12/04/2014

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2004

Montbrizay, une nuit noire. J'étais penché sur la machine, pianotant sur les touches directionnelles pour choisir, parmi la liste de titres affichée à l'écran, un bon porno à louer. Derrière moi, je sentis que la file d'attente s'allongeait, pleine de soûlards, de péquenots puant la vinasse et de vieux croûtons en manque. Il devait bien y avoir une dizaine de glandus en tout, fait inhabituel à une heure pareille. Honteux, je m'empressai de diriger le curseur vers la première jaquette vaguement à mon goût qui me passa devant le regard, couvrant l'écran d'une main pudique. Au moment de dégainer ma carte bancaire, je perçus comme un bourdonnement organique, tout près, dans la file, puis un son, plus strident que n'importe quelle alarme antivol, retentit, émergeant de quelque point indistinct dans l'obscurité. Je ne pus m'empêcher de porter les mains à mes oreilles, me retournant pour essayer de déterminer d'où provenait ce signal. Il ne pouvait s'agir que de la sirène d'évacuation de quelque bâtiment alentour, mais pourquoi paraissait-elle si proche, comme tombant de quelque part au-dessus de nous? Les types de la file, eux aussi, maintenaient leurs paumes plaquées sur leurs tempes, en me regardant les dents serrées. Les traits crispés de leurs visages écarlates, figés en un expression de douleur intense, se tordaient de plus en plus en un maelström de chair boursoufflée. Leurs têtes enflaient littéralement, sous la pression de quelque chose qui tentait d'en émerger. Leurs vêtements se déchiraient, devenus inaptes à contenir des pectoraux qui enflaient à vue d'oeil, adoptant la forme de testicules géants.
Les grognements et hurlements de douleur des hommes, désormais nus et pourvus d'une impressionnante musculature, couvrirent bientôt le bruit de l'alarme.
Tétanisé par la peur, j'observai, à la lumière bleue des néons de l'automate, le visage déformé de l'individu le plus proche de moi, au moment où un gland énorme et rougi de sang gicla d'en travers son crâne comme un poing levé. L'un de ses globes oculaires, crevé par l'explosion, laissait désormais place à une tige bien raide à l'intérieur de laquelle de grosses artères saillantes et dilatées battaient à tout rompre. Sur le point d'éclater, l'autre calot, exorbité, dans le blanc duquel se débattaient encore quelques bouquets de vaisseaux sanguins cherchant à étrangler l'iris, me fixait avec la même intensité que celui d'un bovin prêt à charger. Derrière lui retentirent les impacts humides d'une demi-douzaine d'explosions similaires: je fus bientôt cerné par une petite armée de phallus sur pattes, dressés comme des dards de scorpion prêts à frapper.
Je pris mes jambes à mon cou, me faufilant dans les ruelles faiblement éclairées, teintées d'ocre et d'ambre par quelques lampes au sodium. Derrière moi, les silhouettes bodybuildées de mes assaillants fendaient la brume hivernale, la queue la première, les bras rejetés en arrière, le corps basculant de tout son équilibre vers l'avant. Je pouvais les entendre émettre une sorte de ronronnement humide: ils me talonnaient. Ils allaient pénétrer tous mes orifices, et même en forer de nouveaux s'il le fallait, quand...

Le bastringue du radioréveil hurla deux heures et demie du matin.

Puis, crépitèrent les premières notes d'une petite mélodie qui m'était déjà familière: une boucle formée des dix premières secondes d'"Everybody Loves The Sunshine" de Roy Ayers.
La musique d'attente sur la ligne de mon service.
Chaque nuit, depuis quelques mois, je m'escrimai à la tâche ardue de devenir un opérateur de téléphone rose chevronné et aguerri, sans réellement y parvenir pour le moment. Mon désir de vengeance s'était peu à peu émoussé au contact de la difficulté de ce job, et plus particulièrement, des qualités humaines requises pour mener à bien certains sets. Peu à peu, je me rendais compte que, via le sexe, les opérateurs canalisaient la peine des appelants, ils ne leur offraient ni plus ni moins qu'un dérivatif. Jamais je ne me serais attendu à trouver au bout du fil tant de souffrance, de détresse, de misère affective et sexuelle - qui me renvoyaient aux miennes. Nuit après nuit, ma rage se changeait en empathie, puis en impuissance, et, en devenant oreille attentive ou voix réconfortante, je ne me sentais plus seul à souffrir, imbriqué dans une gigantesque constellation empêtrée dans le bleu pétrole d'une nuit sans lune, dans un recoin de ciel sans fond où aucune pupille d'astronome, de marin ou de pilote de ligne, n'aurait jamais l'idée saugrenue de venir s'égarer, s'échouer, se noyer.

Il y avait d'abord eu ce type, l'un de mes tout premiers appelants. Nommons-le Denis. Denis était en phase terminale, avait refusé de se soigner et n'en avait plus que pour trois mois. Ce mec était devenu complètement esclave de son dard. Tout son temps, toute son énergie, il ne les vouait plus qu'à se pignoler. Son organisme entier s'était réduit à un système d'alimentation pour sa queue, tendant de tout son saoul vers la prochaine branlette comme une jeune brindille s'élevant vers la majestueuse couronne solaire.
Après tout, chacune de nos journées débute par l'apparition matinale du traditionnel morning wood qui se dresse sous les draps tel une véritable provocation.
Une injonction à l'orgasme.
Parfois, elle est même debout bien avant nous.
Pensez ce que vous voulez, mais sans les types comme Denis, qui à longueur de temps se tâtent la demi-molle, sans ces obsédés-là, les actions Kleenex s'effondreraient probablement.
A chaque fois, au moment de jouir, l'idée de crever connement d'un accident vasculaire cérébral, ouais, d'une rupture d'anévrisme ou même d'une crise cardiaque lui passait par la tête. Tu prends ton fade, tellement fort que ta tête ou ton coeur explose. Et on le trouverait là, le pantalon baissé, un peu de sève au bout de sa tige encore dressée, comme ces mecs qui canent étouffés pendant une séance d'asphyxie auto-érotique.
Peur. Honte. Culpabilité.
Mais elles n'ont jamais ressuscité personne, alors peu importe...
"Quand j'en tiens une, faut qu'j'aille au bout", ne cessait-il de répéter.
Peu importait ce qui se tramait dans sa vie, les cartons d'emballage de pizza et les canettes de bière jonchant le plancher de son appartement, les loyers de retard qui s'accumulaient, les factures impayées et les courriers d'huissiers qui s'entassaient sur son bureau, ouais, au diable toute cette merde. Lui, il fallait qu'il se les vide. Se taper une pogne, se faire mousser le créateur, se polir le jonc, se tirer sur le manche, faire guili-guili à Monsieur Popol, c'était son unique remède, sa réponse à tout. D'après ce qu'il racontait, il s'astiquait tellement qu'il avait fini par choper une cystite chronique de l'urètre.
"C'est un putain de cercle vicieux, mec. Plus tu le fais et plus ça brûle."
Et comme tu dérouilles, ton cerveau réclame davantage d'endorphines. Alors t'y retournes.
On allait lui couper le téléphone dans deux jours s'il ne réglait pas la note. Alors il en profitait un max, zonant de forums hot en services de téléphone rose. Pourquoi se casser le cul à trouver du fric quand, de toute façon, on n'est plus qu'à quelques semaines de sa toute dernière trique? Bander ne relèvera pas le couvercle de ton cercueil, n'empêche, ça peut te faire oublier la mort quelques précieuses secondes. Et quoi après? La paix, enfin?
Peu importe.
Je ne savais pas quoi ressentir face à un tel ouroboros, oscillant sans cesse entre empathie et dégoût. Je l'imaginais, vivant ses derniers instants dans la lumière froide et crue d'un dimanche après-midi de novembre, hagard, à la rue, couvert d'immondices, le pantalon sur les genoux, une érection vacillante dans un poing tremblant, rendant son dernier souffle avant d'avoir atteint l'orgasme.



Peur. Honte. Culpabilité.
Tout un moment, je fis les cent pas sur le trottoir devant l'entrée. Dans la rue, à la terrasse des cafés environnants, tout le monde avait déjà dû finir par me remarquer. Parfois, je me cognais aux quelques téméraires qui entraient à l'intérieur. Lorsqu'ils ressortaient, rasant les murs, comme fuyant la scène d'un crime quelconque, je pouvais remarquer qu'ils ne présentaient aucun signe de traumatisme; Il ne se passait donc rien de si terrible à l'intérieur. Quatre types différents m'abordèrent pour du feu, des cigarettes, ou me demander, d'un air incrédule, "C'est combien?". Une pute vint me racoler. Une autre me somma de dégager de son macadam. Une bonne demi-heure, prenant un air absorbé tout en jouant avec mon portable, je rayai le bitume en arc de cercle autour du rideau, derrière lequel j'imaginais une foule de spectateurs m'attendant, l'index pointé, le ricanement au bord des lèvres.
Bien évidemment, il n'en était rien.
Je fermai les paupières, et, comme un pansement qu'on arrache d'une main tremblante de peur de la douleur, j'écartai d'un coup sec les deux pans d'étoffe rouge.
En rouvrant les yeux, tout ce que j'aperçus fut un vieux vendeur Asiatique en polo vert anis, qui mastiquait nonchalamment son chewing-gum derrière la caisse de sa boutique vide, tout en dodelinant doucement de la tête au son d'un vieux Funkadelic qui crépitait sur son ghettoblaster. D'un ton désagréable, il marmonna "'Jour, M'sieur.", à mon intention. Au dessus de nos têtes, un petit écran diffusait ce qui semblait être un porno vintage. Dans l'air, on pouvait sentir un mélange de parfum de détergent au pamplemousse et d'odeur de plastique chaud, celui dont les boîtiers de dvds sont faits. Partout, des couleurs attiraient l'oeil: murs entiers de jaquettes de vidéos, présentoirs bourrés de sextoys aux tons chatoyants, étalages de revues soft et hard, et, surplombant les rayonnages, des lettres de néons de teinte différente pour chaque catégorie d'articles. En équilibre sur le bac central, une pancarte jaune cartonnée affichait, en lettres capitales rouges, URO / SCATO EN PROMO.
Explorant les différents recoins de la boutique, je me délectai de cette ambiance faussement décomplexée. L'odeur de pamplemousse chimique, les couleurs, les lumières, les vagissements télévisés, les riffs psychédéliques de la musique, tout ça me tournait la tête mieux qu'un manège. C'était la toute première fois que je rentrais dans un sex-shop. En venant à Paris avec mes amies Nantaises, je n'avais pensé qu'à ça. Ecumer, s'il le fallait, tous les sex-shops de la rue St-Denis, pour trouver le foutu porno qui allait enfin me redonner goût aux voluptés solitaires.
Ce qui me frappa d'abord, en traversant les rayonnages dvd de ce magasin, était la singulière monotonie de son contenu. Au premier abord, rien, absolument rien de ce qui y était étalé, ne me faisait envie. L'univers du porno semblait se résumer à une série de combinaisons, d'équations, de réactions en chaîne plus ou moins invariables. Selon les lois du marché, les mecs étaient globalement censés vouloir tous la même chose - nibards gros comme des obus, culs démesurés, naturels ou non - et dans le même ordre: fellation - vaginale - anale - éjac faciale / buccale / sur le buste ou la croupe. Globalement, la plupart des mâles contemporains paraissent terrifiés de passer à côté du climax. Cette angoisse profonde trouve sa catharsis dans une obsession pour l'éjaculation externe.
"Regarde. C'est là, devant toi. C'est bien arrivé", dit une voix dans leur tête.
Sur les jaquettes, déclinés en différentes langues, les mêmes termes semblaient revenir indéfiniment, tel l'écho essoufflé d'un mantra empreint de mauvaise poésie: défoncer, démonter, déboîter, dérouiller, détruire, démolir, déchirer, décharger, éclater, exploser, pilonner, salir, souiller, soumettre, remplir, pute, traînée, salope, garce, bombasse, connasse, chiennasse, pétasse... J'inspectai consciencieusement chaque rayon: pornstars, grosses productions et vintage; amateur, fellation et éjaculation; teens, lesbiennes et gros seins; gonzo, anal et creampie; grosses, matures et chattes poilues; triolisme, bukkake et gangbang; fetish, bondage et sado-masochisme; zoophilie, urophillie et scatophilie... Et, non loin d'un minuscule rayon gay/trans injustement relégué aux tréfonds du magasin, un présentoir snuff, torture et viol, devant lequel je restai planté un long moment, avec l'envie d'éjaculer mes tripes par la bouche.
Peur. Honte. Culpabilité. Dégoût.
J'avais fini par me dire, à force d'en louer, que c'était sûrement ça, l'essence même du porno hétéro: un mec veut culbuter une fille qui ne le veut pas. Vous connaissez par coeur, le mec insiste lourdement, il parvient à l'avoir à l'usure ou par la force, peu lui importe... Ensuite la fille se fait brutalement tringler par tous les orifices et, bien sûr, finit par aimer ça, la salope...
Conclusion: toutes des salopes qui se font prier. Vautré sur son canapé devant sa télé, n'importe quel membre de la congrégation des machos de base lèvera bien haut sa bière et sa biroute en l'honneur de ce message.
Néanmoins, je voulais croire que le porno ne se limitait pas à cela. Que moi aussi, avec mes goûts particuliers, ma sensibilité tordue et ma chair meurtrie, je pouvais y trouver mon compte.

