01/09/2015

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J'avais décidé de me faire graver ces quelques dessins dans la chair comme on affiche une photo intime sur le mur d'une chambre d'hôtel histoire de se sentir chez soi.
"Je peux enfermer dans l'encre noire de ces tatouages autant d'intentions que tu y mets", m'a assuré Danaé, la tatoueuse.
Je savourai la douce morsure que le dermographe m'infligeait. A mesure que ses aiguilles me perforaient l'épiderme, y traçant des silhouettes féminines aux courbes pulpeuses, je faisais un pas de plus vers l'acceptation de ma déchéance et de ma mort. Du fait que, chaque jour, j'élaborais le processus de ma propre démolition, non comme un but en soi, mais comme un moyen d'atteindre l'imago qui me tenait à coeur: ne plus me laisser simplement balloter par les évènements. Créer mes propres opportunités. Faire ma place dans ce monde. L'investir, en devenir acteur, avec plaisir, curiosité et audace. Savoir assimiler une partie de sa violence. L'habiter, tel une cicatrice sur un épiderme défraîchi.
Ces émanations d'encre et de septivon abritaient la promesse que je cesserais enfin de vivre comme une sculpture qui existe déjà, passivement, à l'intérieur de la pierre brute, dans l'attente du son de la délivrance, celui de petits coups portés sur la surface. Mais le burin ne vient jamais de l'extérieur. Aucun marteau ne surgit du néant pour nous arracher à la roche en quelques nuages de poussière projetés vers la voie lactée comme la poudre du marchand de sable dans l'entrebâillement d'une paupière. Seuls les quelque deux milliards sept-cent millions de palpitations qui nous agitent le battant au cours d'une vie entière, et les impulsions électriques dans notre cerveau sont à même de briser la chrysalide et nous réveiller.



Le sommeil mériterait tout autant que l'orgasme le surnom de "petite mort". Chaque fois que nous fermons les paupières et perdons conscience, abandonnant au néant noir notre corps aux muscles paralysés par les endorphines, nous accomplissons un exercice de routine, de conditionnement, un entraînement à notre agonie prochaine. Une répétition de plus avant la grande première du "repos éternel". Avant coupure définitive de l'alimentation en oxygène. Notre cerveau lui-même nous croit déjà dans la tombe, lui qui, pour nous secouer, provoque ces stimulus musculaires, ces impulsions, ces secousses, ces petits sursauts appelés myclonies hypnagogiques. L'impression de rater une marche. De perdre pied. De tomber dans quelque chose.
Dani, une de mes amies Nantaises, avait une théorie selon laquelle on pouvait modifier ses rêves à partir de son alimentation: selon elle, les substances chimiques contenues dans la bouffe agissaient comme des pigments sur une palette. Avant d'aller dormir, on devait donc en proscrire certaines - les aliments fermentés par exemple - pour en privilégier d'autres qui favorisaient le sommeil paradoxal...
A ce moment-là, à trois heures du matin, en attendant comme chaque nuit de semaine le retour de Sammi partie satisfaire un quelconque tordu de sa clientèle, je me suis demandé ce que le syzzurp pourrait bien favoriser. Cette fois, je ne me trouvais pas dans un endroit potentiellement inquiétant, comme le métro où j'avais pris ma première dose; j'étais dans le petit local en sous-sol du Sextasy, un peu hagard, à fureter dans le stock de dvds et vhs pornos négligemment empilés sur les étagères. Au fil des nuits, j'en avais déjà vu un bon paquet, et bien peu m'avaient fait positivement de l'effet. Je piochais au hasard, partant du principe que tout ce qui m'était inconnu pouvait potentiellement éveiller mon intérêt et ma curiosité. Devenir une source de stimuli suffisante, celle qui me permettrait d'accéder à un abandon total. Pour lâcher prise, je comptais sur l'imprévisibilité des images, la découverte de paraphilies inexplorées comme des contrées exotiques. Je désirais être pris au dépourvu, trouver un support fantasmatique si surprenant qu'il m'empêcherait d'utiliser plus de deux secondes mes neurones à des fins analytiques et défensives. Me laisser aller. Que mon cerveau ne soit plus qu'une zone érogène. Que rien ne se mette plus entre moi et le plaisir. Ce que je cherchais, c'était un peu l'équivalent porno d'une cuite. Et le sirop bleu de Yeong allait m'aider à y parvenir, ou au moins, à me détendre - après tout, il le refourguait comme aphrodisiaque.
Du moins, c'est ce que je croyais naïvement à ce moment-là.
Ce sacré Vince. Là, au sous-sol, parmi tous ce tas de porno dégueulasses, de poupées gonflables et de matos vidéo de contrebande, était entreposée sa réserve de syzzurp - à vue de nez, elle paraissait si inépuisable que trois personnes auraient largement pu satisfaire leur consommation quotidienne pendant deux années entières. De toute façon, chtarbé et décalqué comme il était, Monsieur Le Grand Boss en polo Lacoste fluo, le-Roi-de-l'insulte-inusitée qui-sniffe-ses-squames-plantaires ne remarquerait jamais quoi que ce soit, me suis-je dit. Alors j'ai attrapé un des petits flacons bleus et fait couler quelques gouttes sur ma langue, puis je me suis installé dans le fauteuil, la télécommande en main et une serviette éponge à motifs psychédéliques sur les genoux, lançant la lecture d'un dvd choisi au hasard. Mes mirettes lasses, gênées par les simagrées de l'ampoule au plafond qui grésillait plus intensément que d'habitude, fixaient avec plus ou moins d'attention les scènes d'un hentaï sur l'écran du petit poste de télé défoncé quand, en m'appuyant la tête contre le dossier de cuir, j'aperçus un papillon voleter autour de la lumière pâle, décrivant des cercles chaotiques autour de la petite soixante watts déclinante, en se heurtant régulièrement au bulbe de verre. Puis, rebondissant une dernière fois sur la surface, l'insecte dévia brusquement de sa trajectoire et, comme au ralenti, tomba vers moi en tournoyant comme l'hélice d'une graine d'érable et ce faisant je le vis distinctement doubler, tripler, quadrupler d'envergure... Rien à voir avec un objet qu'on voit peu à peu se rapprocher, non, imaginez plutôt un grain de sable interstellaire amassant compulsivement sur son passage poussière de roche, poudre métallique et débris de glace pour se transformer en astéroïde... De cette manière-là, mais en une vingtaine de secondes. Dans un grand éclair blanc, l'ampoule finit par claquer, juste au moment où la mite géante se posa au sol tout près de moi. Avez-vous à peu près idée de la dégaine que peut se trimballer un bombyx buveur? C'en était un, tel qu'on le représente sur les planches entomologiques, mais avec de grandes ailes en lambeaux. Sa tête se rapprocha de mon torse, il déroula une longue trompe en forme de fouet et, d'une voix granuleuse et métallique, prononça deux syllabes tout juste audibles.
Sssssmeg-ma.
Je n'avais pas la moindre idée de ce que ça pouvait vouloir dire. Le ton me sembla être celui de l'exigence: c'était probablement là ce qu'il désirait que je lui offre ou plutôt qu'il était tout prêt à me prendre de gré ou de force, à butiner comme ces chenilles se délectent des gouttelettes d'eau qui perlent à la surface des feuilles. "Ssssmeg-ma", répéta t-il, et ses ailes frémirent un quart de seconde en bourdonnant, m'aspergeant le visage de la poudre farineuse qui les couvrait - elle sentait l'éther. Ses yeux composés, d'un noir pénétrant, vinrent se planter dans les miens. Je tombai aussitôt dans leur insondable opacité en même temps qu'aux portes d'une profonde narcose.
Les pinces d'un énorme lucane noir m'attrapèrent au vol, m'extrayant d'une interminable chute. Puis le scarabée émergea tout entier du tas de cendres sous lequel il était terré. Un homme de cellophane aux énormes globes oculaires de papier bulle le chevauchait. Une bombe aérosol à la main, il répandait dans l'atmosphère un gaz grisâtre à l'odeur obsédante de peinture fraîche qui formait au-dessus de nos têtes de gros amas nuageux très compacts. Carbonisé, le paysage entier brillait de l'éclat de l'obsidienne et du verre fumé. Quelque part au loin, dans le ciel blanc aveuglant, je pouvais entendre le genre de bruit que produirait quelqu'un cognant l'une contre l'autre les faces bombées de deux coquilles de noix de coco à une cadence industrielle...

