celle de la société. Ordonnances de 1960, loi n°60-773: une pute est une inadaptée sociale, la prostitution un fléau.
En 2007, une étude publiée par les Archives du Comportement Sexuel et coordonnée par David Buss, professeur de psychologie à l'Université du Texas, a répertorié pas moins de deux-cent trente-sept raisons pour lesquelles les êtres humains peuvent avoir des relations sexuelles. Pour ce faire, quatre-cent quarante-quatre volontaires des deux sexes ont été interrogés. La liste de leurs motifs s'étire de "Je voulais me débarrasser de cette migraine" à "Je voulais me rapprocher de Dieu".
"Je voulais obtenir un boulot."
"Je m'ennuyais."
"Je voulais oublier mes problèmes."
"Je voulais me sentir femme.", "jeune", "sûr de moi" "aimé", "désiré", "accepté", "intégré", "important".
Baiser, c'est comme une mue.
Mais allez-y. Prétendez être différent, et ne jamais tirer votre crampe à d'autres fins que par amour ou désir. Ne jamais le faire pour plusieurs raisons à la fois, et seulement pour celles qui vous paraissent valables. Prétendez être pur, exemplaire, et à même de juger, parmi vos contemporains, des milliards d'adultes consentants qui ne font de mal à personne.
A cet instant, Naomi cocherait dans la liste:
"Ca fait du bien."
"Je ne l'avais plus fait depuis longtemps."
"Cette personne sentait bon."
A cet instant, la bouche de Naomi se presse contre votre torse. Embrasse vos pectoraux. Lèche votre téton gauche. Suce la peau de votre ventre. La mordille. Le désir commence à monter en vous, une trique avec un Q majuscule, et, l'une après l'autre, toutes les voix dans votre crâne ferment enfin leurs grandes gueules. Vous retenez votre souffle et rejetez la tête en arrière.
Et là, pendant que vous êtes en train d'inspirer, que vos poumons se gonflent d'air, une intense douleur vous arrache un cri... Vous vous dégagez d'un brusque mouvement de recul.
Naomi lève les yeux vers vous, pose deux doigts sur ses lèvres roses ensanglantées et balbutie: "Je... Je suis désolée!".
Là, sous le nombril, non loin de votre cicatrice étoilée, dans la région pelvienne, juste au-dessus de la base de votre queue, un petit morceau de chair manque. Du sang s'écoule par l'orifice, descend et disparaît sous l'élastique de votre caleçon. Vous l'avez échappé de peu.
Hébété, vous regardez Naomi courir dans la salle de bains d'où elle lance "Faudrait pas que ça s'infecte, je vais m'en occuper!", vidant avec perte et fracas la petite armoire à pharmacie fixée au mur près du miroir. Une avalanche de boîtes et de flacons tombe à ses pieds.
"Eternelle victime.", fait une voix dans votre tête.
A cet instant, celui où Naomi, la pompière pyromane agenouillée sur le rebord du lit, lève son regard vers vous tout en tamponnant un coton imbibé de mercurochrome sur la plaie à vif, il y a plus d'amour dans ses yeux que ceux de votre mère n'en ont jamais porté depuis qu'elle vous a catapulté en ce monde.
"Putain, mais qu'est-ce que... Qu'est-ce qui vous a pris, merde!
- Je me suis un peu emballée, je suis confuse... C'est que...
"
Je ne l'avais plus fait depuis longtemps.
C'est dans la liste, et c'est ce qu'on peut appeler être dévoré par le manque. Littéralement.
Les voix dans votre crâne vous harcèlent. Leurs glaçants assauts envahissent votre hémisphère droit. Le gauche. Puis l'ensemble se met à clignoter, et de la fumée s'échappe par chacune de vos oreilles.
"Tu n'es qu'un objet. Tu ne seras jamais qu'un objet"
Peut-être, leur répondrait Sammi. Mais toute relation à l'autre se fonde sur une part d'objetisation. Nous réduisons les gens à l'état d'objets avant même d'entrer en contact avec eux. Tour à tour, de notre désir, notre dégoût, notre colère, notre indifférence. Et nous devenons également la cible de leurs propres projections. Où est le mal, si nous disposons du recul nécessaire, si cela ne fait pas de nous des égoïstes, incapables de communiquer ou de voir plus loin que leurs propres objectifs? Où est le mal, à partir du moment où l'objetisation n'est qu'une composante, au même titre que l'empathie, de ce qu nous lie les uns aux autres, en un fragile, implacable et aléatoire ballet mécanique? Et qu'est-ce qui nous permet d'entrer en identification avec les autres, si ce ne sont, à la base, les projections au travers desquelles nous scrutons le monde? Il ressent ce que j'ai ressenti à ce moment. Elle éprouve ce que j'avais éprouvé en cet instant. Ce n'est qu'ainsi, par association d'idées, qu'autrui peut devenir objet de notre empathie. Et plus nous savons dépasser le cadre étroit de ce que nous connaissons, de ce que nous savons nommer et envisager, plus notre degré d'ouverture s'étend. Nous ne considérons plus nos propres sentiments comme référence brute, unité de mesure de toute chose, mais uniquement comme point de départ pour tenter de voir plus loin. Plus précis. Plus subtil. Différent. Entre les lignes. Dans les interstices. Réduire l'espace occupé par nos projections. Les anciennes. les nouvelles.
Mais, il faut s'y résigner, toujours le réel nous filera entre les doigts.