En m'éloignant du rayon Viol, j'essayai de me remémorer la première fois. Ce moment où, par surprise, je découvris avec une curiosité avide que mon corps pouvait être source de plaisir. Ce dût être très tôt, vers quatre ou cinq ans, blotti contre le matelas pourri d'humidité de mon lit d'enfant, au milieu de la nuit, ou pendant l'heure de sieste de l'après-midi, vautré sur la moquette d'une salle de classe, à hauteur des escarpins de ma maîtresse. Les va-et-vient qu'il fallait, uniquement guidés par l'instinct. Sans encore d'inhibitions de toutes sortes. De peur. De honte. De culpabilité. Sans encore la mainmise de la société, de la culture, de la norme, pour standardiser le ressenti de tout un chacun.
Sans encore savoir ce que j'étais en train de faire.
Je tentais de me rappeler. Une petite dizaine d'années plus tard, la découverte de la pression manuelle, plus précise que les frottements aléatoires qui jadis me mettaient en émoi. L'apprentissage des moyens de retarder, réguler, contrôler l'apparition d'une jouissance sans retour. La première éjaculation. Les cours de biologie: l'orgasme, le coeur à cent soixante-quinze pulsations par minute, l'ocytocine qui libère les endorphines dans le cerveau. Quelques secondes d'un silence parfait, dénué de toute souffrance. Sans tictac de pendule, sans battements d'ailes de phalènes pour provoquer de tremblement de terre à l'autre bout du monde.
Je me souvenais précisément de la première fois après mon agression. Lorsque je n'ai plus su. Lorsque m'aimer devint impossible. Affranchi de tout, hormis du dégoût. Opacité d'une pellicule de crasse indélébile. Réappropriation d'un corps étranger. Tout à refaire, à désapprendre, à réinventer. Tabula rasa, ou presque - car on ne tire jamais de trait définitif sur ce qu'on a été par le passé: c'est dans une continuité, des racines plus ou moins sinueuses, que l'on évolue, que l'on s'adapte. Sous la cuirasse en lambeaux, le même palpitant bat toujours, les débris d'une même âme s'agitent encore.
Quitte à tenter de me reconstruire, de réanimer ce coeur qui ne palpitait plus que par pur réflexe, je voulais acquérir un oeil neuf, une liberté nouvelle. Emancipée de ces injonctions et poncifs usés jusqu'à la corde qui jour après jour brident et engluent nos pulsions, notre ressenti, en une routine mécanique et mortifère.
Si l'on n'y prend garde, à un certain point, l'armure qu'on s'est forgée se change en camisole et l'on persiste à penser qu'elle nous protégera éternellement de l'asile.

"TU P-P-P-PARLES D'UNE PAIRE DE... CA-CA-CA C'ETAIT DES P-P-P-PARE-CHOCS! BIIIIIIIYATCH!"
La voix du vendeur me tira de mes pensées. Elle semblait s'adresser à un spectre invisible, flottant quelque part en face de lui dans l'air ambiant. En me retournant, je vis l'expression sur son visage éclairé d'une pâle lueur bleue. L'étrange rictus de ses lèvres épaisses. Ses pupilles dilatées, prêtes à gicler comme des bouchons de champagne hors du blanc de ses yeux exorbités. Il semblait possédé, en transe, comme en train d'implorer une quelconque divinité télévisée.
"P-P-P-PUTAIN DE MARILYN CHHHHHHHHHHHHAMBERS! ON EN FAIT P-P-P-PLUS DES COMME CA!"
D'une main tremblante, il désigna le petit écran au-dessus de lui. Voyant que je commençais à m'avancer timidement vers la caisse, il lança, d'une voix qui se voulait joviale mais paraissait surtout menaçante:
"HEM, BON C'EST P-P-P-PAS TOUT MAIS QU'EST-CE QUE J'Y SERS AU JEUNE HOMME? ENCULE! ENCULE!" En le voyant ricaner et se frapper frénétiquement la tempe du poing, je me ravisai et fis quelques pas en arrière par mesure de sécurité, évitant du même coup une volée de postillons en suspension.
"MAAAIIIS C'EST QU'IL A LES J'TONS LE P-P-P-P'TIT?
- Euh, ben... Non... C'est que...
- ON A LES FOIES D'UN P-P-P-PAUV' VIEILLARD COM' MOI HEIN?
- N-Non, je... C'est juste que...
- BEN APPROCHE ET DIS-MOI C-C-C'QUE TU FOUS ICI!
gueula t-il en s'enfonçant, d'un mouvement rotatif, l'auriculaire droit dans l'oreille droite.
ALORS T'ACCOUCHES? Il examina les particules de cérumen sur son doigt et fit voler le tout d'une pichenette.
- J'voudrais... Je-je voudrais...
- OUAAAIIIS?
Il se gratta la tête, gratt-gratt, une deux trois quatre fois, puis inspecta ses ongles à la recherche de pellicules.
- ... Un truc sans fellation, sans s... So-sodomie, et, euh...
- BWAHAHAHAHA, P-P-P-PIS QUOI ENCORE! ENCULE! ENCULE!
s'exclama t-il en se grattant nerveusement le cou, scritch-scritch, une deux trois quatre fois, récupérant des squames de crasse bleue qu'il fit ensuite rouler entre ses doigts, avant de les renifler furtivement.
- ...
- C'EST UN FILM DE P-P-P-PEDALE QU'TU VEUX, NODOCEPHALE?! COCA...
- Coca?...
- COGNAC...
- Cognac?...
- CONNARD!
- ...
- P-P-P-POURRITURE D-D-D-DE CHIURE PHALLIQUE-FAMELIQUE-FASCISTE! TIRE-TOI D'MA BOUTIQUE!
- Mais...
- ICI C'EST PAS UN DEP-P-P-POTOIR INVERTI, TU P-P-P-PERCUTES? ALLEZ, TAILLE-TOI SALE FIOUL... FIOLE... FIOTE!
"
Ce vieux hippie boutonneux, sexiste, homophobe, volontiers raciste, à la voix nasillarde, à la diction approximative agrémentée d'un étrange mélange d'accents Coréen et Parigo, ce type mâchonnant en permanence sa lèvre inférieure et balançant dans le vide tout un herbier aléatoire d'insultes qui offensaient la plupart de ses clients, s'appelait Vincent Yeong mais était connu de toute la rue Saint Denis sous le nom de La Tourette. Il avait tenu ce sex-shop la moitié de sa vie, et pouvait vous dénicher tout un arsenal d'incroyables sextoys, les plus indéfinissables et sophistiqués jamais conçus par le cerveau humain. Bien avant la création du web, il vous trouvait déjà n'importe quel film en import ou édition limitée, n'importe quel collector hors de prix retiré de la vente. Qu'il s'agisse de l'édition en rupture de stock de Derrière la porte verte, le film le plus connu de Marilyn Chambers, ou de la version pirate des Six cent-vingt de Houston, ou bien celle, Redux, du gangbang d'Annabel Chong de 1995, ou encore la fameuse scène de Savannah de 1993 où on peut la voir pomper la bite greffée de John Wayne Bobbitt, Mr Frankenpénis. Si c'était votre truc.
"Non... Attendez M'sieur, c'est que...
- HUUUM?!
- ...Voyez, j'aime pas les pornos, euh... Avec trop de...
- OUAIS C'EST CA ALLEZ FILE AU RAYON EJAC', J'AI SUREMENT UN TRUC P-P-P-POUR TOI...
- 'Ttendez, M'sieur, je... C'est l'quel le rayon éjac'?...
"
En me rapprochant à nouveau de la caisse, j'avais remarqué, pendant à un vieux morceau de scotch au dessus des tubes de vaseline, de lubrifiants bigoûts et de capotes luminescentes-nervurées-crénelées, une petite note griffonnée sur papier mauve. On pouvait y lire que le magasin allait bientôt fermer ses portes, déménager pour la rue de la Gaîté, quartier Montparnasse, et que Vincent recherchait un stagiaire pour l'aider à refourguer sa camelote.
Je savais pertinemment que par stagiaire, il voulait très probablement dire bénévole, ou presque, et j'étais conscient de ne rien y connaître - après tout, quelques minutes plus tôt, je n'étais même encore jamais rendu dans un sex-shop... Mais je ne vis là que l'alléchante opportunité de m'extirper de mon quotidien morose en province, tout en découvrant un monde nouveau aux relents de pamplemousse rose, un univers bariolé et plein de mystère. Et, sans encore savoir à quoi je pourrais bien servir, ou de quelle manière j'allais financer ma retraite Parisienne, mon logement et tout ce qui s'ensuivrait, je lui proposai mes maigres services.
"BWAHAHAHA! Il renifla à nouveau le cérumen, les pellicules et la crasse accumulés sous ses ongles. MAIS TU CONNAIS RIEN A CE BUSINESS, PETIT BRANLEUR!
- J'pourrais p'têtre, hem... Tenir la caisse? Faire de la mise en rayon?...
- HAHAHA ENCULE! ENCULE!
Il tapa du poing sur le comptoir, faisant vibrer tous les présentoirs. P-P-P-POUR QUI TU TE P-P-P-PRENDS! LA CAISSE C'EST MOI, J'LA GERE TRES BIEN TOUT SEUL!
- ...
- FOUS L'CAMP D'CHEZ MOI! ARRACHE-TOI!... EN VITESSE! ALLEZ!
- Je... Pour un fan de Funkadelic, je pensais que vous auriez l'esprit plus ouvert...
- Q-Q-Q... QUOI?!...
fit-il en introduisant son annulaire gauche dans le lobe gauche.
- Ce qu'on entend. C'est bien... l'album 'Free Your Mind', de Funkadelic, pas vrai?
- TOI, TU... TU CONNAIS CA, TOI?!
Il frotta ses doigts sur son pantalon, une, deux, trois, quatre fois, laissant des marques blanches sur la toile de jute grise.
- Bah... Ouais. Album entièrement enregistré sous acide et en une nuit... Enfin, selon la légende.
- P-P-P... BRRR... SHHH... FRRR...
"
Yeong en resta comme deux ronds de flan. Sincèrement ému, au bord des larmes, il me tapa chaleureusement sur l'épaule, attrapa ma main et la serra, ignorant totalement mon mouvement de recul.
J'étais embauché.
Ca tombait bien: dans l'immédiat, si je lâchais quelque temps le téléphone rose, plus rien ne m'obligeait à rentrer à péquenot-ville.

Avant de partir, j'étais parvenu à faucher une petite fiole bleue dont le design m'intriguait. Sur l'étiquette, on pouvait lire "BLUSYRUP" en grosses lettres turquoises, suivi de ce qui me semblait être un avertissement en minuscules jaunes illisibles.
Comme je n'avais rien trouvé d'intéressant chez Yeong, je continuai ma tournée des sex-shops de St Denis. L'entreprise s'annonçait périlleuse: j'avais dû travailler une dizaine d'heures jusqu'à l'aube pour compenser mes jours de congé, je n'avais pas dormi la nuit précédente, et planai dans un état semi-comateux accentué par la chaleur estivale.
Des sex-shops, il en existait de très différents: au premier abord, ils paraissaient tous identiques, mais lorsqu'on y regardait de plus près, chacun avait sa personnalité: la typo de son enseigne, lumineuse ou non, sa clientèle, son panel cinématographique, l'étendue de sa quincaillerie, la gouaille de son vendeur, la combinaison de teintes lumineuses éclairant l'ensemble, une bande-son aguicheuse bien choisie ou la bande passante insipide d'une station de radio quelconque, l'odeur aigre de ses cabines privées, mêlée de javel et de sperme, ou celle, tiédasse, du graillon du kebab d'à côté.
A chaque fois que je frôlai deux pans de rideau, la peur, la honte et la culpabilité cédaient un peu plus de terrain. Après tout, j'allais bientôt faire partie intégrante de ce monde-là. Petit à petit, son décor, ses fragrances rances, ses couleurs criardes, l'aura glaciale de ses néons, le crépitement constant de son eurodance de prisunic, eurent raison de mon âme décharnée comme une armada de panneaux publicitaires prenant d'assaut l'opacité vaporeuse d'une agglomération désolée, de quelque nébuleuse de ruines et de friches industrielles. En moi, je sentis la machinerie frissonner et, lentement, repartir, la mécanique des pilons, des pistons et des roues s'animer de nouveau d'un grincement martial. J'avais le pressentiment qu'il allait se passer quelque chose d'étrangement positif ou, du moins, de plutôt intéressant.
Je ne plongeai les narines dans le flacon bleu qu'à hauteur du vingt-quatrième sex-shop.
Puis, à l'aide du petit pinceau fixé sous le capuchon, je déposai quelques gouttelettes de liquide sur ma langue.
Les effets aphrodisiaques fulgurants induits par les premières gouttes - accélération du rythme cardiaque et dilatation de l'anus, assortis d'une impressionnante érection - me rappelèrent vaguement ceux du poppers, que j'avais parfois eu le loisir de consommer, sans encore pouvoir le nommer, lors de ma brève relation avec Myriam.
Je dévalai les escaliers du métro Etienne Marcel, en bas duquel un vieux cul de jatte squelettique, barbu et torse nu, tendait un gobelet Starbucks du bout d'un bras décharné. Il était à moitié endormi, assis sur un amas de torchons et de kleenex sales. Sur un bout de carton posé à côté de lui, on pouvait lire J'AI SERVI LA PATRIE ELLE M'A RIEN REFILE. Les gens lui marchaient dessus, la tête bien haute, l'ignorant superbement, absorbés par leurs Ipods ou leurs portables. Tout juste certains avaient-ils une brève fraction de seconde de curiosité ou d'étonnement à lui accorder. En m'écartant pour les laisser passer, je fouillai le fond de mes poches: vingt centimes. C'était minable, mais tout ce que j'avais sur le moment. En tombant dans le gobelet vide, la pièce fit un POP retentissant qui tira le vieux de sa torpeur. Dégageant d'une longue tignasse sale son visage émacié, il inclina doucement la tête vers moi. Sa bouche s'élargit d'un grand sourire, amputé de quelques chicots pourris. Je le lui en rendis un gêné. Ses côtes saillantes se mirent à trembler, et il commença à ricaner, ricaner de plus en plus fort et, pris de panique, je courus vers le premier couloir venu, droit devant moi. Aussi loin que j'allais, l'écho de son rire hystérique et désespéré continuait à retentir, se répercuter, faisant vibrer chaque centimètre carré de faïence. Ces carreaux... Ces carreaux de faïence blancs. C'était ceux qui couvraient les murs des vestiaires des mecs quand j'étais en troisième. Je m'arrêtai net, remarquant qu'une substance rouge brune commençait à filtrer et s'écouler par les interstices. Je la regardais descendre en filaments gluants jusqu'à mes pieds quand, escortée par des cris stridents, une nuée de gosses fit irruption dans mon dos, leurs visages grimaçants émergeant de l'obscurité à la lumière bleue et crue d'une publicité. Les gamins hurleurs commencèrent à tirer toutes sortes de projectiles dans ma direction, mollards, clous, cailloux, boîtes de conserve, et en cavalant pour leur échapper, je bousculai un tas de gens amassés dans les couloirs, et parfois certains me heurtaient en retour, d'un coup d'épaule ou de genou, et les hauts-parleurs crachèrent la mélodie d'annonce, et la voix du métro dit VOTRE ATTENTION S'IL VOUS PLAIT: C'EST TA FAUTE, JE REPETE, TA FAUTE, et ces mots résonnèrent comme une sentence bien après avoir été prononcés, par-dessus le brouhaha des conversations, les braillements des merdeux, le ricanement du vieux clodo et les sifflements des trains qui arrivaient, et, frappé d'une fulgurante claustrophobie, je galopai en tout sens pour regagner la sortie, et lorsqu'enfin je regagnai l'extérieur, je me retrouvai empêtré en une sorte d'épaisse membrane orangeâtre et bileuse. Je me débattis tant bien que mal, jouant des pieds et des poings contre les parois épaisses et gluantes qui me maintenaient prisonnier. A travers elles, je voyais toutes les lumières de la rue s'éteindre petit à petit, et me plonger dans une profonde obscurité, alors que je transpirai de plus en plus jusqu'à me liquéfier, me solubiliser, absorbé puis dissout par la matière visqueuse.