... On frappait à la porte. Je me réveillai en sursaut. Sur l'écran, un type baisait sa jeune soeur avec ce qui me semblait bien être un cric, pendant qu'une voix-off lançait des encouragements façon commentateur sportif. Légèrement ivre, Sammi, un bocal entre les mains, fit irruption dans la pièce et s'exclama:
"Alors, t'as trouvé ton bonheur cette fois?
- Ca crève les yeux,
fis-je, laconiquement.
- On dirait pas, les tiens sont carrément explosés... Et si tu voulais me faire avaler qu'la pignole ça défonce autant... Bah tu serais, hic! Légèrement en train de me balader.
- Tout juste, Sherlock. Par contre j'vois que pour toi ça a été noël avant l'heure... Fais voir?
"
Elle l'avait déjà baptisé: Skene, en hommage aux glandes qui permettent l'éjaculation féminine. Il était d'un magnifique bleu gemmé d'écailles iridescentes.
"Putain, qu'est-ce qu'il est agité!... Et puis il a quand même une drôle de gueule ton poisson, euh... Rouge.
- Peut-être parce que c'en est pas un... Betta Splendens.
- Betta... Quoi?
- Un combattant. Ce soir, mon miché de carton voulait fêter la fin de sa blénno.
- Tu te fais payer en poissons?
- Il m'a mise devant le fait accompli. C'est un régulier, j'ai arrondi les angles pour cette fois. Les temps sont rudes, mec, et comme il est propriétaire d'une animalerie, en prime du peu de cash qu'il avait, j'ai pu choisir une de ses bestioles... Et voilà, il fait partie de notre petite famille maintenant. Le poisson, j'veux dire.
- Famille? Eurk. J'suis pas sûr d'avoir envie d'être une famille.
"
Ce mot infamant. Pathologique.

J'aurais pu lui parler de la mienne, lui raconter pourquoi, du côté de ma mère, ils ont tous un anneau gastrique. La façon dont chaque repas de famille dominical n'était qu'une séance de torture pour chacun des gosses cloués à table, ravalés au rang de vulgaires duplicatas, ne saisissant même pas toute la portée de ce qui était en train de leur arriver. Le gavage érigé en tradition, les mioches fourrés, farcis comme des dindes industrielles. Maintenant, ce n'était plus des femmes en blanc munies de sondes d'alimentation entérale qui me disaient...
Avale.
Faut bouffer, hein! T'as le teint bien blême! T'es malade? Ca va pas? T'es tellement maigre qu'on dirait un cadavre! A deux doigts de tomber dans les pommes! En parlant de ça, vite, enfile-toi donc une part du sanglier aux pommes de ton oncle, le nostalgique de Vichy passionné de chasse à courre qui ne trouve même plus de fringues à sa taille!
Avale nom de d'là!
Tu dois tout finir! Quand même, tu ne voudrais pas vexer ta cousine qui a préparé ce succulent cassoulet! Encore une bouchée! Tu n'oserais pas faire de peine à ta pauvre vieille grand-mère qui n'arrive même plus à passer sa porte, et qui a fait ce plat de tripes à la mode de Caen rien que pour toi!
Avale bon sang d'bois!
Vas-y, reprends encore de la langue de boeuf de ta tante qui manque de défoncer le plancher à chaque pas! Que tu le veuilles ou non, on te resservira d'office, une quantité encore plus importante que le service précédent.
AVALE BON DIEU D'MERDE AVALE!
Et t'avise pas de tout rendre!
Ces repas de famille à rallonge auraient pu être peints par Goya, dans sa période noire. Ce ramassis de bouseux, obèses morbides sous cachetons, aux regards bovins et aux trognes bouffées d'érythrose, ces ogres bouffis aux chicots violets de vinasse, tout droit sortis d'une toile de Bacon, quand ils t'aboyaient dessus la bouche pleine à ras-bord, encore débordante, on aurait dit qu'ils allaient te gerber à la figure à tout moment. Pendant chaque déjeuner, le débit de décibels enflait subitement, crevant les tympans comme pour contraster avec le silence cérémonieux et l'inertie mortifère de l'heure de messe matinale. Tous ces vieux trouducs gueulaient à plein volume, haussant le ton pour surtout éviter de s'écouter les uns les autres. Le niveau sonore sans cesse plus insupportable, les buffets toujours plus gargantuesques, ils n'étaient là que pour cacher la souffrance de chacun. Surcompenser, remplir des vides, c'était ça l'enjeu. Enterrés sous des couches de graisse, enserrés d'une ceinture de bourrelets, muselés d'un étau de chair boursoufflée, terrés au fond de soi, subsistaient les sentiments. Le manque d'affection, l'angoisse de crever, la peur de la solitude... Tout ça n'était que pure faiblesse qu'il fallait étouffer comme un départ de feu ou, à défaut, empêcher le plus possible d'affleurer à la surface. Une véritable constipation volontaire. On avait tous été éduqués de cette manière. Evidemment, à force d'attendre des années, on aboutissait bel et bien à l'incontinence dramatique, aux scandales tant redoutés. Machin quitte machine. Bidule a tenté de se balancer du haut du troisième. Truc part en vacances prolongées chez les timbrés.
Une fois, à la fin d'un repas, un de mes cousins a brutalement perdu connaissance, certainement suite à un arrêt vasculaire cérébral.
"Maintenant, il finira pas son dessert. T'as qu'à me filer sa part."
C'est tout ce que mon oncle a trouvé à dire, en regardant fixement son corps étalé sur la moquette vert anis de la salle de séjour.
Dès qu'un animal de compagnie crevait, on le remplaçait immédiatement par un autre, pour ne pas avoir à affronter le poids de la perte. D'autres, empaillés, continuaient à assumer leur mission de confidents silencieux, posés sur un rebord de cheminée ou un coin de table de chevet. Et quand un membre de la famille y passait, on brûlait immédiatement toutes ses affaires. Ingérer des quantités phénoménales de nourriture, comme chaque membre émérite des générations précédentes, faisait partie du même processus de déni: remplir les vides avant qu'ils ne nous remplissent. Chacun vivant dans le mensonge pour ne pas bousculer le petit confort des autres.
Avale.
Chaque bouchée te rend complice du secret familial.

J'aurais pu expliquer à Sammi pourquoi, côté paternel, ce n'était guère plus glorieux. Mais j'avais vu bien peu de ces Parigots accros au goulot et au tiercé, maniacodépressifs aux ratiches grises de nicotine, presque tous suicidés ou crevés du cancer du poumon ou de cirrhose du foie. Tout ce que je savais, c'était que mon grand-père avait écopé de dix ans de taule pour meurtre.
J'aurais pu lui raconter les moments où mon père m'envoyait acheter ses magazines de cul à sa place, avec en prime un paquet de Marlboro. Lui décrire le frisson de honte qui me parcourait à chaque fois, à la vue de la tête de la vieille buraliste, lorsqu'elle s'apprêtait, résignée, à tendre le bras jusqu'à la plus haute étagère du présentoir, pour attraper une de ces revues remplies de pages entières de gros plans sur d'énormes corps féminins aux courbes aplaties, compressées par la lumière crue émanant de fenêtres de chambres d'hôtel aux papiers peints à motifs floraux jaunis. C'était là-dessus que mon père vidangeait les petites burnes flétries dont j'étais sorti.