Quelques minutes plus tard, Naomi vous chevauche. Elle se démène sur vous, déchaînée. A la lumière de la lampe de chevet, sa peau et la vôtre sont luisantes de transpiration. Les vapeurs délicatement tenaces de vos sueurs s'entremêlent et fusionnent en un inextricable bouillon de culture. A chaque fois que vos reins se rejoignent, s'emboîtent, s'entrechoquent puis s'éloignent, la plaie tiraille et s'agrandit un peu plus. Ponctuellement, lorsque Naomi, d'un brutal mouvement du cou, dégage son visage de quelques mèches rebelles, et, du même élan, bascule en arrière d'un geste brusque, c'est comme si votre queue se pliait à demi à l'intérieur d'elle. Au fur et à mesure qu'elle gémit, de plus en plus fort, et que votre gland taquine les tréfonds de sa salle de jeux, vos testicules fourmillent d'un élan nouveau, d'une lame de fond se déployant inexorablement dans votre membre, malmenant le latex qui l'emprisonne, dilatant les veines qui le parcourent, gravitant autour de la tige jusqu'à l'urètre...
Ô précieuse avidité. Béance sanguinolente garnie de quenottes avides, déroulant une langue rose, gorgée de sératicine, afin de pourlécher ses propres berges, les tirer à elle comme les linceuls d'une extatique agonie, et laisser s'écouler les enzymes aux effluves musquées, les fluides guérisseurs, et se refermer, se retirer du Monde infectieux, de ses meutes charognardes, de ses cieux torves, de ses artères à la porosité lacrymale et de ses édifices à la stabilité précaire.

Creuser un tunnel sous les draps et fuir la terre entière.


Dans le train du retour. Sur votre veste, votre chemise, le parfum mentholé de Naomi s'est mêlé au vôtre, et, à hauteur du bas-ventre, le tissu auréolé d'une tâche rouge sombre colle à votre peau. Vous pensez: plus que trois inconnues, et Sammi sera à l'abri des mouches. Quelques coups de reins bien dirigés pour sceller son cercueil. Et vous, vous aurez hérité d'une nouvelle blessure de guerre.
"Parce que ce n'est que ça, l'amour: un champ de stigmates, à perte de vue", fait une voix familière dans votre tête. Et, un court instant, les ailes de tous les diptères du monde semblent interrompre leur assourdissant bourdonnement.

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