Claytis était toujours raide au syzzurp, ce qui lui donnait la mine du type toujours à deux doigts de gerber. Vincent, qui le surnommait "métèque pâle", l'avait embauché au Sextasy en même temps que moi, pour d'obscures raisons. De ce que j'en savais, sa présence à la boutique n'était justifiée que par le fait d'avoir entreposé au sous-sol une bonne cinquantaine de lecteurs dvd qu'il tentait d'écouler. Vince devait probablement toucher un certain pourcentage sur chacune de ses reventes. Métis d'origine Caribéennee, de petite taille mais baraqué, Claytis était pourvu d'un physique avantageux, dont les effets se trouvaient néanmoins considérablement contrariés par le déploiement de techniques de séduction lourdes, résolument machistes et parfois totalement absurdes et malvenues, comme la fois où, avec une tapette à mouches, il avait claqué le cul d'une cliente du rayon SM, surgissant dans son dos au moment où elle s'y attendait le moins, ou celle où il s'était déguisé en soubrette pour pénétrer en douce dans l'une des cabines privées où un couple s'enlaçait tendrement devant un porno fétichiste. Clay ne rencontrait jamais vraiment les femmes qui croisaient sa route. Il était effrayé par la gent féminine, et elle le lui rendait au centuple. Dans sa logique de prédation, il ne tentait de désarçonner les femmes que parce qu'elles le désarçonnaient lui-même, et de stratagèmes foireux en tactiques grillées, un bon tiers de la clientèle féminine du Sextasy y passait chaque semaine, ce qui laissait souvent des traces sur le visage de Clay: de belles marques rouges, empreintes partielles de mains et de doigts et, une fois de temps en temps, un oeil au beurre noir. Adepte d'un certain romantisme tordu, Clay attendait peut-être, secrètement, la déesse perplexe qui imprimerait sa joue d'une ecchymose indélébile.

Vince n'était pas en reste. Il en pinçait secrètement pour l'une de ses clientes les plus régulières, Annabelle, une quarantenaire dépressive qui, prise d'un orgasme irrépressible, se mettait parfois à jouir à décibels nourris en plein milieu de la boutique, spectacle que la clientèle masculine appréciait visiblement beaucoup. Les insultes que Vincent débitait à longueur de journée semblaient constituer un élément déclencheur certain. Aimait-elle être invectivée au point de ne plus pouvoir se contrôler? Annabelle, qui était du genre à raconter sa vie à tout le monde, finit par s'expliquer. Elle avait fait des recherches sur internet, discuté des nuits entières sur des forums santé avec des dizaines de femmes dans le même cas: elle pensait être atteinte de SEGP, le syndrome d'excitation génitale persistante. Elle s'était d'abord demandée si elle ne devenait pas nymphomane. Mais ce qu'elle s'était mise à éprouver depuis près d'un an, de plus en plus soudainement et violemment, avait rarement à voir avec un quelconque désir sexuel, elle le ressentait: cela s'apparentait davantage à une sorte de tension accumulée dans ses organes génitaux. Le genre de tension qui ne peut être évacuée qu'avec un panard monumental. Puis un autre...
La première fois, ça s'était produit alors qu'elle prenait le bus, sur le trajet de retour de son boulot d'hôtesse d'accueil dans un grand magasin. Puis au lavomatique. Puis dans l'ascenseur de son immeuble. Puis chez elle, alors qu'elle passait l'aspirateur... Au quotidien, tout ce qui émettait des vibrations était devenu une menace potentielle.
Quand cela arrivait, Annabelle pouvait avoir des orgasmes à répétition pendant une dizaine d'heures. Il ne fallait pas s'y tromper: c'était épuisant. Douloureux. Un vrai cauchemar.
En quelques mois, elle avait déjà perdu son emploi et une bonne partie de sa vie sociale. Même son mec l'avait quittée sans demander son reste. Lui, le fervent sadique, habitué à la fréquence hebdomadaire de leurs petites séances de baise. Mais maintenant qu'elle n'avait plus jamais envie...
Alors elle était bien décidée à faire quelque chose.
Quelque chose de plus que simplement essayer de se forcer à penser à n'importe quoi d'autre, focaliser son attention sur des trucs simples, comme des tâches répétitives, laver, brosser, récurer, lustrer... Astiquer... Non. Ca ne suffisait que bien trop rarement.
Selon elle, il lui fallait un traitement plus radical.
Au sex-shop, elle venait toujours en quête des saloperies les plus dégueulasses que Vincent pouvait lui fourguer en dvd. Et elles étaient légion. Même si son syndrome n'avait absolument rien à voir avec le désir sexuel, quelques images indélébiles de saillies hardcore suffiraient peut-être à la dégoûter pour de bon. A anesthésier la tension. Geler le débit sanguin dans ses organes génitaux. Au point où elle en était, elle n'avait plus rien à perdre à tenter le coup.
Mais, sans surprise, rien de ce qu'elle achetait à Vince ne suffisait jamais. Et, semaine après semaine, elle revenait toujours.
Sans la comprendre tout à fait, Vince semblait fasciné par l'emprise malsaine qu'il avait sur elle. Le pouvoir qu'il détenait, à chaque insulte qu'il balançait, parfois involontairement. Ce vieux salaud soufflait sur les braises. Il savait très bien que, malgré tout ce qui lui arrivait, elle était restée masochiste. Et qu'elle continuerait à revenir, chaque semaine, en quête d'un antidote.

Ce que Claytis et Vincent avaient en commun, c'était leur admiration sans bornes pour Sammi. Plusieurs mois auparavant, un soir, alors qu'il avait un sérieux coup dans le nez, Vince était tombé sous son charme, dans un bar à hôtesses du boulevard Edgar Quinet, et lui avait tout naturellement proposé de travailler au Sextasy, dans son peep-show. Mais en entendant les insultes qu'il lançait à plein volume à Dieu-sait-qui, les videurs de l'établissement l'avaient bien vite rebalancé dehors, et il s'était retrouvé le cul sur le trottoir avant même d'avoir pu obtenir une quelconque réponse de la stripeuse...
Puis une semaine après, un matin, on l'avait vue apparaître dans l'encadrement de la porte.
"Je commence quand... Boss?"
Les pupilles de Sammi se fixaient rarement sur un point précis. Elles erraient perpétuellement dans l'espace depuis toujours. On eût dit deux bagnoles errant sans fin à la recherche d'une place de parking interstellaire. Et puis, brusquement, elles se garaient dans vos iris à vous. Elles s'y parquaient, d'un seul coup, sans vous demander votre avis.
Et vous ne vous en remettiez jamais.
Sammi paraissait revenue de tout. Rien qu'à ce regard noir qu'elle vous lançait, ces iris couleur rouille ou sang séché qui prenaient une étrange teinte verte sous certains éclairages, vous pouviez voir qu'elle avait totalement intégré l'idée de sa propre déchéance, de la précarité de son insignifiante petite existence. Que cette pensée ne la quittait pas une seule seconde. Mieux: qu'elle l'avait dépassée. Et, devant elle, en un clin d'oeil, vous vous sentiez tout petit. Des impulsions électriques et chimiques emballées dans un sac de chair et d'os. Une minuscule créature faite d'humus en décomposition. Une marionnette biologique, les deux pieds ancrés dans le sol d'un rocher précipité dans l'espace à cent-vingt mille kilomètres heure, et relié à une boule de feu par une force invisible dans un univers insondable.
Votre désir ne vous appartenait plus. Votre libre arbitre devenait inexistant. Enfin, si vous considériez en avoir jamais eu.
Les mécanismes de l'amour, de l'amitié, de ce qui pouvait rapprocher les êtres ou simplement les empêcher de s'entretuer, demeuraient bien mystérieux pour moi. Mais, désormais, ils existaient: je les avais rencontrés. Pendant mes quinze premières années, j'avais été seul, sans le savoir. Tellement seul que jamais personne n'était venu me trouver pour m'en informer - ç'eut pourtant été la moindre des choses, mais passons. Je n'étais rien encore. Je ne vivais même pas dans l'attente d'être défini. J'étais... normal: si j'étais quoi que ce soit, tout un chacun devait certainement l'être aussi. C'était juste chose normale de se débrouiller seul, d'être seul au monde, ce monde qui tel que je le voyais se résumait à une vaste et cruelle cour de récréation, au théâtre d'un monstrueux et interminable carnage, que certains s'échinaient à nier ou dissimuler du mieux qu'ils pouvaient. Mais à présent, les femmes que j'avais rencontrées avaient changé la donne. Elles avaient donné un sens à ce mot: solitude, et mis en lumière le manque qui allait avec, en l'attisant. Pour moi, le regard de Sammi était devenu l'unique chose qui valait la peine d'outrepasser ponctuellement mes propres fortifications, cloisons et clivages, les compartiments et limites bien définis que je m'étais façonnés au forceps pour rendre mon existence plus supportable; et le plaisir était le seul truc qui parvenait à réduire ce vaste monde à des proportions plus faciles à gérer. Le plaisir, quelque soit le coût, les répercussions pour soi-même. Tous les plaisirs. Au-delà de ce qui vous barre la route. Au-delà des sacrifices destructeurs que certains impliquent inévitablement. Les plaisirs immenses, inexplorés, ceux qui nécessitent de tendre la main, les bras, de s'ouvrir, et d'embrasser la totalité de l'expérience d'être un humain, dans toute sa violence, sa complexité, son absurdité, ses nuances et ses troubles, son envergure.
En jouir pleinement, avant que chacun de nos os ne tombe en poussière.
Tant qu'il est temps.
Tant qu'on ne fait de mal à personne.




Le mien, c'était un petit violet parcouru de grosses veines, au bout légèrement recourbé. Un qui payait pas de mine, mais muni d'un petit moteur à vitesse de vibration modulable, assez puissant. Pas la grosse artillerie, du genre que t'utiliserais pour déboucher un chiotte. Plutôt pour te ramoner la plomberie, mais en douceur, délicatement, avec l'inexorable progression qui s'impose. Le mien, c'était un peu l'équivalent d'une berline Allemande: rapide et sûre. Démuni de ces saloperies de moteurs fabriqués à Taïwan qui te claquent entre les pattes en deux trois mouvements. Après seulement une semaine et demi passée à bosser chez Yeong, j'apprenais peu à peu à distinguer le bon grain de l'ivraie.
Celui de Claytis était de taille plus imposante. Orange, orange translucide, laissant apparaître l'un de ces moteurs à structure ésotérique qu'on verrait bien mieux à l'arrière d'un gros jouet télécommandé. Je soupçonnais d'ailleurs qu'il ne soit pas d'origine: ce vibro tenait un peu trop du parfait dragster de compétition pour être tout à fait honnête. A l'extrémité de la tige trônait un gland énorme et quasi héraldique, menaçant du bec tout objet, animal ou humain qui aurait l'outrecuidance de se lui barrer la route.
Quand à Sammi, elle avait opté pour un modèle en forme de banane rouge cerise cartoonesque, rutilant, chatoyant comme un légume martien mutant, tellement luisant qu'il en paraissait humide. Rien qu'à reluquer ce truc, on avait l'impression qu'il allait glisser à toute blinde sur la piste, pour terminer sa course par un rebond puis un triple saut périlleux qui le ferait revenir au point de départ.
Nous étions tous les trois penchés sur la piste, attendant fébrilement le compte à rebours pendant que les Ohio Players jouaient la version instrumentale de "Funky Worm" sur le ghettoblaster.
Chacun misa un tickson de dix.
Je fixais nos trois billets froissés posés sur la table, quand Sammi me tira en arrière pour un aparté et susurra:
"Ecoute, c'est hard en ce moment. Genre une connerie de période transitoire, tu vois, et j'ai plus vraiment les ronds pour le loyer. Tu me files ce que tu peux, et on verra bien ce qui se passe, mec. Anyway, si tu dérapes, tu dégages. T'es rencardé."
Et voilà. Moi qui créchait dans la chambre d'un hôtel miteux de la rue Van Damme depuis une semaine et demi, sans savoir de quoi demain serait fait, j'étais à présent le colocataire averti de Sammi. Elle avait décidé ça d'un coup sec, avec l'impulsivité qui la caractérisait. A l'instinct, puisqu'elle ne semblait carburer qu'à ça.
"Et puis,", sourit-elle, "T'iras très bien avec ma garde-robe.".
Oui. Peu importe l'endroit où tu te trouves, tu ne colles jamais dans le tableau. Tu es comme ces fringues chamarrées que j'affectionne, difficiles à accommoder dans une tenue d'ensemble. Oui, tu feras très bien pendu là dans mon dressing. Petit accessoire de mode ringard, pendu à mon bras dans les rues. Pendu à mes basques, où que j'aille. Pendu, pendu, pendu.
"Bon, vous branlez quoi?" gueula Claytis, au moment où Annabelle fit son apparition à l'entrée de la boutique, ce qui, comme à l'accoutumée, mit Vincent dans tous ses états.
Nous revînmes vers la petite piste où Clay nous attendait pour lancer le compte à rebours et démarrer les trois vibros, alignés derrière la ligne de départ, chacun posés sur un petit morceau de papier de sa taille afin de faciliter les vibrations.
"A vos marques... Prêts?"
Sammi me lança un bref clin d'oeil.
"GO!"
Le rutilant vibro rouge et le petit violet entreprirent péniblement leur course comme deux lombrics vénusiens se traînant vers le cadavre d'une algue mutante. En revanche, le gros bidule orange partit comme une roquette et s'élança bien au-delà de la piste. Je ne sus jamais ce que Claytis avait bien pu lui faire bouffer, mais je me souviendrai toujours de l'expression d'incompréhension, de panique et d'effroi sur le visage d'Annabelle, au moment où elle vit ce truc vrombissant se diriger droit sur elle.
Peur. Honte. Culpabilité.
Annabelle faillit perdre un oeil dans l'incident. Vince resta avec elle aux urgences toute l'après-midi et une bonne partie de la soirée, ce qui contribua à les rapprocher. Quand à Claytis, il fut viré sur le champ, dans un tonitruant florilège d'insultes et autres grossièretés. Et plus jamais une course de vibros ne fut organisée à la boutique.