J'aurais pu lui avouer que j'avais échoué. Echoué à être l'élément qui aurait permis à mes parents de pouvoir s'aimer eux-mêmes. Cela avait pourtant été là mon unique rôle. Ma seule façon d'exister à leurs yeux.

J'aurais pu. Mais je ne l'ai pas fait. Il y avait plus important.
Vous l'aurez sûrement remarqué: neuf fois sur dix, lors d'une conversation, votre interlocuteur ne vous écoute pas vraiment, trop occupé à attendre d'en placer une. Quand vient enfin son tour, il ne se parle qu'à lui-même, espérant parvenir à se voir tel qu'il aimerait être - complet, accompli, immortel - par l'intermédiaire du support que vous représentez. Si vous y croyez, il y croira aussi. Comme la Terre, les gens ne savent tourner que sur eux-mêmes.
Sammi, elle, aurait certainement pu être Saturne. Vu l'envergure de ses anneaux, la foule d'astéroïdes et de satellites qui gravitaient dans le sillage de sa beauté vénéneuse, elle se foutait éperdument que vous rentriez ou non dans son orbite.
Elle était du genre qui peut dégoiser à plein régime, pendant des heures, sur des sujets divers et variés, tout en glissant entre les lignes quelques chutes de sa propre expérience comme pour récompenser votre attention. Si vous ratiez quelque chose, peu de chance de le retrouver dans une tirade suivante. Il fallait suivre, si vous espériez la connaître. Avec elle, j'avais donc appris à identifier ces moments où la fermer représentait l'option la plus judicieuse.