Le soir même, je me retrouvai dans l'appartement de Sammi avec mon sac de fringues sales.
Un appart quasiment vide, empestant la Lucky Strike, l'herbe, le papier d'arménie et un mélange de parfums bon marché. Deux matelas, un cendrier et une bouteille de Jack Da' posés à même le parquet. Une penderie bourrée à craquer de fripes en tous genre. Un miroir ancien pourvu d'un cadre doré assez vulgaire. Sur les murs, quelques photos de Bettie Page, Rita Lenoir, Linda Lovelace, Lydia Lunch, Zoe Lund et Courtney Love, ses idoles, et une vieille affiche écornée d'un concert de Hole période Live through this.
Mais ce à quoi Sammi tenait le plus, c'était bien son flight-case et sa valisette pick-up avec ampli intégré. Ils avaient été à la fois ses outils de travail, usés dans les différents stripclubs et peepshows qu'elle avait hantés, et ses compagnons d'infortune durant chaque nuit de solitude et d'ivresse qu'elle avait pu passer à maudire les spectres dansants de ceux qui l'avaient faite souffrir.
Les soirs où elle n'avait aucun client, nous les passions à écouter Nasty Gal de Betty Davis, tout en fumant de la Thaïlandaise et se racontant par petites miettes pudiques. Je n'avais pas envie de tout faire foirer en lui révélant ce que j'étais, et, de son côté, elle ne cédait pas non plus facilement du terrain. Mais, gorgée après gorgée de sky, taffe après taffe, plus nous approchions du coeur de la nuit, plus elle baissait sa garde, et je commençai alors à me mettre à l'affût, à traquer dans la flamme vacillante de ses prunelles une timide lueur de tendresse, comme on scrute le ciel estival dans l'attente du passage de potentielles étoiles filantes. La plus furtive, la plus fugace me tenait chaud pendant des heures, jusqu'à ce qu'assommées tous deux par l'alcool, on s'endorme en position foetale, sur le parquet près de nos matelas, dans la pénombre du petit matin.
Logiquement, nous arrivions systématiquement à la bourre au turf. C'était comme un rituel: du savon que Vincent me passait, j'aurais pu prédire chaque syllabe, chaque insulte, chaque tournure de phrase expulsée par sa bouche. Pour lui, je n'étais qu'un simple tâcheron remplaçable et qu'on paie au lance-pierres: après tout, disait-il, combien auraient voulu avoir un taf aussi cool que le mien? Mon job consistait à faire de la mise en rayon, répertorier chaque article dans la base de données informatique et nettoyer toute la boutique, en apportant un soin tout particulier à l'entretien des cabines privées - qui pouvaient bien vite refouler leurs effluves habituelles de marée basse si l'on n'y prenait garde. Je les noyais sous des torrents de ce détergent au pamplemousse que Vincent achetait par barils entiers, et dont le parfum me faisait voir mille couleurs. La synesthésie, toujours.
Sammi, elle, ne se faisait pratiquement jamais engueuler: Vince en pinçait ouvertement pour elle, et la ménageait car, en dépit de tout ses efforts pour recruter d'autres danseuses, c'était la seule qui avait accepté de bosser dans son peepshow: il essayait régulièrement d'en courtiser d'autres, de recruter des débutantes sur le web, d'aller en racoler dans des rades pourris, mais ses sérénades hurlées, entrecoupées de fréquentes éruptions de son langage fleuri habituel, laissaient de marbre, dans le meilleur des cas, toute stripeuse normalement constituée - qui en avait vu bien d'autres. Dans le pire cas, elles prenaient tout simplement leurs jambes à leur cou.
Tout client qui avait craché les deux euros réglementaires pouvait écouter des trucs du genre "Love Sounds" d'Intimate Strangers ou "Summer Madness" de Kool & The Gang tout en observant Sammi à travers la vitre. Sammi, ondulant lascivement sous un balayage de rais de lumière écarlate soulignant ses courbes avantageuses; Sammi, se prélassant sur un plateau tournant garni de mousseline de soie synthétique rouge sang; Sammi, s'effeuillant derrière un voile de fumée de cigarette, des volutes courant le long de ses hanches, de sa chute de reins, de la cambrure de sa silhouette élancée.
Souvent, après la fermeture de la boutique vers deux heures du matin, Sammi repartait avec un client, chez lui ou à l'hôtel. Plus rarement, elle en ramenait à l'appart. Elle avait déjà pris l'habitude, depuis quelques années, d'arrondir ses fins de mois en faisant la pute de temps en temps après ses heures de bar Américain, et elle s'était rendue compte assez vite assez que ses passes lui rapportaient bien plus que tous les boulots mal payés qu'elle avait pu faire dans l'industrie du sexe ou ailleurs, avec un patron sur le dos. Chaque mois, en tant que striper, elle n'arrivait à gratter au maximum que 30% de ce que lui filaient les clients, plus quelques pourliches. De l'exploitation pure et simple. De même, il nous était bien difficile de nous satisfaire des clopinettes que Vincent nous payait.
En apparence, il n'y avait aucune empathie dans le regard que Sammi portait sur les hommes. Elle faisait ça pour sa gueule et rien d'autre, et quiconque aurait pu lui en vouloir pour ça pouvait aller se faire foutre. En dehors des soirs où elle voulait simplement se faire un beau mec - et, tant qu'à faire, autant lui vider les poches autant que les burnes, comme aux autres -, elle ne rentrait qu'avec les clients qui lui paraissaient suffisamment respectueux et crédules, et peu importait leur physique. En prédatrice aguerrie, elle savait comment les dépouiller, les ronger jusqu'au dernier tiers provisionnel. Elle seule détenait le pouvoir: de tout temps, les mecs avaient toujours été prêts à lâcher des fortunes pour baiser, et à plus forte raison encore avec un canon expérimenté comme elle.
Au préalable, du coin de l'oeil, elle examinait les réactions de ses futures proies, réceptive au moindre détail qui pourrait les trahir, d'une manière ou d'une autre. C'était instinctif, animal: elle les sentait ou pas. Avec l'expérience accumulée, elle se plantait rarement. Et dans les pires situations, ses cours de self-défense lui permettaient de mater le dernier des connards, et il se retrouvait bientôt à sec, coquille vide errant sur le bitume luisant de pluie, la queue molle entre les jambes, à la lueur déclinante des enseignes des derniers bars encore ouverts.
Comme tous les autres connards.

Je ne compris pas tout de suite ce qui à ses yeux pouvait bien me distinguer de tous ces autres connards; peut-être le fait que, comme elle, j'avais un vide insatiable au creux du ventre. L'avait-elle senti, et si oui, à quel moment?
Toutes les nuits, les hommes-bites me prenaient en chasse dans le centre-ville d'un Montbrizay apocalyptique aux ruelles jonchées de détritus, et je fermais les yeux de toutes mes forces et criais à m'en flinguer les cordes vocales, et, lorsque je rouvrais les paupières, pris d'un sursaut vertigineux, je prenais à demi conscience que l'écho de mon cri m'avait rejeté sur une plage familière, une faune de coussins et de bougies parfumées, et que rien ni personne ne s'était engouffré dans mon hurlement. A peine avais-je repris mes esprits que la rage montait alors en moi, une rage insurmontable, et je sortais alors de mon lit pour faire quelques dizaines de pompes sur le parquet, dans la pénombre de l'appartement calme, et j'imaginais que, devenu une montagne de muscles, je retrouvais mes agresseurs et, jusqu'à l'aube, je fantasmais sur les pires sévices, les tortures infernales que je leur infligerais, à ces crevures, ces ordures, ces raclures. Ouais, franchement, un petit carton entre les deux yeux c'était trop bon pour eux. Fallait leur arracher ce qui leur tenait lieu de braquemard et le leur faire bouffer, et leur fierté avec! Alors, avec ça, t'as toujours la trique? Elle est pas si grosse tu sais, même moi j'y ai survécu...
Cinquante-cinq, cinquante-six, cinquante-sept...
L'autofellation, tous les mecs essaient au moins une fois dans leur chienne de vie, et moi, je te donne cette chance sans même que t'aies à te casser le cou.
Soixante-trois, soixante-quatre, soixante-cinq...
Ravale tes chialeries, on se quitte pas déjà. Y a rien de pire qu'une mort ennuyeuse...
Soixante-dix.
Souvent, Sammi finissait par le remarquer. Elle me fixait silencieusement depuis son lit ou bien se levait, m'enjambait en grognant "Gicle ou je t'écrase!", pour aller vers le frigo se servir son indispensable verre de lait frais du matin. Plus le temps passait et plus j'avais le droit, en prime, à de régulières leçons de morale.
"Hey, mec, c'est quoi ton problème? Tu nous fais quoi là... Du culturisme? Je hais ces putains de branleurs! Et pour la suite? Tu vas te bourrer de blanc d'oeuf, t'injecter cette saloperie de testo, te bousiller la colonne et finir en apothéose en gardant la bite molle toute ta chienne de vie? Va faire ça ailleurs! Crois-moi que si j'avais su ça t'aurais pas foutu l'ombre d'un orteil ici!"
Et puis, un début de journée comme un autre où je m'attendais déjà à me prendre son sermon habituel...
Rien.
Sammi s'assit calmement sur un coin de mon matelas, pensive. Elle alluma une clope, puis, quand j'eus terminé mes pompes, me décocha un sourire et dit d'une voix douce:
"J'suis plus dupe tu sais.".
Silence.
Elle, petit hochement de tête: "Tu crois peut-être encore que je t'ai proposé d'emménager pour le loyer... Ben non tu vois. Des clients adeptes de financial domination me le payent. Le proprio, ce gros dégueulasse, j'avais pas envie de le gâter toutes les semaines. "
Silence. C'est parce que question gestion de tes finances, ma belle, t'assures pas.
Moi, essoufflé: "Et, donc... Pourquoi?"
Silence. Parce que tu le gères comme ça, ton traumatisme.
Moi: "Pourquoi alors?."
Silence. Parce que quoi que t'en dises, tu gères mal la solitude.
Merde, tu l'as quand même pas fait pour ma gueule?...
Elle, recrachant une bouffée et se levant pour se diriger vers la salle de bains: "Y a quelque chose chez toi que je dois tirer au clair. En attendant, tu m'excuseras mais j'ai ma gym de Kegel à faire."
Moi, la regardant s'éloigner: "Gym de... Quoi? Attends, je suis censé me démerder avec ça?"
Claquement de la porte de la salle de bains.




"... Paraît que du temps de l'Ancienne Egypte ils en avaient déjà. Ouais, genre les bouchers en portaient pour éviter de patauger dans les flaques de sang. Et ces putains de cavaliers Romains aussi en avaient, elles maintenaient leurs pieds dans les étriers. Et à partir des années 1500, tous ces branquignoles de la haute, genre De Médicis ou Louis XIV, ils s'y mettent. Et comme ça, bling, c'est devenu une connerie d'accessoire de mode..."
Sammi ralluma une blonde, en tira une longue taffe dont la silhouette amaigrie ressortit trois secondes plus tard.
"Bref, après ça, elles ressurgissent à l'ère industrielle sur des dessins fétichistes. Les fantasmes des dessinateurs font partie intégrante de la structure de chaque chaussure et mec c'est là que ça devient intéressant: tu t'aperçois que, bien souvent, dans un oeil masculin, le talon ne représente pas seulement un piédestal, mais une forme phallique... Des modèles non-mixtes parfois complètement tordus commencent à voir le jour et être exposés au public. Et, à la fin des trente glorieuses, juste avant que la World War II ne pointe son cul, les semelles compensées apparaissent, et André Perugia invente le talon-aiguille."
Il devait y avoir une trentaine de boîtes à chaussures autour de nous, mais la voix de Sammi continuait de résonner du fond de son placard, d'où ne s'échappait qu'un filet de fumée.
"Après la guerre, Charles Jourdan amincit et allonge le talon de l'escarpin classique: huit centimètres. Huit centimètres de bois ou de plastique. C'est Roger Vivier qui, pour le renforcer, aura l'idée d'insérer une tige en métal dans le talon. Ce qui donna naissance au Stiletto qu'on connaît, et qui dépasse dix centimètres.."
Le corps de Sammi se figea un instant. Puis, comme au ralenti, elle ressortit de la penderie, une boîte grise entre les mains, et ses yeux vinrent se planter dans les miens. Ses iris. Ses pupilles tremblantes. Deux paillettes flottant dans la glycérine d'une boule à neige. La chute perpétuelle de deux satellites en orbite, attirés par la gravité vers une planète qui n'a de cesse de les rejeter, indéfiniment.
"J'ai toujours aimé porter ces pompes... Mais aujourd'hui, ça a un sens, disons, particulier pour moi."
Sammi ouvrit la boîte, et la dépouilla d'une couche de papier journal froissé: elle protégeait une paire d'escarpins noirs.
"Une nuit y a six ans de ça je rentrais du boulot, un club privé dans le dix-septième, un rade à champ' assez miteux, d'ailleurs il a fermé depuis. Devait être quelque chose comme deux heures et demi. Donc je m'engage dans une petite ruelle pour rejoindre l'Avenue des Ternes et filer chez un client en taco. Et là d'un coup je remarque qu'un mec est sur mes talons. Si ça se trouve, ça fait un bon moment qu'il me suit comme ça. Depuis le club peut-être? Un client frustré? Fanatique? Taré? Fuck! Alors j'accélère un peu le mouvement, sans faire de vagues - ces mecs-là c'est comme des clébards, si tu cours ou que tu brailles ça les fait triquer puissance dix. J'ai le palpitant qui s'emballe sec, et mes jambes s'entrechoquent tellement que je sais pas si je vais finir par arriver un jour au bout de cette foutue ruelle, déserte et mal éclairée. J'amortis comme je peux le bruit de mes pas mais ce boucan en finit jamais de rebondir sur les murs des immeubles. Et là quelqu'un gueule, HEY! HEY VOUS! qu'il fait. Je l'emmerde et trace, pas question de freiner. Finalement, arrivée su'à la moitié de la rue, le type me rattrape quand même. Il arrive à ma hauteur, décrit un arc de cercle et vient se planter juste devant moi. Appuyé à un poteau, essoufflé, puant la gnôle et l'eau de Cologne, il me sort: t'as tes papiers? Tes papiers? J'espère pour toi qu't'as tes papiers sans quoi t'es bonne pour... Le trou, eh!... Il se marre. Parlant d'trou, dis... Aussi bonnasse qu'ça tu s'rais poh une pute? Dis, ma... Ma tire elle est juste lo, garée dans l'virage. Un peu étroite mais, elle f'ra bien l'affaire, eh! Par contre, j'en connais une qui d'vrait pas l'être... Etroite! Il ricane encore, grisé par sa propre connerie. Moi, tout ce que je fais, c'est rester piquée là avec les cannes qui tremblent, à me demander si ce con est vraiment un flic en civil. Je... Je sais pas qui vous êtes, je lui crache. Et je m'en carre. Mais tu d'vrais poh ma belle, qu'il répond, tu d'vrais poh! Il vient plus près. T'sais que ça s'rait facile... D'trouver quelqu'chose à t'coller sul'dos. Disons, eh! T'serrer pour racolage, n'importe, quesse t'en penses?... Il s'approche encore, je recule, me crashe le dos contre un mur. Maaaaaiiiiiiis c'est ton jour de chance, ma belle, ouais! On pourrait p'têt'... Eh! S'arranger, hein, toi et moi? Il tente de me taquiner le menton du bout d'un index sale, je détourne la tête. EH! T'voh m'suiv' gentiment et pas faire la coincée, on est au moins deux à savoir qu't'es poh d'ce genre-loh... Il me flaire, me colle son haleine de chiottes, me renifle encore. Hey mais... T'sens... T'sens l'champagne! Et le voilà qu'essaie de me galocher, ses lèvres ventousent les miennes, je serre la mâchoire, sa langue cherche à s'introduire, guette la mienne derrière mes dents, j'asphyxie, et là je lui donne un bon coup de talon sur les orteils."
Sammi s'en ralluma une, reprit son souffle.
"Quand je l'entends gueuler les dents serrées, salope, t'avise poh d'décamper, je suis déjà loin, presqu'au bout de la ruelle. Mais il se remet à ma poursuite, avec son pied tout boiteux, et ce connard galope sec, plus vite que moi. Je cavale à toute pompe, hurle AU SECOURS... MAIS AU SECOURS MERDE!, à quoi répond un silence de mort... et pour finir en beauté je me rétame. Pas le temps de me relever, le voilà en nage au-dessus de moi, moi sur le ventre. Alors pétasse on s'est viandée? Eh! Il rote. Ah t'as voulu t'servir d'tes beaux talons contre moi! Eh! Boh tu voh apprendre qu'on m'résiste poh impunément! Eh,... Eh..."
L'espace d'un instant, je vis pour la première fois le regard de Sammi s'incliner vers le bas, s'embuer, briller d'un éclat vitreux que je ne lui connaissais pas. Elle se mit à renifler, et sa voix dérailla légèrement lorsqu'elle reprit d'un ton plus bas:
" Il me met sur le dos, et chope mon pied droit par le talon. Je résiste. Tu vas faire quoh maintenant hein sol'pute? T'débattre? Vohzy tiens! Débats-toi. Essaye un peu qu'je m'marre. Il tire sur l'escarpin, et mon talon en sort avec un 'fop' sonore. Shhhhh, quelle chienne... C'talon est plus long qu'mon majeur! S'poh vrai, dis? Tu voh m'dire ça!... Il laisse tomber la chaussure à côté de lui. Plus je tente de garder mes jambes bien serrées, plus elles tremblent. Moh parole, t'es pire qu'une Parkinson! Ses doigts sales se collent à ma peau, et le voilà qui tente de m'écarter les cuisses de force, de fouiner sous ma robe. Eh! T'voh t'ouvrir bordel? Coup de poing dans le ventre. LOH! Boh tu vois, t'a poh fallu longtemps! Eh! Mais... Mais... T'es d'joh toute humide! Je crie: DANS TES RÊVES CONNA... Nouveau coup de poing qui me coupe la respiration. Tu peux m'mentir à moi moh... poh à lui, eh! Il brandit son majeur juste avant de le fourrer à l'intérieur de moi. Comme au bélier, il force le passage. Il bourrine, déjà, en commençant à haleter. Je hurle, tape des poings par terre. Boh tu vois, tu vois qu't'aimes, eheh! M'attends, c'est rien... Une voiture passe, éclaire son sourire humide. Quand il ramasse l'escarpin et en pointe l'aiguille vers moi, j'ai même plus la force de gueuler. Et TIENS et TIENS! Il me bourre la chatte à coups de talon, et la douleur me tire des cris que je ne peux même pas sortir. A travers elle, je sens mon sang commencer à se répandre sur le bitume, et je tourne de l'oeil au son des dernières saloperies indistinctes que le type m'adresse.
Sammi semblait convaincue que son agresseur était impuissant. Elle savait reconnaître les signes d'une virilité contrariée. Au cours de toutes ces années à bosser dans l'industrie du sexe, elle avait pu voir quantité de types incapables de triquer. Ils raquaient la thune, se retrouvaient devant elle et... rien. Puceaux. Handicapés. Castrés par une mère abusive. Violés. Trop timides. Trop bourrés. Accro aux antidépresseurs, aux anxiolytiques... Pour d'autres, ce n'était qu'un problème ponctuel. Parfois, certains se foutaient en rogne et devenaient violents. D'autres avaient prévu le coup et se ramenaient avec des valises bourrées de matos. Les amateurs d'accessoires n'étaient pas nécessairement tous impuissants, loin de là - certains étaient en pleine possession de leurs moyens et, actifs et/ou passifs, appréciaient néanmoins la pénétration avec quantité d'accessoires. Mais pour d'autres, c'était absolument nécessaire: ils ne bandaient pas, ou uniquement avec toutes sortes d'objets à la main ou dans le fion.
Je ne savais que dire. Et ça tombait bien: Sammi voulait juste que je l'écoute. C'est ce que veut une femme, parfois: rien qu'un peu d'attention. Ni interrogatoire condescendant, ni conseils éculés, ni jugement péremptoire, ni réflexions paternalistes. Remballe. Et pour ce qui est de ton avis, tu peux toujours te le fourrer là où le soleil ne brille pas. Alors pour une fois dans ta vie, ferme ta gueule, et ouvre bien grand tes esgourdes. Pour quelques minutes, t'as rien de mieux, même rien d'autre à foutre.
"Je sais pas quand ni qui m'a trouvée mais je reprends connaissance dans un lit aux urgences avec une affreuse douleur à l'entrejambe. Là, un doc à la mine patibulaire m'explique gentiment que j'ai le vagin en charpie et besoin d'une reconstruction de fond en comble. Chirurgie reconstructrice que la Sécu ne me remboursera pas, ça va de soi, qu'est-ce que tu crois je peux crever la gueule ouverte. Mon sac m'a été rapporté - moins le fric qu'il contenait -, ainsi que mes foutus escarpins. Propres. Nickels même. Clean je te dis! Pas l'ombre d'une empreinte ou d'une tâche de sang, par exemple. Comme c'est la procédure, les flics ont été contactés. Ils se pointent dans la chambre et, d'un air suspicieux, me posent une petite dizaine de questions, m'examinent vaguement, bavardent rugby avec deux infirmiers et c'est marre, on en entendra plus parler: d'abord, c'est basiquement des poulets, et les condés se serrent les coudes. Ensuite, je suis une pute, et qu'était à moitié beurrée au champ' au moment des faits. Tu suis mon regard? Les preuves peuvent bien aller se faire foutre quand on défend ses propres intérêts. Ils ont l'habitude. Des quiches comme moi, ils en voient défiler plus d'une. Une de plus ou de moins... "
C'était donc ça qu'on appelait justice... J'en avais vaguement déjà entendu parler, ouais. A quelques rares exceptions près, la plupart des flics partaient du principe que les putes ne se faisaient jamais agresser sexuellement. Ou plutôt, que se faire agresser était l'essence même de leur job: ces filles n'avaient aucune limite, elles pouvaient tout accepter rien que pour un tout petit peu de fric. A chaque passe elles se faisaient violer par leurs clients, c'était là leur routine, les risques du métier; on ne pouvait donc pas décemment appeler ça une agression.
Dans la même situation, une femme dite respectable n'était qu'à peine prise au sérieux lorsqu'elle venait faire sa déposition. Regardée de travers. Perçue d'un oeil soupçonneux, surtout si elle avait pris le risque de porter un peu trop de maquillage, une jupe trop courte... Mais entre elles et les femmes de petite vertu, de mauvaise vie, les filles de joie, les fleurs de macadam, il existait encore un cran de différence, du point de vue d'un flic lambda. Et ils étaient loin d'être les seuls à voir les choses de cette façon.
"Ca paraît fou hein... Crois-le ou non, mais dans l'urgence dans laquelle je me trouvais, en l'absence d'une reconnaissance juridique de l'agression, y avait pas de prise en charge possible. Je devais faire vite, mais si y avait eu ne serait-ce qu'une seule possibilité, la plus infime, la plus incertaine, la moindre petite solution, où qu'elle ait pu se planquer, putain je l'aurais trouvée. Alors, en espérant que ça suffise, j'ai tapé dans mes économies et trois collègues du club se sont cotisées pour moi. Heureusement que a sororité peut exister..."
Plus tard, des années plus tard, des collègues du centre pour femmes et des juristes de ma connaissance me certifieraient qu'il y avait forcément eu une anomalie judiciaire là-dessous. Que mon amie avait certainement dû être mal informée. Qu'il existait des moyens de contourner de trop longues procédures pour obtenir une prise en charge complète des soins, y compris en l'absence de reconnaissance de l'agression. Cependant, aujourd'hui encore, je ne peux douter de la sincérité de Sammi et du fait que, s'il y avait effectivement eu une solution, elle en aurait nécessairement pris connaissance. Mais avoir dû la chercher dans l'état où elle se trouvait, le faire à la place des incompétents qu'on payait pour ça, était déjà tout simplement insensé.
"Une vaginoplastie, des complications et deux interventions de reconstruction plus tard, je me retrouve complètement fauchée et avec un néovagin - en chirurgie, c'est comme ça qu'ils appellent un vagin reconstruit. Au départ, ma nouvelle chatte est comme anesthésiée, elle ne possède plus aucune sensibilité. Sonnée, je commence à prendre conscience de ce que j'ai perdu. On me file un tas de sprays, humidificateurs, désinfectants, antiseptiques divers, on m'inscrit à des séances de rééducation... Mais je ne ressens plus rien et, puisque tu te poses certainement la question, pas davantage de plaisir non plus. Je passe mes journées à chialer. Paniquée, déboussolée, je m'explore, tente de me stimuler toute seule mais... Toujours que dalle. Par chance si on peut dire, la partie extérieure de mon clito est intacte. Mais, comme tu le sais peut-être, le clitoris est un corps caverneux qui possède une partie interne scindée en deux piliers, deux racines arrondies s'étendant sur une dizaine de centimètres autour de l'urètre et du vagin. Il est relié aux tissus intravaginaux par environ huit-mille connexions nerveuses. La grande majorité de ces terminaisons nerveuses se trouvent à l'entrée du vagin... Et on peut dire que moi, j'en ai perdu un paquet, tu vois... Alors je décide d'aborder le putain de problème autrement: faire comme si je repartais de zéro, comme s'il s'agissait, là aussi, de rééducation. Je me dis: ce n'est plus ta chatte d'avant, deal with it. Pour l'instant, c'est un nouvel organe qu'il te faut t'approprier. Mais, tout comme ta chatte d'avant, il possède ses spécificités, sa particularité, ses caractéristiques propres. Sa personnalité. La tienne. Ton désir. Il est là, sous ta peau, vibrionnant, palpitant, sur le point d'affleurer à la surface. Retrouve-le! Fais-le ressurgir. Renoue avec lui... Alors, pendant mes séances de rééducation masturbatoire, je commence à prendre l'habitude, dans un premier temps, de stimuler d'autres régions de mon corps, d'autres zones potentiellement érogènes. La pointe de mes seins par exemple, mais aussi... Mes orteils. Mes poignets. Le creux de mes bras, de mon cou ou de mes épaules... Tous ces recoins qu'on n'explore que si peu, et trop souvent de façon préliminaire et superficielle, je les cultive, les développe en outils de mon plaisir personnel. Mes doigts dévalent des champs d'épiderme, leur pulpe ricoche délicatement sur les fibres de ma peau, dessinant des ondes qui se répandent par vagues successives dans la moindre petite cellule de mon organisme... Jusqu'à faire frémir de nouveau ma chatte elle-même. Je me souviens, quand le premier frémissement est arrivé au bout de quelques mois. Ce petit spasme, qui contenait déjà tant de violence sourde, tant de désir contenu. C'est lui qui a déclenché tout le reste."