"Tu ne t'attends à ce que tes parents soient un minimum sains d'esprit que parce qu'ils sont censés représenter un modèle pour toi, dit-elle... Mais comme bon nombre de familles, la mienne est un réservoir de névrosés et psychotiques en tous genres. Moi aussi, je suis salement atteinte. On est tous sous antidépresseurs, psychorégulateurs, anxiolytiques depuis la puberté. Le lithium doit être notre préféré. Peu d'entre nous suivent un vrai traitement. C'est culturel chez nous, les benzodiazépines on se les envoie dans le cornet comme on s'enfile des bonbecs. Les dealers en blouse blanche enculent Hypocrate jusqu'à la garde depuis des décennies."
D'où sortait-elle? D'où une nana comme Sammi pouvait-elle bien débarquer? Ca faisait déjà un bon moment que j'essayais plus ou moins subtilement de lui faire parler de son enfance, sa famille. Et enfin, cette nuit, ça prenait. Bien sûr, le fait que je sois sous trip n'y était pas étranger: elle devait compter sur une petite chance qu'à mon réveil, en pleine descente, j'aie déjà tout oublié de ses confidences...
"Dans ma famille, personne ne communique vraiment. La plupart du temps, ils ne savent même plus ce qu'ils ressentent, déconnectés qu'ils sont de leurs propres émotions; ils ne les expriment que lorsque la coupe est déjà pleine."
Tout ce que je sus du passé de Sammi, je le tins pourtant du peu qu'elle m'en raconta cette nuit-là: une enfance à Los Angeles avec sa soeur, entre un père militaire traumatisé et violent et une mère d'origine Française, alcoolique et dépressive, qu'elles durent suivre dans son retour à Paris à la fin de leur adolescence, une fois le divorce prononcé.
"Les choses se sont jamais vraiment tassées entre cette vioque siphonnée et moi. Nos mères, tout ce qu'elles veulent, c'est nous geler, nous fixer comme sur une foutue pellicule photo. Nous garder intacts, comme on était, petits. Nous cryogéniser pour pouvoir tranquillement continuer à jouer à la poupée. Elles ne nous donnent pas la vie: c'est un putain de prêt, et les intérêts qu'elles pratiquent sont bien souvent exorbitants."
Un soir que Sammi et Cécilia, toutes gamines, étaient en pyjama vautrées sur le tapis de la salle de séjour devant le journal télé, elles aperçurent les images d'une petite fille horriblement défigurée à l'acide, gisant sur un monticule de cadavres mutilés, et leur père ordonna qu'il était l'heure d'aller se coucher. Devant la réticence silencieuse et apeurée des deux gamines, il ajouta: "Allez. On ne dit pas non à son père." Puis il montra l'écran: "C'est Gaza-Mary" dit-il. "Gaza-Mary viendra cracher du sang à votre fenêtre toutes les nuits si vous n'êtes pas sages et si vous n'avez pas de bonnes notes à l'école et si vous mangez trop de sucreries et si vous ne vous brossez pas les dents et si vous ne descendez pas les ordures au petit local et si vous refusez de filer vous coucher".
On apprend aux gosses à obéir, ne jamais refuser quoi que ce soit, toujours dire oui.
Finis tes légumes, sinon tu n'auras pas de dessert!
On se passe de leur consentement. Société patriarcale oblige, les filles font davantage les frais de ce dressage à la passivité et peuvent mettre beaucoup de temps à débarrasser leur inconscient de ces injonctions. Dès la cour de récré, un morveux boutonneux les embrasse par surprise, et elles se laissent faire. Sinon, il aurait sûrement été très triste. Les gamines n'ont même pas conscience de pouvoir dire non.
Sammi se souvenait d'avoir cauchemardé de Gaza-Mary pendant très longtemps.
"Quand on est gosse, tout ce qui passe par les oreilles s'accroche au cerveau comme à du velcro. Adulte, on commence à décrocher toutes ces idées éparses comme on cueille des baies dans une ronce. Puis, plus ou moins maladroitement, on fait le tri, on remet de l'ordre, on crée ses propres combinaisons, on hybride, on enrobe. Mais il subsiste toujours quelques miettes de ces horreurs avec lesquelles nos parents nous terrorisaient pour nous rendre dociles, obéissants. Et certaines d'entre elles nous terrifient toujours... Il y en a d'autres, en revanche, auxquelles on a peu à peu réussi à échapper, bien souvent en devenant soi-même le monstre de l'histoire."
Bien avant de savoir que sa fille se livrait à des actes de prostitution, sa mère fût la première personne à qualifier Sammi de fille indigne. La première d'une sacrée enfilade d'autres tocards dont elle n'était même pas la progéniture.
"Dignité... Je hais ce mot. Digne de quoi, bordel? C'est surfait la dignité, les dominants l'invoquent ou t'en déchoient à loisir, c'est... épuisant."
Petit à petit, certains mots dont on imprègne les gosses dans l'intention de les en dégoûter croissent en tumeurs vocationnelles.
"C'est juste une pulsion comme une autre, on ne se reproduit que par pur instinct de conservation, de préservation de l'espèce. Pour éviter de disparaître sans laisser de traces. Par trouille de perdre la vie, ces cons nous la refilent comme un virus, ils capitalisent en permanence sur leur progéniture comme sur des plantes tropicales qu'on arrose uniquement dans l'attente d'en savourer les fruits. A mesure que nous grandissons et qu'ils crèvent à petit feu, leurs pensées se fondent dans la texture de nos pensées, leurs mots dans la structure de nos phrases, leur syntaxe fusionne avec la nôtre en un inextricable circuit. Ils tentent de faire passer leurs désirs pour les nôtres et, nous qui n'avons jamais demandé à naître, nous jouissons bien vite du plaisir d'en prendre le contrepied. Désespérément. Avec force psychorigidité, et à coups de multiples et vaines provocations gratuites, nous cherchons à nous prouver que nous existons sans eux, à explorer nos propres limites et celles du monde qui nous entoure. Nous créer, à défaut de pouvoir nous trouver. Et, d'une certaine façon, nous avons bien vécu un moment cette forme d'existence dissidente. Non, chacune des milliards de cellules qui nous composent ne provient pas de ces tas de graisse ridés que sont devenus nos géniteurs: bien avant d'avoir été mis au monde, une fraction de nous existait déjà à l'état de particules éparses flottant dans l'air que nous vieux respirèrent et ingérèrent, produit du recyclage depuis des milliards d'années. Particules de lumière, résidus de cendre, de poussière, de fumier, de pollen, qui, accidentellement, vinrent se greffer au petit être fantoche qu'ils tentaient de synthétiser, créant une cohésion contrariée... Les greffons prirent plus ou moins bien, et aujourd'hui, tout ces débris prisonniers des fragiles hélices de notre ADN cohabitent ensemble au sein du même corps, des rhizomes de tensions palpables circulant entre eux. Contrairement à ce qu'affirme la doctrine populaire, les gosses n'ont jamais rien de pur et d'innocent, et c'est ce qui, au yeux de leurs parents, les rend indignes: ils sont, par essence, des mutants chimiquement instables. En définitive, cet inévitable accident de dernière minute, ce déséquilibre nous a donné la possibilité de nous construire une personnalité propre, et nos géniteurs apprennent lentement cette vérité tout en la vomissant spasmodiquement, dès qu'ils en ont l'occasion.
- ... La vomissant... Ouais...
" fis-je, à moitié dans les vapes.
Sammi extirpa de son sac à main sa petite trousse à maquillage en forme d'étui à flingue. Sur l'écran, le hentaï continuait à asséner ses plans à fréquence épileptique: une armée de poupées démoniaques, douées de vie et de parole, décidaient de se venger des mauvais traitements infligés dans leurs jeux cruels par le frangin et sa soeurette, en les manipulant à leur tour comme des marionnettes et en les violant avec la complicité du cric, d'une énorme paire de maracas Mexicaines furibardes, et d'une figurine de Godzilla, géante et rugissante, dont les yeux lançaient des rayons laser rouges. Les deux gamins étaient englués à l'intérieur d'une énorme toile d'araignée, étendue aux quatre coins de la chambre.
"Et puis, par la suite, c'est un peu comme si, toute notre adolescence, on tentait inconsciemment de recréer ce genre d'accidents, de réactions chimiques. Ce moment où tout à basculé, où nous sommes devenus un peu plus que la somme des gènes de nos parents. Dans mon cas, la découverte du maquillage a joué un rôle important.
- Dis, Sam... C'est q-quoi l'actif hyaluronique micro-infusé?...
" demandai-je en lisant les étiquettes de shampoing, de laque en spray, d'eye-liner, de fond de teint et de rouge à lèvres. "Laurylsulfate de sodium... Édétate de sodium... Propylène-glycol... Polyméthacrylate de méthyle... Octynoxate... Isophtalates... Polytéréphtalate d'éthylène... Quel baragouin..." On aurait dit un genre de poème ésotérique du style de ceux qui recouvrent parfois les murs des galeries d'art.
"Ado, je donnais pas dans ce trip-là. Bien sûr, je ne savais pas encore exactement qui j'étais, mais je voulais d'ores et déjà y rester fidèle, ne pas me perdre en suivant les modes, les canons de beauté, toutes ces injonctions culturelles tacites et étriquées qui formatent notre vision des choses et définissent à notre place ce à quoi nous devrions ressembler, comment nous comporter. Un jour d'hiver je me suis scrutée dans le miroir de la salle de bains en me concentrant sur ce que je ressentais vraiment, à la vue de ce visage qui était le mien, cette façade boutonneuse de teenager qui me paraissait chaque jour plus étrangère. A quoi voulais-je ressembler? Je ne voulais plus subir mon image mais la maîtriser. Alors, l'après-midi même, en sortant du bahut, je suis allée m'acheter du badigeon avec un peu de blé fauché à ma vieille, ma garce de mère qui me cessait de m'assommer de remarques sur l'absolue nécessité de rester une fille respectable, ce qui, pour elle, consistait essentiellement à ne pas sortir fardée et fringuée comme une pute. Se dégrader comme ça, éructait-elle, c'était pour les faibles, les superficielles, les soumises, les incapables du contrôle de leurs pulsions."
D'un geste félin esquissé de la base des cils vers la pointe, Sammi entreprit de retirer le fard pailleté accumulé sur ses paupières, à l'aide d'un petit coton hydrophile imbibé de lotion à l'eau de bleuet au ph des larmes. Un autre, imprégné de gel aux huiles essentielles, passa sur ses joues, puis sur ses lèvres, avant un rinçage à l'eau minérale. Je regardais les couleurs aux tons pastel s'accumuler sur le tas de petits ovales blancs. Elle ressentait, derrière toutes ces strates de merdes toxiques, cancérigènes, tous ces pigments chimiques dont elle se tartinait, sous ce voile de poudre empoisonnée aux métaux lourds, que ce puzzle, ce patchwork vivant que ses parents avaient composé, craquelait et n'en finissait plus de se faire la malle.
"Un gloss, un mascara, un blush et un petit miroir de poche ... J'ai passé la soirée enfermée dans ma chambre à m'amuser avec. Feuilletant des magazines, j'ai essayé tous les trucs permis, toutes les techniques décrites dans les tutoriels, toutes les idées que je n'avais même pas envisagées, jusqu'à ce que le bâton de rouge y passe. Les possibilités me semblaient infinies. Je redécouvrais ce plaisir que, plus petite, j'avais pris à me déguiser pour Halloween ou toute autre festivité. Et, de soir en soir, en jouant avec les couleurs et les textures au gré de mon humeur, en manipulant ainsi mon apparence et en me l'appropriant, j'appris à mieux me connaître, à cerner ce qui me correspondait. Et tu penses bien qu'un matin, j'ai eu envie de sortir ma petite gueule d'amour toute peinturlurée pour aller attraper le bus. Bien sûr, ça a pas fait un pli, ma grognasse de daronne rabat-joie a surgi de nulle part pour m'intercepter dans les escaliers avec la face barbouillée à la truelle et elle m'en a retournée une belle. Le plus drôle, c'est qu'à ce moment-là, elle portait un magnifique masque de beauté à l'avocat. Je ne l'avais encore jamais vue comme ça... Cinglant comme un coup de fouet, j'ai pris conscience qu'aucun interdit n'existait réellement. Que les dominants cherchaient seulement à conserver leurs petits privilèges, traçant des frontières arbitraires entre eux et le bas peuple, ce qui leur était réservé et les miettes, le permis et le défendu, le légal ou le prohibé... Des restrictions pour les pauvres. Mais elles changeaient d'une année à l'autre, d'un endroit à un autre. Tu en acceptais certaines. Tu en créais toi-même. Mais aucune règle, aucune loi, aucun jugement n'existait vraiment... A daté de ce jour, pour moi, tout fût permis.