A en croire Sammi, n'importe quelle zone corporelle, correctement stimulée, pouvait devenir une zone érogène, et, par fainéantise, par manque de curiosité et d'audace, la plupart des gens n'exploitaient pas le centième de leurs possibilités. Obsessionnels, ils s'acharnaient sur un espace de la taille d'un timbre poste, alors que leur enveloppe charnelle entière était un champ de richesses insoupçonnées à explorer, fertiliser. La peau, la chair, et puis sous la chair. Cela demandait simplement de la pratique, de l'exercice, et surtout une grande ouverture d'esprit. Nous devions retrouver goût aux accidents heureux, à l'expérimentation, au tâtonnement, à cette naïveté gourmande, cette innocence enfantine perdue avec le temps. Etre vierges à nouveau, et ne pas savoir ce que nous faisions. Jouer. Hors des rues, des rails et des routes toutes tracées.
Tant que nous ne faisions de mal à personne. Nous n'en étions plus à arracher les ailes des mouches, que diable.
"Au fil des jours, des semaines, des mois, frémissement après frémissement, ma chatte se déprend progressivement de ses meurtrissures fantômes. Ce qui s'était changé en plaie frissonnante aux berges dentelées redevient une bouche palpitante aux lèvres pleines, retrouve l'appétit, ouvre de nouveau ses mâchoires avec une douloureuse avidité, une voracité surgie du tréfonds, et engloutit mes doigts, un à un... A ce stade, je me suis remise à bosser au club depuis six mois, comme simple stripeuse. Il est encore bien trop tôt pour penser à dépouiller du micheton par d'autres moyens. Je me dis: lorsque j'aurai repris pleine possession de ma chatte, peut-être pourrons-nous l'envisager. Ouais, peut-être. De même en ce qui concerne les escarpins noirs, au placard depuis l'incident: je les renfilerai lorsque je sentirai qu'il est temps. Plus tard. Peut-être jamais. A ce stade, j'en ai envie, mais peur aussi."
Selon Sammi, les victimes de viol devaient arrêter de chialer dès que possible. Faire le tour de leur douleur, et puis s'en relever. S'en remettre. Ressortir. Regagner l'espace public et risquer à nouveau de se faire agresser. C'était un risque inévitable, que toutes les femmes, sans exception, prenaient déjà. Il était incontournable pour quiconque souhaitait vivre pleinement. La sécurité n'était qu'un concept, elle n'existait pas dans la nature. Après tout, chaque jour, nous affrontions, parfis inconsciemment, des dizaines de situations à risques multiples. Nous passions au travers de dangers quotidiens. Nous risquions la mort en permanence, à chaque instant.
Nous survivions au trafic autoroutier, toutes ces bagnoles pleines de chauffards, de tarés potentiellement armés de rasoirs et de couteaux.
Nous survivions à l'air vicié, à l'eau souillée, à la bouffe industrielle, et aux ondes électromagnétiques. Aux germes pathogènes, aux infections virales, aux guerres intestines, aux échanges de fluides, aux sécrétions ennemies, autant qu'au cauchemar climatisé, au sexe aseptisé, à la violence lyophilisée.
Sammi disait aussi qu'il ne fallait pas céder un pouce de terrain aux agresseurs, ni mettre sa vie entre parenthèses. On devait continuer à aller de l'avant, tout en apprenant à se défendre, car la société ne vous l'enseignait pas: elle vous incitait plutôt à dépendre d'un ou plusieurs hommes. Elle vous assurait que vous ne vous relèveriez jamais d'avoir subi une agression sexuelle. Mais jamais elle ne vous donnait d'armes pour riposter. Jamais elle ne vous apprenait à filer un bon coup dans les gonades de votre agresseur. L'autodéfense pouvait représenter une excellente solution.
Pour moi, c'était plus complexe. Il y avait définitivement du vrai là-dedans. Mais encore fallait-il pouvoir mettre ça en pratique, et à son propre rythme. Avoir la volonté, le cran, le courage nécessaire. Chaque victime possédant une expérience et un ressenti différents, elles n'étaient pas toutes dotées de la même force pour dépasser un ou plusieurs traumatismes.
"Et puis trois ans après, le club ferme pour de bon. En attendant d'en trouver un autre qui m'embauche, je fais caissière dans une supérette, puis la plonge pour un petit restau à Clichy. Au bout de cinq ou six mois, un jour, le taulier vient me voir pendant la fermeture et menace de me renvoyer si je lui taille pas une pipe. Je sais c'que t'es. t'es qu'une traînée et les traînées ça s'éduque! qu'il fait. Peut-être bien qu'il connaît un de mes clients, ou qu'il a maté mon derche un soir au club. Ou peut-être qu'il sait rien de tout ça. C'est certainement la manière dont il traite toutes les femmes. A moins qu'il ne réserve ce privilège qu'à ses employées. Ou seulement aux putes? C'est bien connu, les putains bronchent jamais. Aucune volonté, aucune limite, toujours d'accord! Seulement là, ce gros porc vient de tomber sur la seule à qui il va pas pouvoir la rentrer comme il veut."
Sammi mettait toutefois un point d'honneur à ne pas critiquer celles qui acceptaient de se soumettre aux désirs de leurs employeurs. Les femmes étaient assujetties à l'Etat patriarcal, et après tout, disait-elle, certaines n'avaient vraiment pas le choix si elles voulaient garder leur poste. D'autres, dans un contexte différent, se servaient simplement des armes dont elles disposaient pour pouvoir s'intégrer et progresser. C'était de bonne guerre. Les hommes étaient de toute façon loin de se limiter à utiliser uniquement leur savoir-faire ou leur intelligence pour parvenir à leurs fins. Ils usaient et abusaient en permanence de leurs privilèges. Pourquoi les femmes n'auraient pas pu en faire autant?
Et à toutes ces meufs, on disait: tu ne te respectes pas.
Et à toutes on disait: si tu ne te respectes pas, n'attends pas qu'on te respecte.
On décidait à leur place de ce qui constituait le respect de leur intégrité physique.
Quoi qu'elles fassent, les femmes trinquaient, d'une façon ou d'une autre. Elles étaient salopes, ou virées. Tant qu'à faire, autant être une salope, une vraie, disait Sammi. Et à fond. Pousser les hommes dans leurs retranchements. Mais, dans son cas, ça signifiait faire les choses en grand: se faire virer ET redevenir pute. Vendre du cul seulement quand et à qui elle voulait, selon son consentement à elle. Respecter ses propres limites, au lieu de céder aux caprices d'un petit tyran qui, bien sûr, pouvait rajouter des petites lignes au contrat, gratis et chaque fois que ça le prendrait comme une envie de pisser. Elle avait toujours pu me soustraire à ça. Même dans les clubs où tout le monde sait bien que c'est chose courante et admise, un peu plus qu'ailleurs.
"Donc, voilà que je me barre sans dernier salaire et me retrouve une nouvelle fois sans emploi. Parfois, tu vois, la nécessité est affaire d'interprétation. Et à d'autres moments, nettement moins... Là par exemple. Que pouvais-je faire d'autre que de penser sérieusement à rempiler? Persévérer dans le monde du travail classique, peut-être? Laisse-moi te dire que si c'est soit être esclave d'un patron pendant des années et faire un boulot chiant pour être payée au lance-pierres, soit faire pute indépendante et gagner un peu plus, alors pas la peine de cogiter, de mon côté c'est tout vu, mec. On est tous bien forcés de turbiner pour vivre. Autant choisir son gagne-pain quand on le peut, envoyer chier l'enculage patronal et pouvoir vivre à peu près décemment si possible!"
Pour Sammi, patron ou mac, il n'y avait aucune différence, et faire la pute librement pouvait représenter une alternative, un moyen de ne pas se laisser imposer n'importe quoi par un boss. Il fallait être indépendante et forte. Faire respecter ses limites auprès des clients qui voulaient en abuser.
Je me demandais tout de même: après ce qui lui était arrivé, comment pouvait-elle envisager de reprendre le tapin? Avait-elle déjà eu du plaisir à faire ça? Et maintenant, en aurait-elle encore?
"Donc, après plus de deux ans de congés, je suis redevenue pute. Oh, tu penses bien que ça ne s'est pas fait pas comme ça en un claquement de doigts de micheton hein... Il y a eu le doute, la peur... Des images dégueulasses me reviennent quand je vois ces flics de plus en plus nombreux à zoner aux abords de nos trottoirs. Ca m'emmerde peut-être de l'admettre mais je frissonne toujours autant en les voyant... Je remarque aussi que, du coup, y a de moins de filles qu'avant dans la rue. Je ne sais pas encore quoi mais quelque chose de très inquiétant est en train de se produire, ouais tout ça ne fait que commencer je te le dis... Bref, histoire d'aborder la question tout de suite, tu te demandes sûrement comment j'ai pu recommencer après ce qui m'est arrivé, pas vrai? Déjà, il faut que tu comprennes ce qui me motive depuis toujours à le faire... Faut savoir que dans ce métier, du plaisir sexuel, j'en ai jamais pris des masses. La plupart des putes que je connais ne prennent leur pied que très occasionnellement. Bien sûr qu'on peut aussi le faire parce qu'on aime baiser, mais on ne va pas se le cacher: c'est rare de tomber sur un micheton un minimum fringant, dégourdi, et pourvu d'un calibre de taille acceptable. On le fait en premier lieu parce que, pour nous, c'est peut-être le moins désagréable des moyens de survie. Ce boulot est difficile, mais c'est le moins déplaisant que j'aie pu faire jusqu'à maintenant, et le plus rentable, et de loin... Et, si tu veux savoir, devoir simuler, baiser sans aucun plaisir ne me dérange pas tant qu'on me respecte. On ne va pas se mentir: tout le monde le fait, à l'occasion. N'importe qui peut baiser pour d'autres raisons que par désir. Pour se faire accepter, aimer, pardonner... Pourquoi ne le ferais-je pas pour bouffer?... Ensuite, comme je te l'ai dit, j'ai toujours adoré baiser. Je ne vois pas pourquoi ça changerait... J'ai encore des sensations. Oui, elles ont diminué, raison de plus pour en jouir au maximum, explorer toutes les possibilités qui se présentent, que ce soit dans ma vie privée ou avec les rares clients potables. Cette petite miette de plaisir dont on me laisse encore disposer, je veux en profiter à fond, et continuer à vivre ma vie aussi intensément qu'avant. Pas comme tous ces cadavres ambulants qui paient pour mes services. Tu vois, malgré ce que j'ai enduré, aucun de mes anonymes aux paupières trop lourdes ne pourrait se payer la nuit comme moi je me la paie..."
... La nuit pleine et entière, cet océan mazouté qui avance et se retire par vagues successives, ne laissant pour seul vestige sur les visages glabres des michetons que ces cernes en forme d'onde qui viennent border leurs yeux à demi clos. Leurs yeux, comme deux points d'impact étoilés dans les fêlures desquels Sammi se glissait comme par accident, elle qui savait prédire leur avenir dans le tas de billets froissés qu'ils abandonnaient comme des miasmes sur le bois fatigué d'un conptoir ou le cuir crevassé d'une banquette. A l'instant où elle les cueillait, la plupart étaient déjà bien mûrs, tout juste à mêmes de distinguer les contours incertains du monde qui les entourait, ou de la gambette soyeuse qu'elle leur offrait, leur tendait comme un défi, et qui taquinait avec espièglerie leur entrejambe turgescente. De son corps, ils ne percevaient plus qu'une image trouble, pâle et pourrissante dont les débris se désagrégeaient sans fin au fond du verre à whisky qui leur avait tenu lieu de confident les trois précédentes heures durant. Et pourtant, dire que cela avait l'air de les contenter, de leur suffire amplement, serait un bel euphémisme. A peine avaient-ils agacé l'orée de son triangle des bermudes du bout d'un gland fébrile, qu'ils perdaient pied, déjà, à ne plus montrer que le blanc de leurs yeux, leur éclat visqueux, lorsqu'ils ne se remboursaient pas directement dans leurs calbutes... Aucun de ces types, trop occupés à se rincer le sifflet toute la soirée, bien trop pour être foutus de retenir la gâchette plus de trente secondes le moment venu... Aucun de ces empaffés ne pouvait s'offrir autre chose qu'un minuscule fragment d'étoffe fanée, arracher à la volée quelques miettes de ces oripeaux chic et toc dont la nuit sait se parer une fois la lune levée et les lumières tamisées. A peine avaient-ils remballé leur matos qu'il était déjà temps de se frayer un chemin au radar, au fil des artères de goudron humide, pour regagner la pénombre d'une chambre d'hôtel, la quiétude d'un appartement vide, où reposer entre des draps glacés, ou la tiédeur du lit conjugal, où retrouver le regard las d'une femme depuis trop longtemps fatiguée de leurs turpitudes. Retrouver leur petite vie morne. Mais toujours hantés par le souvenir diffus des trucs de dingue que Sammi leur avait fait. Et si tout ça n'avait été qu'un rêve moite?
Ouais, Sammi savait s'éclater comme personne. Elle se payait la nuit pleinement, entièrement. Elle la goûtait, de tout son saoul, jusqu'à la lie, la lisière. Jusqu'à l'écoeurement. Elle prêtait l'oreille au moindre de ses chuchotements, au plus minuscule de ses bruissements, de ses murmures émergeant des profondeurs de pâles coquillages qu'elle rejetait sur le rivage à son attention. La nuit était à elle, était sienne, elle lui appartenait, vibrait de concert avec les contractions de sa chatte, ces scansions délétères au travers desquelles un affluent de mollusques turgides venait se jeter et agoniser. La nuit était son amante, une déesse mi-velours mi-papier de verre, et Sammi se consumait entre ses lèvres de phosphore rouge, et elle en voulait toujours plus, toujours davantage, encore du musc encore du sel encore du souffre et mettez-lui-en une bonne rasade, qu'elle s'y noie à en perdre connaissance, à en perdre l'esprit. C'était ce dont elle avait envie, de ça qu'elle avait besoin, n'en déplaise à certains. Abuser de tout, comme à la fête foraine, avec le moment de dégoût mélancolique qui colle inévitablement au cul de la bringue. L'antigel, la baise, la blanche, la braise, tout ça était vite englouti, avec autant de plaisir ambigu que d'absolue nécessité, comme si elle avait peur qu'on ne lui retire, comme si elle avait senti sa fin proche.
Une flamboyante et viscérale impudicité à laquelle elle se cramponnait bec et ongles. Et pas question de l'en détourner.
"Les clients? Je m'en cogne des clients. Ils font leur vie, je gagne la mienne. Je suis là pour leur prendre leur fric, un point c'est tout. Pas pour les rassurer, les materner, jouer la psy ou la kinésithérapeute comme certains aimeraient... Quoi qu'il en soit, je peux te dire qu'ils sont sacrément accros à ma nouvelle chatte. Plus étroite, plus serrée... Mais moins humide, c'est vrai. Il y a toujours ce truc avec le lubrifiant. Je vois bien que certains le remarquent, tu vois le genre qui s'assure que tu prends VRAIMENT ton fade, que c'est pas du chiqué... Qui s'arrête net, les yeux ronds comme des points d'interrogation, ou commence à se foutre en rogne, à crier à l'arnaque... Au début, j'avais une boule au fond de la gorge à chaque fois que ça se produisait. Soudainement, ma vue se brouillait. Je leur cachais comme je le pouvais mais certains devaient bien le remarquer, ça aussi... 'Mais t'aimes ça?' 'T'aimes vraiment ça?'... Mais putain, on passe tous le peu de temps qu'il nous reste à faire semblant de s'amuser, on se ment tous! On triche, on vit dans le déni, mais personne ne s'éclate vraiment au fond parce que la vie est une série de petits arrangements avec un quotidien médiocre et sans surprise! Pourquoi faudrait plus de vérité immaculée dans le sexe qu'ailleurs? De quel droit ces cons l'exigent-ils? Non, putain, la plupart du temps je simule et c'est mon droit, qu'ils s'en contentent! De toute façon, c'est uniquement par fierté ou culpabilité qu'ils demandent: ils n'ont aucune envie de la voir, la vérité toute crue toute crade, et encore moins de payer pour. S'ils paient, c'est pour leur plaisir à eux, les narcissiques, assouvir un fantasme de soumission ou de domination et qu'on leur renvoie une image flatteuse et rassurante d'eux-mêmes. Pour des artifices! Mais la plupart craignent la vérité comme ils craignent les femmes. Ouais, vous avez peur de nous. C'est bien pour ça, il me semble, que vous avez fondé une civilisation où, pour nous intégrer, nous devons consentir à autant de sacrifices sociaux, en prime de ceux, biologiques, que nous faisons déjà pour la survie de l'espèce? Renoncer à notre nom, à notre corps, à notre liberté. Ne surtout pas vous faire d'ombre, ne pas blesser votre fragile égo de mâle, s'effacer devant votre grandeur autoproclamée... S'écraser. Disparaître, en somme. Eh bien non. Je suis une femme et, à l'heure actuelle, une pute, et je ne disparaîtrai qu'une fois sous terre!"
Une bande de singes a créé une société à leur image. Une société où le sexe mâle est roi. Où le sexe, c'est mal. Où l'on doit s'en vouloir de le pratiquer en dehors d'une relation de couple ou sans visées reproductives. Une société où les femmes représentent ce mal, car on les a réduites à leur capacité à tenter les hommes, à les faire bander, éjaculer. A enfanter.
Une société où l'honneur d'une femme tient entre ses cuisses.
Va t-on continuer à condamner celles qui essaient d'en tirer avantage? Celles qui s'en servent pour survivre comme elles peuvent dans un monde qui n'a été érigée ni par ni pour elles? Celles qui tentent de garder le contrôle de leur sexe en le désacralisant? Celles qui préfèrent tailler des pipes que choper la silicose en charriant le charbon au fond de la mine du productivisme déraisonné et du capitalisme déraillant? Celles qui ne veulent pas finir écureuils de Corée sur une grande roue voilée?
Sammi était la première pute que je croisais. Avant elle, j'en avais jamais approché une seule. je ne connaissais des prostituées que ce qu'on en disait dans les médias. J'avais gobé toutes leurs salades sans vraiment réfléchir.
On disait de ces femmes qu'elles étaient inconscientes de leurs actes.
Qu'elles reproduisaient des traumatismes.
On disait que toutes les putes avaient nécessairement été violées dans l'enfance. Elles n'avaient pas fait un choix éclairé: leur boussole morale était cassée, sans quoi, jamais elles n'auraient pu consentir à gagner leur vie d'une manière que la vertu réprouve. Le sexe n'est pas censé se vendre. On ne vend pas son corps sans avoir subi au préalable un perte de repères... Sur cette question, à l'heure où on savait pourtant pertinemment qu'une grande majorité de femmes avait déjà été victime de violences physiques au cours de son existence, personne n'avait encore eu l'idée de sonder la population d'autres corporations. Quel pourcentage de secrétaires avaient été violées dans leur enfance? Quid des institutrices? Des assistantes sociales? Des employées de banque? Des agents d'entretien? Est-ce que ça avait eu une incidence dans leurs choix de carrière?
Le harcèlement sexuel ou moral quotidien, le viol dans un boulot dit plus classique? N'en parlons même pas.
Les filles comme Sammi, la télé les disait: vénales. Amorales. Nymphomanes. Autodestructrices. Sans scrupules..
Ou les dépeignait toutes comme intrinsèquement victimes. Victimes d'exploitation. Victimes d'elles-mêmes. Aucune différence.
Elles devenaient tour à tour martyrs, puis criminelles. En tout les cas, aucune d'entre-elles ne trimait par plaisir, contrairement aux caissières, aux employées de fast-food, aux éboueuses, qui, elles, s'éclataient vraiment. Contrairement aux esthéticiennes, aux ouvrières à la chaîne, aux proctologues, aux thanatopractrices, qui, elles, prenaient tellement leur pied au turbin qu'elles étaient certainement toutes prêtes à bosser à l'oeil...
Pour l'écrasante majorité des prolétaires que nous sommes, tout travail est, fondamentalement, une violence, à plus ou moins grande échelle. Il implique de notre part un consentement, un choix contraint. Tout le monde vend son temps, ses facultés physiques et intellectuelles, par pure obligation. Pour vivre. La question de la satisfaction personnelle, du plaisir professionnel se poserait-elle donc uniquement lorsqu'il est question de sexe? Le cul et l'argent ne devraient jamais se mélanger, pas vrai?
Sauf peut-être pour vendre des bagnoles. Des caisses de bière. Des cosmétiques. Des repas-minceur.
Et si, du jour au lendemain, aucune modèle publicitaire n'acceptait plus de s'exhiber? L'économie s'effondrerait-elle?
Tant que vous y êtes, demandez aux serveuses, aux infirmières, si elles ne se font pas exploiter. Ecoutez-les parler de leurs conditions d'exercice. Sans compter que, de façon générale, les femmes sont payées 30% de moins que les mecs à poste égal. Vous pouvez bien fermer les yeux, mais l'exploitation gangrène tous les métiers sans exception. Or, chacun d'entre eux ne se résume pas à ça pour autant, tout comme on ne peut réduire la prostitution à la seule problématique du proxénétisme.
Des prostituées, on disait toujours: qu'elles ne se respectaient plus.
On disait tout le temps: qu'elles avaient perdu toute dignité.
Pendant ce temps, le clodo barbu cul-de-jatte de la station Etienne Marcel pouvait bien continuer à se traîner dans sa merde, ça n'indignait pas autant de monde. Etonnamment, vivre dans la rue comme un crevard, risquer de mourir gelé pendant la trêve hivernale représentait une perte de dignité tout à fait acceptable, comparée à celle de vendre son cul. Et que dire de ceux qui cumulaient les deux...
Les putes, ces pauvres hères, ces malades mentales, jamais on n'accordait la parole à aucune d'entre elles. Jamais on en entendait une seule faire part de sa propre expérience, dans toute sa singularité. Parler de son parcours. De la manière dont elle s'appropriait son taf. De la vision qu'elle en avait. Des raisons qui l'avaient conduite à l'exercer. Si elle l'appréciait ou non... Non. Les putes qui n'intéressaient personne, étudiantes, mères de famille, sans ressources, SDF, étrangères en situation irrégulière, jusqu'à votre voisine de palier, ces femmes devaient s'effacer au profit de stéréotypes folkloriques.
S'effacer.
Disparaître.
"Moi, ce sont mes clients que je fais disparaître.
- Quoi? Tu les butes?
- T'es con... Non, une bonne moitié d'entre eux sont soumis avérés, et ils disparaissent. Une heure, à mes pieds, ils ne sont plus personne. Plus rien. Les voilà délivrés d'eux-mêmes, de leurs responsabilités, de leurs craintes. Ils n'ont plus à être forts, productifs, à donner le change, à s'idéaliser pour pouvoir se supporter. Ils peuvent chialer, gueuler. Ces mecs ressentent enfin quelque chose, et chaque nouvelle séance les soulage un peu plus: quelle libération de pouvoir abandonner tout espoir. De sentir la peur te quitter peu à peu, de voir tes pires souffrances s'incarner devant toi, ici et pas ailleurs, d'être forcé de les affronter et de t'accepter enfin tel que tu es, impuissant, faillible et mortel. C'est fou tout ce qu'on peut dépasser en faisant l'expérience de ses propres limites, et à quel point on peut enfin parvenir à se connaître soi-même. Tu sais, la plupart des gens ne vivent pas pleinement leur existence: ils ne font que s'attacher à éviter la douleur... Ils se goinfrent compulsivement d'anesthésiants... Moi, j'éduque leur palais à apprécier toute la gamme des saveurs, et à se tenir à table!... Pour ce qui est de la seconde moitié de mes clients? Oh eh bien, au final je les soumets aussi, d'une manière ou d'une autre. Tiens, par exemple,...
"
... Il y avait ce truc que Sammi disait faire avec les clients les plus récalcitrants. Elle appelait ça edging: mettre un type sur la lame, le fil du rasoir. Pour ça, disait-elle, il fallait disposer d'un périnée bien musclé. Tel qu'elle le racontait, ça donnait à peu près ça: un client se mettait à la pénétrer, et elle attendait une trentaine de secondes avant de commencer à émettre des contractions vaginales de plus en plus fortes, irrésistibles, insoutenables, pour qu'il atteigne l'orgasme plus vite. Son muscle pubo-coccygien se crispait et se décrispait, réponse d'amplitude sismique aux petits va-et-vient ridicules de la bite du mec, qui, bien sûr, ne s'attendait jamais vraiment à ça. Sa queue, enserrée puis desserrée sans relâche, ne résistait jamais bien longtemps. Et là, quand il était au bord de jouir, à la dernière seconde, d'une ultime contraction de son plancher pelvien, elle expulsait son pénis hors de sa chatte. L'espace d'un court moment, il n'était déjà plus à l'intérieur, mais pas encore tout à fait ressorti, et continuait à donner des petits coups dans le vide. A cet instant, ignorant et ruinant totalement son orgasme, Sammi fixait le type dans les yeux, elle voyait son regard se décomposer, se vider de toute substance, au moment où il implosait dans le néant. Après ça, c'était comme si son petit engin luisant de cyprine corrosive, encore tumescent la seconde d'avant, se désintégrait au contact de l'air. Il ployait, ployait de plus en plus vers le sol, attiré par la gravité, comme les traits d'un visage de vieillard. Comme ces vieux qui se recroquevillent, se rabougrissent sur eux-mêmes en position foetale parce qu'ils sentent que leur figure est en train de fondre comme la cire d'une bougie...
"La première fois que j'ai rechaussé mes talons, c'était d'ailleurs pour un de mes soumis fétichistes. Rien de bien extrême, il a juste pris son pied à les sucer et se faire piétiner un tout petit peu... Cette séance de trampling, c'était plus de la mise en scène qu'autre chose, tu vois, juste une légère pression sur le torse, le ventre, le pubis puis le petit mollusque qui lui servait d'engin... Avant ça, je refusais les plans dans ce goût-là. C'était... trop tôt. Pas le moment. Mais cette fois a été un déclic: depuis, je recommence même à porter des escarpins en ville. Oh, pas ceux-ci bien sûr!", dit Sammi en laissant tomber la boîte à chaussures qui atterrit d'un bruit mat sur le parquet.. "Eux sont devenus un accessoire sexuel, uniquement. Plus rien d'autre que des jouets."
D'après elle, c'était un genre de recyclage cathartique: réutiliser ces chaussures comme instruments de mises en scène sexuelles l'avait aidée à mettre à distance ce qui lui était arrivé, à le dédramatiser. C'était sa manière à elle de dépasser ce que la société nous avait inculqué concernant les séquelles du viol. Dès l'enfance, on nous entraînait tous à voir et sentir les choses d'une façon unique, par le biais d'une morale et d'une culture commune. On ne valorisait pas les facultés d'appropriation. On ne nous donnait que trop rarement des feuilles blanches, leur préférant des coloriages, des chemins tout tracés à remplir strictement sans dépasser les traits. Il y avait du bon là-dedans, des principes structurants. Mais il fallait aussi savoir s'en dépêtrer une fois adulte. Ne pas limiter sa vie ni son identité aux contours schématiques d'une petite case à cocher dans un formulaire. Se forger une vision des choses bien à soi, retrouver son ressenti personnel, qu'ils soient conformes ou non à une norme pré-établie. Aller au devant du danger, de l'inconnu, de ce qui échappait à notre compréhension. Savoir prendre des risques, et se réinventer constamment. Nous n'avions pas à vivre en prisonniers permanents d'une seule et même réalité, au détriment de nos propres désirs, de nos propres sentiments. C'était également valable en ce qui concernait la gestion de nos traumatismes: il n'y avait aucun droit chemin, aucun remède miracle efficace pour tout le monde. Nous devions avant tout nous écouter. Procéder comme nous le sentions, à notre rythme, et à notre manière aussi étrange ou tordue puisse t-elle paraître. L'important était de choisir ce qui convenait le mieux à notre propre nature. Et ne pas hésiter à transgresser, à sortir des sentiers balisés. Savoir dépasser du cadre pour dépasser nos craintes.
Et inversement.
Tant que nous ne faisions de mal à personne.
"Comme je te disais, aujourd'hui, porter ces godasses a un sens particulier à mes yeux. Ca me rappelle combien j'ai dû raquer pour ma chatte; que l'Etat n'a rien fait pour moi; que l'enfoiré qui m'a fait ça est libre et toujours représentant de la loi; à quel point le bitume que nous foulons est humide du sang versé chaque jour. Et que parfois, la vie te baise, bien profond, et t'as plus qu'à changer de position et tâcher d'aimer ça."