- Y a comme qui dirait un tas d'aspects à ce genre de questions, Sam...
- Tout ce que je risquais, au fond, c'était rien qu'une tape sur la main. Une paire de tartes.
- ... Une tarte... Tarte?... Hummmm à cette heure-ci en voilà une idée qu'elle est bonne!
- J'ai encaissé cette baffe maternelle comme le plus beau compliment qu'elle puisse me faire, une marque de jalousie de sa part, une sorte d'aboutissement. Désormais, je n'avais plus peur, plus rien à perdre. Pour elle, j'étais officiellement devenue une fille indigne. Comme c'était un choix délibéré, je n'avais plus qu'à le devenir à mes propres yeux. Le maquillage représentait un moyen de découvrir et surligner ce potentiel que j'avais déjà sans me l'avouer, et qu'une divinité maléfique au visage vert avait tenté de tuer dans l'oeuf.
- ... Et des montagnes, ouais des montagnes de crème, rose et, euh, avec cette... Texture... Tu sais, genre... Veloutée, oui, c'est ça le... le mot... Et... Oh merde...
"
Terrifié, je fixais les images sur le petit poste de télé: une scène de shokushu halluciné. Du Daikichi Amano cartoonesque. Les multiples tentacules d'une pieuvre extraterrestre pénétraient les deux gamins par tous les orifices possibles et imaginables, et je craignais qu'à tout moment elles ne surgissent hors de l'écran pour venir me cueillir par la gorge. Je tentais de me planquer derrière la serviette-éponge à motifs psychédéliques... Peine perdue: virus boursoufflé, le hentaî envahit complètement mon champ de vision, et parvint même à traverser la fibre de bambou.
"Au fil des jours, mon allure changeait, reprit Sammi. J'étais entourée de meufs à qui des beaufs bronzés refilaient des litres d'antigel pour pouvoir en abuser après. Au bahut, tous ces tanorexiques camés pur sucre ont commencé à me baver dessus du regard, le genre qui te juge avant même que t'aies pu en placer une. Le genre de macho stupide et borné dont le seul plaisir est d'interdire à sa copine de faire ce qu'il fait lui-même. Un verre en entraînant un autre, un soir, je me suis retrouvée avec un de ces connards à l'arrière de sa caisse, la tire une vraie poubelle. C'est ce foutu maladroit qui m'a dépucelée. Je crois bien qu'il avait flairé le coup de la chatte bien étroite et saignante prête à être défoncée. L'enfoiré... Y en a eu un autre après ça, le gars s'est vidé les burnes avant que je n'aie eu le temps de ressentir ne serait-ce qu'un petit frémissement. Il a dû le deviner, parce qu'avant de se barrer dans le brouillard il a fait voler un billet de vingt jusqu'à la table de nuit; c'était, genre, une méprise, tu vois, mais je m'suis dit: hey, pourquoi pas?... Depuis des siècles, la plupart des mecs s'imaginent que le corps des meufs leur appartient en propre, que c'est un dû, un acquis inaliénable par principe, et c'est bien pour ça qu'ils détestent les putes. A partir de là, je m'en suis fait des tas comme lui en mode petit coup vite fait dans leur bagnole tout en leur réclamant quelques biffetons en retour. Avec ça, fausse carte d'identité à l'appui, je me suis payé mon premier piercing, un au nombril. J'ai regardé l'aiguille s'y enfoncer comme si elle s'apprêtait à me faire sortir de moi-même, de mes limites, mes problèmes, ma cervelle. A seize ans, je m'en suis aussi fait poser un au bout de la langue. Ce petit bout de titane les rendait dingues, les michetons, et je pouvais exiger d'eux quasiment tout ce que je voulais. En premier lieu qu'ils me traitent correctement, et plus encore s'ils espéraient obtenir quoi que ce soit... A dix-sept piges, je me suis fait poser un Hood vertical, tu sais, celui qui te stimule le clito en permanence... J'peux te dire que si ce flic de merde me l'avait arraché, sans déconner, je... Ca m'aurait rendue folle putain...". Ses mâchoires se crispèrent. Elle serra le poing jusqu'à ce que les jointures blanchissent, fixa un moment ses doigts tremblants qui tentaient d'enserrer quelque chose, relâcha lentement son étreinte.
"File-moi une nuigrave, mec."
Marmonnant et bafouillant des mots comme pro-xylane et isobioline, je sortis timidement la tête de sous ma serviette pour attraper le sac à main de Sammi, puis le paquet planqué quelque part au fond du sac, et enfin l'une des sèches alignées sous l'alu du paquet. L'opération me parût infiniment délicate; mes membres tremblaient tellement que tout ce que touchaient mes doigts parkinsoniens se dérobait comme une savonnette miniature humide sur le rebord d'un lavabo d'hotel. Comme tout homme d'expérience, je savais que sous le mystérieux fatras que contenait généralement tout sac à main, se trouvait un trou de ver vers un univers parallèle, un vortex sans fond capable d'aspirer chaque bras fouineur enfourné trop profond, chaque grosse paluche étrangère qui trop loin s'est aventurée, puis d'expédier ad vitam leurs sales curieux de propriétaires à la décharge des objets éternellement perdus, ce dépotoir géant oublié aux confins des ténèbres d'une galaxie lointaine. Une constellation poussiéreuse de babioles perdues reliées entre elles par les filaments d'une toile qu'aucune locataire arachnide n'habitait plus depuis bien longtemps. Une voie lactée de camelote paumée, où avaient été relégués, aux côtés de lambeaux de votre coeur inconstant et de vestiges de votre amour propre inutile, tous les jouets de votre enfance que vous croyiez égarés à tout jamais. Chaque poupée estropiée à la robe de crinoline encore humide de vos larmes, chaque peluche éventrée qui, des mois durant, prit la poussière sous un meuble avant de finir larguée à la poubelle entre deux épluchures; même ce camion de pompier miniature dont la carrosserie de métal rouge vif avait fondu parce qu'un soir d'hiver vous l'aviez garé trop près de la cheminée: ils avaient tous échoué ici. S'y trouvait également: des trilliards de lunettes, lentilles de contact, briquets, boussoles, papiers d'identité, cartes, plans et clefs de toutes sortes. Ouais, un nombre incalculable, astronomique, de clefs disparues.
Sammi reprit, crachant une bouffée:
"Tu vois, me faire piercer a été hyperpuissant pour moi. Y avait un côté... J'sais pas, c'était très fort. Ca voulait dire ne plus coller aux standards de féminité, et au-delà. Refuser de jouer le jeu, sortir des rapports de séduction classiques. Pourtant, on me draguait, on me harcelait toujours autant. En fait, je me faisais davantage remarquer."
Bien loin de ce qu'elle tentait de me dire, je m'étais emparé du bocal de dix centimètres de diamètre dans lequel s'agitait le pauvre poisson combattant, le regardant se débattre et ruer contre la paroi transparente, y coller ses lèvres épaisses, tamponnant quelques marques en forme de minuscules trous de balle.
"Bllbllbll... Si on y réfléchit bien, dit Skene d'une voix nasillarde au débit frénétique et gorgé de grappes de bulles, on nous a appris dès le plus jeune âge à prêter attention à ce qui sort de l'ordinaire. Maman ou la maîtresse glissait un cube vert dans une pile de cubes rouges, et nous disait de chercher celui qui sortait du lot. De faire passer les différentes formes par le bon trou. On nous apprenait qu'il y a des choses qui fonctionnent, et d'autres pas. Non, pas le rond, mon chéri. C'est bien d'avoir vu la différence. Bllbll. C'est comme ça qu'on apprend. En fonction de ce qui est et de ce qui n'est pas. Mais on ne peut se situer soi-même de cette manière: ce qui fonctionne avec les objets - repérer ceux qui sont différents, ceux qui ont la bonne taille - ne marche pas avec les gens, et personne ne semble juger particulièrement utile de te faire cette précision. C'est un fait dont tu dois prendre conscience tout seul. Rien que pour relativiser le traitement que t'infligeront inévitablement ceux qui ne le sauront jamais. Bllbll.
- Qu... Quoi?
"
Etais-je éveillé? Ou en train de rêver? Je me frottai les yeux de la paume d'une main, en entendant Sammi lancer, d'un ton publicitaire: Moi, j'ai capitalisé sur le fait de ne pas jouer le jeu.
"Ouais, j'ai fini par miser là-dessus. On essaie tous de tirer le meilleur parti de quelque chose, on gage, on place des paris... Les gens misent sur des relations, placent sans cesse des espoirs inconsidérés en d'insignifiants petits actes. Rien n'est jamais altruiste. Le concept de gratuité n'est qu'une illusion, une tentative orgueilleuse, vaine et désespérée de nous dérober à notre véritable nature d'êtres foncièrement pragmatiques et intéressés. Quand tu paies à dîner à une nénette, tu t'attends toujours à quelque chose en retour, non?... Laisse-moi te dire que c'est pareil pour elle, moi ou qui que ce soit.
- On capitalise,
renchérit Skene. Bllbllbll mon vieux, ce vers quoi on tend, à long terme, sans le savoir, c'est une sorte d'instant de grâce qui n'existe que pour soi, bllbll... Un point définitif vers lequel tous les évènements de notre vie convergent, et après quoi il n'y a plus aucun retour en arrière envisageable. Un tout unifié où chacune de nos décisions, chacun de nos actes fait enfin sens pour soi. Bllblla plupart du temps, on vit ce court moment sans même s'en rendre compte, bll.
- Mais qu'est-ce qu'il raconte ce putain de flottant, hein Sam?... T'as foutu un quart de Valium dans son eau ou... Ou quoi?
- Mouaip,
enchaîna Sammi en soufflant sa fumée, sans prêter la moindre attention à mes marmonnements, en fait avoir été l'asociale du lycée a fini par payer. Dingue, hein... Les mecs adorent ce genre de conneries tordues. Titiller mes clous... Mes cicatrices... L'éclat... Et le goût... Incomparables du... Métal... Une vraie carte du Tendre... Post-apocalyptique... Dont les frontières entre... Les différents états... Seraient autant de fêlures, tu... Saisis?..."
Le bocal entre les mains, je ne répondis pas, trop occupé à me demander comment Skene, de l'intérieur de sa prison de verre, percevait les images télévisées à travers les risées de flotte. Nouvelle scène du hentaï: un otorhinolaryngologiste et son épouse, dont les silhouettes se déformaient par intermittence et se dédoublaient en frises rouges, bleues, vertes, sous l'impulsion de stries noires, de flashs blancs et de petits éclairs de neige sale. A première vue, ils semblaient jouer comme des enfants sur un coin de lit. Mais il n'en était rien.
"Frotte-moi le bout du nez avec ton coude, demanda la femme. Ouiiii... C'est boooon. Oh, oh ton os fait vibrer ma cloison nasale eenh c'est mer-veiii-yyyeux, OH PLUS FFFFOOOORT!
- T'aimes ça, hein...
, répondit le type d'un air pervers et sûr de lui.
- OOOOH OUI c'est géant oooh >☆ ça réso°oO°oO°oO)))nne jusque dans mes sinuuuuus!
- J'veux qu'tu hennisses, ouais j'veux t'entendre hennir comme une folle!
"
L'ORL brandit un énorme spéculum nasal qu'il fourra droit dans les narines de sa concubine.
"HIIIII HIIIIII HIIII!... [SQUISH] OOOOH OOOUUUIII =★=☆ >>>>> HUUUM *★°☆+★* SHHHHH RRRÂÂ*☆★HO●°O●°O●°OUUUUIIIIVAZZZYYYYYCÉÉÉÉÉBOOONNN!"
Je sursautai lorsque Sammi me prit le bras et posa son menton sur mon épaule. Son haleine Vogue Bleue-Jack Da me monta aux narines lorsqu'elle me chuchota à l'oreille:
"Les fêlures... J'vais te dire, peut-être que ce ne sont pas les fêlures qui posent problème, mais l'unicité, la manière dont nous envisageons l'identité humaine, dont notre esprit la construit: d'un seul bloc. Plus on tente de se définir comme un être cohérent, plus on s'emprisonne. On te nomme. On t'assigne un rôle fixe, que tu dois garder ta vie entière... Et puis tu finis par le faire toi-même. Entité génétique et synthétique, tiraillée entre l'éducation et la culture, l'environnement et ton monde intérieur, les fluctuations de ton organisme et les troubles de ton mental: tu ne peux te révéler que multiple, divisé... Le temps que tu parviennes à te comprendre, à saisir la portée de tes contradictions, de profonds changements se sont déjà opérés en toi. La conscience de soi est un tel fardeau. Peut-être serons-nous plus libres une fois redevenus particules de lumière, résidus de cendre, de poussière... "
A peine eus-je le temps de me retourner, que, surgissant de l'écran déformé dans une déflagration de grognements bestiaux et un déferlement acide de bruits de régurgitation, la gargue béante du médecin, pleine de larsens et de dents jaunâtres, hurla à sa partenaire:
"HAN J'VEUX QU'TU M'AVALES LA TRONCHE!... QU'TU L'ENGLOUTISSES A PLEINE BOUCHE!... TOUT ROOOOND!... SSSHHHHLLLLUUUURRRRPGLLGLLGAGLLGLLGLL. WAAAAIIIIMASTIQUELEEEEEEUUUUUHEEEEEAAAAAAAH! =★=☆=★=☆ FFRRRGLLGLLGAGLLGLLGLL. HAN ★= HAN HAN**☆**HAN SHHHH HAN ☆●★ SHHHHOOOPUUUTAAAIIIN..."


Derrière l'enseigne du Sextasy et ses lettres capitales de lumière bleue grésillantes à l'aura de veilleur de nuit boîteux, se trouvait un petit renfoncement que Yeong ne nettoyait jamais, et où, tard le soir, des escadrons de mouches d'espèces différentes venaient se nicher et partouzer en bouffant les restes de nourriture et les cadavres de petits animaux qui traînaient. Parfois, le bourdonnement de leurs ailes couvrait les crépitements du néon. Il nous arrivait de les entendre, l'été, lorsque nous sortions de la boutique au beau milieu d'une nuit moite.


Que pouvais-je comprendre de la pression inhérente aux attentes parentales? Je n'y avais que rarement été confronté. Leurs espoirs ayant quitté la table depuis longtemps, mes vieux ne projetaient sur moi que leurs propres défaillances. Mon père se contentait de me tabasser lorsqu'il détectait dans mon comportement le moindre signe de ce qu'il nommait "fiottitude". Quand à ma mère, elle passait la serpillère sur mon passage et désinfectait la moindre poignée de porte ou de placard que j'avais pu toucher. Mes parents n'attendaient rien de moi, ils considéraient simplement mon obéissance comme acquise. Ce dû me définissait entièrement et justifiait mon existence; de là dépendait ma survie. Un pas de travers et c'était la porte.
Dans un premier temps, l'on s'adapte. Dans un deuxième, on mute en conséquence. C'est ainsi depuis l'aube des temps. Nous ne nous définissons que dans l'instant, par notre capacité d'acclimatation. Tu évolues, ou tu crèves.
A l'école, les professeurs nous répétaient sans cesse que nous bossions pour nous-mêmes, or je ne m'étais jamais permis d'entretenir d'attentes quelconques envers moi-même, et personne d'autre, du moins à ma connaissance, n'avait réellement exprimé d'expectatives me concernant.
Le plus souvent, les clients du téléphone rose ne formulaient pas d'attentes claires, mais projetaient directement leurs fantasmes sur moi, sans préambule, m'obligeant à les découvrir seul, les deviner indice après indice, exactement comme l'avaient fait mes parents. Mon rôle était de deviner mon rôle, en suivant des labyrinthes de circonvolutions cérébrales, des dédales aux artères sinueuses, des réseaux d'impasses menant à d'autres impasses .
Je n'avais donc pas davantage idée de ce que le mot 'attente' pouvait bien représenter dans le monde du travail.
Un après-midi de janvier 2005, La Tourette nous vira. J'en étais arrivé à un point de fainéantise où je ne branlais même plus le tiers de l'ensemble des tâches pour lesquelles il m'avait employé un an auparavant. Peut-être s'était-il également aperçu de l'amaigrissement progressif de son stock de syzzurp. En tout cas, je n'avais pas honoré ses attentes.
Ce jour-là, nous étions arrivés avec trois bonnes heures de retard - c'était peut-être ça, après tout. Vince "Vice" Yeong portait une casquette de baseball et, comme à son habitude, une chemise à motifs-du-genre-à-te-filer-le-mal-de-mer-direct-du-genre-à-violer-la-rétine-des-épileptiques. Tant de teintes discordantes que l'oeil humain ne pouvait plus suivre. Une chemise-la-gerbe encore plus dégueulasse que d'habitude - et le niveau journalier était déjà conséquent - qu'il gardait pour les grandes occases. Sur son épaule gauche trônait Gonzo, son fidèle gris du Gabon à queue bleue qui radotait inlassablement les mêmes fragments de dialogues pornos, trahissant les goûts de son propriétaire: les grandes mirettes de cette bestiole avaient dû visionner des milliers de films. Derrière lui, dans la cabine de peepshow vide résonnaient les dernières notes synthétiques d'I Need A Freak, la version instrumentale du morceau de Sexual Harrassment. Nos franchîmes à peine le seuil, que sa grosse tête de bébé à la mâchoire garnie de bridges métalliques surgit d'entre les pans de rideau. Vincent nous pointa du doigt et balança, avec sa légendaire diplomatie:
"VOUS DEUX! Z-ZZ-Z-ZZ-Z'ÊTES VIRÉS!
- Putain de merde Vince, c'est, genre, une blague?
marmonna Sammi, s'allumant calmement une clope tout en le regardant hocher la tête de droite à gauche. Puis elle ajouta, laconique, feignant la surprise: Ca alors, sans déc', on s'y attendait pas du tout.
- J'vais t'la met'-t'la met' bien prrrofô!
éructa Gonzo.
- Oh, toi, tu veux pas la fermer!
- CAUSE P-P-P-PAS SUR CE TON A GONZO, P-P-P-PÉTASSE!
- Prrrofô! Bien prrrofô chiennasse!
"
Rue de la gaité, la concurrence était devenue trop rude. Vincent ne pouvait plus payer le loyer du local, et projetait à nouveau de déménager afin d'ouvrir une boutique plus modeste aux environs de Pigalle. Sans peep-show ni employés.
"L'hallu... Je rêve ou il vient de nous lourder? dis-je.
- Ouaip, ce sac à foutre nous fout dans la merde profond... Amène-toi, on va se remplir les caries chez Shah..."