"Au fond, dit Sammi, salement murgée, en levant les yeux vers le ciel nocturne, j'crois qu'on connaît que dalle au sexe. Ouais. Tout ce qu'on fait, c'est... C'est se débattre dans le noir total ballotés entre peur, honte et culpabilité. PAR MANQUE DE COUILLES, OUAIS!
- Mets-là en veilleuse, tout le monde nous mate...
- Et alors, putain? Rien à battre! Décoince bordel!
Gueula t-elle en me crachant sa fumée au visage. HEY LES GENS, SAVEZ QU'LA-HAUT Y A CINQ ETOILES DEDIEES A MON VAGIN?... J'AI UNE CHATTE CINQ ETOILES!"
Puis, en s'adressant à une femme et son chien qui passaient juste devant nous:
"Oh, qu'il est mignon le Jack Daniels!
- C'est un Jack Russel.
", corrigea sa maîtresse en fusillant Sammi du regard.
Rue de la Gaïté, deux plombes du matin, l'heure de la débauche dans tous les sens du terme, cette heure charnière qui m'était si familière, et Sammi et moi tirions sur une dernière sèche avant de rentrer à l'appart, après une soirée de dur labeur. Les basses du "Discovery" de Brian Bennett se faisaient entendre derrière les murs de la boutique, et l'enseigne de néon bleu du Sextasy grésillait au-dessus de nos têtes, dans le relatif silence de la rue, et ce léger crépitement était pour moi comme une sorte de présence chaleureuse, apaisante, étrangement rassurante, de la même manière que songer à sa propre mort peut aider à passer plus d'une mauvaise nuit.
"Non mais c'est quoi encore ces conneries... Il te fait cet effet-là le bruit du néon?
- Ouais, si je te le dis.
- T'es vraiment barré encore plus loin que je pensais. Ca doit être ton truc là, euh la... Quoi déjà?
- La synesthésie. Pour autant qu'on sache, c'est un trouble neurologique au niveau des connexions synaptiques, des neurotransmetteurs, qui régulent les informations dans le système nerveux central. Les récepteurs ne sont pas bien alignés avec les mécanismes synaptiques.
- Ouais, et alors quoi?
- Alors des sens qui ne devraient pas l'être sont associés entre eux. Un peu comme Vince quand il sort un mot à la place d'un autre.
- Comme quand t'es sous LSD?
- Sais pas. Jamais goûté.
- Tu m'étonnes, tu dois pas en avoir besoin... C'est trippant en fait!
- Pas toujours, non. Parfois, au supermarché ou dans la rue, je reçois trop d'informations d'un coup. Tout se met à clignoter, se brouille. Plus rien n'en ressort.
- Ah ouais. Comme un chien sous la pluie... UN PUTAIN DE JACK DANIELS SOUS LA PUTAIN DE PLUIE!
- Hein?
- T'as sûrement déjà vu un clébard regarder tomber la flotte derrière une porte vitrée et hésiter longuement avant de sortir se les geler dehors. Tout le monde croit qu'ils ont peur de se mouiller. En fait, c'est parce que la pluie amplifie leur acuité auditive de manière beaucoup trop intense pour eux.
- Je vois le truc... Dis, c'est quoi en fait le syzzurp?
- Oh, ça... Un genre de mixture hyperconcentrée, codéine et prométhazine, du sirop pour la toux coupé avec... Du Sprite, pour lier le tout. J'crois.
- Sérieux? Tu te fous de ma gueule.
- Pas le moins du monde. Yeong le cuisine. T'as pris de cette merde?
- Ouais, c'était l'hallu!
- Plus que d'habitude?... Dis, je me demandais... Quand tu bosses, avec ces fondus du téléphone rose, je veux dire, les conneries qu'ils peuvent balancer... Ca t'arrive d'avoir des visions?
- Tu veux dire, comme si je partageais les leurs? Carrément. Pratiquement tout le temps en fait. J'ai l'impression de rentrer dans leur crâne.
- Tu leur décris tous ces trucs que tu vois? C'est dingue. Ca fout pas les jetons par moments?
- Ben tu sais moi j'ai jamais connu autre chose, j'en sais rien... Non, la synesthésie n'est pas un problème. Disons que je la canalise comme ça, dans mon boulot.
- T'as... Genre un plus gros problème?
"
Eh merde. Mais à quoi bon le lui cacher, puisqu'elle avait sûrement déjà tout flairé. Alors, en quelques phrases, je lui avouai ce qui m'était arrivé, la raison qui m'avait incité à devenir opérateur, et le pourquoi de ma visite chez Yeong, la première fois.
"Je sais. J'avais remarqué la manière dont tu te comportais avec Vince, Clay et les clients du Sexta, tes mouvements de recul constants. J'en ai été tout à fait sûre la première fois que je t'ai vu faire des pompes après t'être réveillé en sursaut, en marmonnant que t'allais buter je-ne-sais-qui.
- Ah ouais, je marmonnais des trucs?
- Un peu, ouais. Déconne pas, mec. J'ai vu des gens se bousiller tout seuls à cause de cette saloperie. Ca te pourrit.
- De quoi tu causes?
"
Sammi et ses yeux parés d'iris couleur insectes venimeux exotiques me lancèrent un regard à l'éclat infectieux. Dans le milieu, ces prunelles-là inspiraient les plus stupides rumeurs. Vous écoutiez les patrons de bars, les danseuses, les putes, les michetons, et à en croire certains, Sammi n'était rien de moins qu'un vampire. Une succube. Une gorgone moderne. D'autres racontaient qu'elle avait contracté toutes les MST possibles et imaginables, et cherchait désormais à contaminer le plus d'hommes qu'elle pouvait. C'était ce flic, ouais, qui lui avait refilé le sida, et elle voulait se venger. Elle était devenue un véritable bouillon de culture perché sur un mètre vingt de jambes, au point qu'un tas de monde se demandait quelle force invisible la faisait encore tenir debout.
"Mais de la vengeance, mon pote!... Elle te ronge de l'intérieur, je le vois bien parfois! Et le téléphone rose, j'ose même pas imaginer comment ça doit être! A quoi tu penses, quand t'as tous ces queutards au bout du fil? T'es même pas gay, il me semble? Ca peut paraître assez malsain d'avoir choisi ce métier-là tout en fantasmant sur...
- Mais toi non plus tu les aimes pas, tes clients.
- Où est le problème? C'est pas ce qu'ils cherchent! Tous autant qu'ils sont, jeunes éphèbes, vieux croulants, célibataires ou pères de famille, ouvriers ou chefs d'entreprise, criminels ou avocats, ils ne me demandent pas de les aimer, mais de jouer un rôle dans les films qu'ils se font! Et pour faire ce travail correctement, faut virer tout besoin de vengeance de ta putain de caboche! Non, je les aime pas, mais je veux pas leur peau non plus! Leur faire les poches me suffit amplement!
"
Ouais, les gens se faisaient des idées sur Sammi. Moi-même, je la prenais pour plus dure à cuire qu'elle n'était - bien sûr, elle avait vraiment une sacrée résistance. Mais aussi plus d'empathie pour ces types que ce qu'elle voulait bien avouer. Derrière sa pudeur à l'admettre, et la crudité du verbe qu'elle employait pour les définir, il y avait une sensibilité à vif, qu'elle considérait plutôt comme une faiblesse, un handicap, un boulet, mais qui faisait partie intégrante de son talent, et transparaissait dans ses yeux lorsqu'elle s'adressait à moi.
"Peu importe ce qui t'est arrivé, c'est qu'une histoire, un truc que tu dois laisser derrière toi. Le désir de vengeance te fait t'y accrocher encore plus, le revivre chaque jour, mais tu sais quoi? T'es pas obligé d'en être prisonnier, de gaspiller tellement d'énergie pour n'alimenter que ta rage. A quoi ça te sert? Ces mecs, tu crois vraiment que leur coller une balle dans le citron va résoudre quoi que ce soit?"
Les mythes horrifiques, y compris les plus ancestraux, ceux qui résonnent encore après des siècles comme le rayonnement micro-ondes à trois degrés Kelvin qui subsiste du big bang... Aucun ne fait le poids comparés à l'ancestrale phobie du noir, à la peur du vide ou de la douleur. Même les plus balèzes des films d'épouvante, avec leurs riffs de violons éventées et leurs petites notes de piano martelées qui vous indiquent bien clairement à quel moment vous devriez commencer à pisser de trouille, pas un seul de leurs minables petits scénarios éculés pleins de loups-garous, vampires ou zombies ne peut rivaliser face à la crainte toute simple de la solitude, à l'angoisse du lendemain, ou la terreur de crever un jour... Et pour cause. Tous ces machins culturels intangibles ne servent qu'à relativiser nos peurs bien réelles. Les amoindrir, les réduire à l'état de monstres plus faciles à affronter. Les enfermer dans des histoires, pour pouvoir dormir la nuit. Parce que la réalité est bien plus craignos! Avec sa voix de baryton et ses entrées en scène orchestrées par d'écrasants accords d'orgue inspirant la culpabilité, Dieu n'est qu'un épouvantail derrière lequel se réfugier afin de trouver des excuses pour déclarer de petites guerres infantiles. Depuis des lustres, son aura de panneau publicitaire est tout autant prétexte aux pires massacres que motif pour se lever le matin. Parce que la frousse qu'inspire ce vieux barbu sénile n'est rien face à celle de devoir affronter une nouvelle journée. Vivre paralysé par la terreur du jugement dernier est toujours mieux que de reconnaître une bonne fois pour toutes qu'il n'y a aucune justice en ce monde. Que la vie, le peu de temps qu'elle dure, n'a même aucun putain de sens. Qu'il n'y a que la mort au bout - ouais, même pas d'Enfer, mais le Grand Néant... Parce que ce n'est pas une peur que vous subissez: celle-ci, vous l'avez choisie, et elle vous tient debout. Vous me suivez?
Eh bien, avec leur imaginaire de série B, bon nombre de ces gens qui colportaient sur Sammi des salves de racontars aussi idiots qu'infondés, le faisaient par peur de tomber éperdument amoureux d'elle. Ils s'empêchaient désespérément de la désirer. Sammi était la sorcière qu'ils jetaient au bûcher pour ne plus la vouloir, de la même façon que des gosses de banlieue désoeuvrés brûlent les bagnoles qu'ils ne peuvent s'offrir. L'érotisme incandescent qui émanait des potins concernant Sammi était celui des déesses de tôle froissée, cabossée, accidentée.
Pour ma part j'étais pas désespéré à ce point...
Enfin, pas en ce qui concernait Sammi.
"Je crois pas, non, dis-je. Me venger va rien réparer, mais putain c'est toujours mieux que de se dire qu'il n'y a aucune justice!
- Bah pourtant c'est un réalité et t'as plutôt intérêt à t'y faire!
- Et comment je vais vivre avec ça? Hein? Ils sont encore en liberté, merde! Je suis censé l'oublier comme par enchantement?
- Oublier, non. Oublier n'est ni possible, ni souhaitable. C'est du déni. Et puis oublier voudrait dire que tu n'as rien tiré de cette expérience. Tu ne peux pas l'effacer de ta mémoire comme par enchantement, mais tu peux...
- ... Essayer de le mettre de côté?
- Exactement. Ca te servira bien plus que de t'y cramponner... Lutter contre cette réalité ne sert à rien, ça la rend juste dix fois plus présente, mais t'agripper à ta douleur est tout aussi inutile et autodestructeur. Ton mal ne signifie rien et n'a aucune valeur.
- Peut-être, mais je... Il est tout ce qui me reste.
- Conneries! Laisse-le tomber. Lâche prise. Crois-moi, si tu tiens encore un peu à cette vie, c'est la seule solution.
"
D'une chiquenaude, Sammi jeta son mégot, qui atterrit dans une flaque. Je restai là un instant, à regarder s'éteindre sa petite lumière rouge incandescente, puis le filtre fumant dériver à la surface de l'eau.
"Et... Comment t'as mis ça en pratique, toi?"
De même qu'il est moins facile d'affronter et d'apprécier la vie toute crue que de la mystifier à l'envie, il était bien plus simple de projeter sur Sammi toutes sortes de fantasmes que de la voir pour qui elle était réellement. L'aimer, la connaître si elle vous en accordait l'occasion. Et pour cause: elle ne vous laissait jamais en avoir le coeur net. Toute question que vous lui adressiez menait à une impasse, un cul-de-sac. De nouvelles interrogations.
"On s'en branle de comment j'ai fait, on n'a pas tous la même manière de procéder, à toi d'en trouver une personnelle, celle qui te correspond le mieux. Sois un foutu autodidacte. Putain, mais tu crois peut-être qu'on m'a informée de quoi que ce soit?"
Sammi fit demi-tour, les rideaux claquèrent quand elle traversa l'entrée et retourna à l'intérieur, où Vince La Tourette, les pieds sur le comptoir, était occupé à se gratter les orteils comme un galeux.
"P-P-P-PUTAIN D'MERDE VOUS VOULEZ QUOI VOUS DEUX?
- Tu me files les clefs?
dit Sammi. Je ramène un client chez moi, là tout de suite. Lui il reste là." Elle fit un petit signe dans ma direction.
Sammi, en guise de préliminaires, il fallait qu'elle fasse drôlement les yeux doux à ce gros porc de Vincent. Il grognait bien quelques saloperies, pour la forme, mais au final, elle le tenait par les burnes, et l'aurait fait marcher sur la tête si elle avait voulu.
"Il le fait tous les soirs, me chuchota t-elle. Ca a presque l'air de le faire jouir, de se gratter comme un galeux, alors tu m'étonnes qu'il veut pas qu'on l'emmerde. Après, il récupère les squames et les fout dans des petits flacons qu'il planque dans un tiroir de son bureau, et puis il en sniffe quatre ou cinq fois par jour. T'étonnes pas quand tu t'apercevras que t'as chopé des mycoses plantaires.
- Mais qu'est-ce que tu racontes, je reste pas ici? Tu ramènes un client à l'appart cette nuit?
- Ouais, le type aux talons dont je t'ai parlé, il est marié. Attends, tu vas voir...
"
Sammi attrapa au vol les clefs que Vince lui lança.
"Thanks, Boss!"
Elle m'entraîna au sous-sol de la boutique, celui où, pendant un temps, Claytis avait entreposé son stock de lecteurs dvd. Une pièce faiblement éclairée d'une vieille ampoule brinquebalante au plafond. On y trouvait tout un arsenal de sextoys étonnants, comme une sorte de ballon de gymnastique au sommet duquel trônait un gode, ou, entassés dans un coin, les vibromasseurs les plus sophistiqués qu'il m'ait été donné de voir. Il y avait aussi une minuscule télé ainsi qu'un petit fauteuil en cuir défoncé.
"Voilà, ici t'as tout ce qu'il te faut!" dit Sammi en tapotant le cuir d'un index nerveux.
Elle voulait dire tout le stock du magasin. Sur les présentoirs, Vince exposait uniquement les boîtiers vides, pour parer à toute éventualité de vol; tous les dvds étaient stockés au sous-sol.
Tous ces pornos faits par des mecs pour des mecs... J'avais l'embarras du choix.
Sammi resta une petite dizaine de minutes avec moi, et nous regardâmes le début d'un Dorcel, le son coupé pour éviter que Vincent nous entende. Nous nous mîmes à en réinterpréter le doublage, inventant des dialogues surréalistes qui nous firent ricaner comme des buses. Exactement ce dont j'avais besoin.
C'était peut-être par le rire que j'allais pouvoir commencer à lâcher prise, à m'abandonner.
Car bientôt, pendant que Sammi irait dérider une paire de joyeuses en y collant les aiguilles de ses escarpins, moi, j'allais rester seul à regarder une infatigable blonde siliconée se faire prendre à la chaîne par son voisin de palier, puis par un pizzaiolo, un plombier, un réparateur du câble, un facteur, un flic, un infirmier de garde, un jardinier et un clodo, avant que les images ne se brouillent et que ce ne soit mon tour d'être pris, d'abord par le marchand de sable, puis par le gang des hommes-bites, ces fumiers, et je n'entendrais plus que l'insupportable choeur de leurs râles, jusqu'à l'aube aux émanations de javelle, celle dont on abreuve les trottoirs de Paris tôt le matin. Jusqu'à ce qu'une bulle rouge sang ne revienne manger la ligne d'horizon, tel l'insatiable vautour réapparaissant perpétuellement pour dévorer les entrailles ressuscitées de l'immortel Tityus.

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