Balbir Shah était un genre de shaman un peu louche, et le tenancier d'une espèce de fast-food Indien au croisement des rues de la Gaité et Van Damme. Il portait de longues robes fleuries comme des chemises de nuit impériales et arborait toujours un énorme spliff bien fumant au coin de ses lèvres épaisses et parcimonieusement glossées. Une fine couche de poudre de pyrite, à peine visible, ornait la peau sombre de ses joues et le pourtour de son regard - une poignée de secondes pris dans le magnétisme de ces deux billes noires suffisait sans aucun doute à altérer votre état de conscience. De son crâne aux trois quarts rasé émergeaient de petits cubes ornementaux couleur charbon. Sa voix grave et rugueuse faisait penser à celle d'un reptile qui aurait subi de multiples trachéotomies.
"Bienvenue dans mon antre. Vous êtes deux?
- L'homme invisible est sur nos talons,
grogna Sammi. Deux pads Thaïs, comme d'hab'. Et sans ta saloperie de fish sauce."
Au-dessus de la caisse, un écran plat diffusait une chaîne de clips musicaux. Une quelconque grognasse en string se trémoussait en braillait un tas de banalités à propos de l'amour, l'espoir, la vie et vivre sa vie et le sens de la vie, le passé, le fait de ne pas regarder en arrière et le droit inaliénable de ne pas être jugé, le tout sur un instrumental zouk gothique, et d'un coup je me sentis largué, complètement largué et dépassé.
"Fascinante, hein, la dernière mutation de la pop culture? dit Sammi en me voyant fixer les images, le regard perdu.
- A peu près autant que d'observer une amibe sous la lentille d'un microscope... C'est foutu. J'vais l'avoir dans le crâne maintenant."
Une voix comme un instrument. Le bruit comme la mélodie. Les notes traditionnelles comme les fréquences entre elles... Nous sommes ce que nous entendons. Dans "Four Criteria of Electronic Music", sa lecture de 1972, Karlheinz Stockhausen explique que, lorsque de la musique parvient à nos oreilles, elle nous modifie sur des plans que nous ne sommes pas capables de percevoir - au niveau des couches atomiques. Nous sommes des orchestrations carboniques. Si nous intégrons la musique si profondément en nous-mêmes, alors nous commençons certainement, quelque part, à l'incarner, lui ressembler - en un sens, nous devenons ce que nous entendons. Puisque nous subissons un flux constant de chansons que nous détestons - au supermarché ou au restaurant comme à travers les cloisons de notre appartement - nous les incorporons également à ce que nous sommes. D'une manière ou d'une autre, elles influencent, par minuscules touches fugaces, la composition de notre identité.
Shah nous installa à une table au fond de la petite salle. Nous étions seuls dans l'obscurité du restaurant, entourés d'une collection d'énormes minéraux: améthystes, malachites, pyrites, obsidiennes, agates, opales, labradorites, azurites, jades, turquoises, aigue-marines, lapis-lazuli, chrysocolles, tourmalines, topazes, quartz multicolores. Géodes et éruptions de cristaux translucides. La synesthésie me donna envie de mordre dans une énorme rose des sables aux petits éclats étincelants comme du sucre glace. Sammi me dit à voix basse:
"Tu vois, Shah fût un des premiers à qui j'ai décollé la calotte en arrivant dans ce pays de merde où faut un permis pour bosser. Je me souviens encore de ce que j'ai pensé à ce moment-là...
- Quoi donc?
- Qu'on ne devrait jamais visiter les cuisines de ses gargotes préférés.
- J'ai l'impression de l'avoir déjà vu... Ou que je connais... Sa voix... De quelque part.
- Mmmmouais, et d'où?
- D'un... Un genre de rêve que j'ai fait cet été au sous-sol. Une... Hallucination... Kinesthésique? Sur le net, ils disent... Me suis renseigné. C'est ça qu'on dit?
- Qu'est-ce que j'en sais? Et tu t'étais envoyé quoi?
- Tu vois y avait un papillon de nuit, un genre de grosse mite... Avec la même voix que ce type... qu'arrêtait pas de marmonner, euh... Chmegma, ch'ais plus quoi.
- Allons bon, c'est quoi encore ces conneries? Tu peux pas redescendre deux secondes nan?... Tu crains mec. Puis qu'est-ce qui te fait croire que Shah est masculin?
- Ben... T'as dit que tu lui a...

- Je ne suis ni homme ni femme, pauvre mortel, coupa Shah de sa voix de reptile. On pourrait même dire que j'ai transcendé votre faible et stupide forme humaine. Il n'existe au monde aucun genre qui puisse me contenir. JE SUIS TOUT! MUHUHAHAHAHAAAA!
- Ha ha ha fous-lui la paix Shah, il a été élevé chez les ploucs, pour lui Butler c'est une marque de bière.
- Et en bonus il carbure pas à l'air pur, ton pote... Bon. Sais-tu qu'au tréfonds des océans, des trillions de poissons à mâchoire hérissée peuvent changer de sexe plusieurs fois au cours de leur vie? Sais-tu que, sous une intense chaleur, le lézard dragon barbu en est aussi capable? Et sais-tu qu'à cinq semaines de développement, un embryon humain dispose de toutes les caractéristiques pour former une anatomie masculine et féminine à la fois?... Mais j'ai bien mieux à foutre que de t'instruire, p'tit.
"
Sammi me demanda simplement de visualiser des Lego. Si, selon la norme sociale, l'identité d'une femme est constituée de briques rouges de différents tons, et celle de l'homme composée de variations de briques vertes, rien ne t'empêche de te construire une identité verte ou bien rouge, mais aussi rouge-verte, bleue, rose à pois vert...
"Les définitions qu'on donne de l'Homme et de la Femme, les caractéristiques qu'on leur applique, ne sont que très peu fondés sur des réalités biologiques, ils sont surtout structurés autour de constructions sociales. Il n'y a aucune binarité là-dedans, c'est plutôt comme... Un spectre. Un nuancier illimité. Ton genre ne dépend pas de celui qu'on t'a assigné à la naissance, ni de ce que tu as entre les jambes, mais de la façon dont tu te définis toi-même. C'est un choix et un ressenti personnel. Ca fait son chemin jusqu'au processeur, crâne d'oeuf?
- Ca veut dire qu'on peut créer son propre genre?
- Exactement. Et se réinventer aussi souvent qu'on le juge nécessaire. D'autres questions?
- Le chmegma, tu sais ce que c'est, toi?
susurrai-je à l'attention de Sammi.
- Smegma? rectifia t-elle. C'est sûrement ce que tu veux dire. J'ai déjà entendu ce mot. Ce serait pas le nom d'un dj à la con?
- C'est une substance blanchâtre que sécrètent les glandes de nos organes génitaux,
coupa Shah en nous apportant nos plats. Un mélange, disons, de lubrifiants naturels et de cellules mortes. Et BON APPETIT!"

"Dis-moi... Comment tu l'as connu, Shah?"
Quelques heures plus tard, assis face à elle sur le parquet de l'appartement, je regardais Sammi fabriquer de petits parachutes de feuilles à rouler. La voir ainsi, dans son T-shirt de nuit LUV ME LIKA LUV PIZZA, séparer consciencieusement son gramme en dix avec l'oeil de l'expert, avait quelque chose d'étrangement touchant.
"Tu vois ces petits cristaux? Voilà comment je l'ai connu. La meilleure MD de tout Paris! Tiens, avale. Elle me tendit un petit bouchon rempli d'huile d'olive et ajouta: C'est pour colmater l'estomac.
- MD?
- MDMA. Cent milligrammes tout ce qu'il y a de plus purs. Oh, ils vont pas te libérer, si c'est encore ce que tu crois, mais ils t'en donneront au moins l'illusion. Crois-moi, c'est toujours ça de pris.
"
Avant que je ne sois parvenu à l'ingérer, le parachute m'explosa dans la bouche. Ca avait un goût d'agrume de métal.
"Bah t'en tires une tronche!
- Le truc s'est ouvert.
- Décrise. T'en v'la un autre, pour plus tard. Allez. je me change et on s'arrache.
"

"Magne-toi l'cul, on est à la bourre."
Nous arrivâmes à la station Etienne Marcel juste à temps pour voir deux brancardiers du SAMU embarquer un vieux clodo barbu sur un genre de civière de fortune. La manière dont ils le déplaçaient ne laissait aucun doute sur le fait qu'il était déjà raide. De loin, on n'apercevait de son corps décharné qu'un dos meurtri par les pics anti-SDF disposés sur le mobilier urbain depuis quelques années. Mais c'était bien lui, le cul-de-jatte sénile que j'avais croisé au même endroit le jour de ma première prise de syzzurp. Il avait fondu comme neige au soleil, puis perdu la boule, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus qu'à rendre la vie.
Dans ce type de situation, j'étais impressionné par la capacité de Sammi à maintenir le cap vers son objectif initial, sa chevelure au vent comme une queue de comète; par sa manière d'être indifférente, dissidente d'à peu près tout et plus encore d'elle-même. De ses yeux couleur flamme chimique, dans lesquels se reflétaient nombre de paradigmes chaotiques, elle avait assurément vu bien des hommes s'abandonner, plusieurs fois, à la mort, autant qu'au sommeil ou à l'extase. il n'y avait aucune inhumanité dans ce regard, juste la beauté sereine, tragique et douloureuse, de l'acceptation. La beauté sans fond d’une prière sans destinataire.

"Putain il a clamsé... Comme ça sous une affiche publicitaire pour du Viagra à la con?!...
- Faut croire. O.k, le métro on va oublier. File-moi un peu de braise, tu veux, qu'on se prenne un taco.
"
Mon organisme avait davantage de mal à assimiler la violence du monde.
Il-faut-mas-ti-quer-et-a-va-ler!
Après ce à quoi nous venions d'assister, Mesdemoiselles Sérotonine et Dopamine mirent une bonne demi-heure à me monter au cerveau, mais progressivement, en regardant s'évanouir les gouttelettes de couleur sur le plexiglas fumé de la vitre arrière du taxi qui nous conduisait à Pigalle, Shah refit irruption dans un nuage de pensées confuses et grisées et tout devint clair pour moi: ce type devait être un genre de divinité du sommeil, à la fois destructeur et créateur, un marchand de sable soporifique aux intentions troubles, troquant un peu de sa poudre barbiturique contre notre smegma, cette substance organique dont il se sustentait. Quelle étrange énergie vitale y puisait-il?
" T'es où là, chef? demanda Sammi en me balançant une petite claque sur la nuque. Toujours occupé à voir des liens entre des choses qui n'en ont aucun?
- Eh on va où comme ça?
- Il serait temps de te poser la question... Mais tu sais ce qu'on dit: ce n'est pas la destination qui compte...
Elle me lança les clefs de l'appart. Compte pas sur moi cette nuit."
Nous nous rendîmes dans un antre aux murs dorés couverts d'arabesques de lumière noire aux teintes radioactives, un petit bar à chicha bien kitsch où Sammi, sous les noms de scène Isis Satyriasis, Roxy More ou Molly Crap, s'adonnait à sa passion, le striptease burlesque, un soir par semaine, sous le regard de quelques curieux. Ce soir-là, sur fond de Stu's Blues de Sy Oliver, elle incarnait un genre de Poison Ivy sous influence Jessica Rabbit. En grande professionnelle, elle ne donnait rien à voir, ne se découvrait pas d'une fibre; l'effeuillage ne représentait à ses yeux qu'un élan progressif vers un aveuglement total. Une spirale de chorégraphies enchevêtrées, de gestes millimétrés, exempts du moindre accroc, de la plus minime maladresse, de toute marque de timidité ou d'hésitation. Aucune ouverture révélatrice, rien qui puisse créer de brèches à un érotisme véritable. Une fois nue, elle devenait plus opaque que jamais. Tout cela n'était qu'une entreprise de dissimulation parfaitement rodée.
Et qui des spectateurs aurait souhaité qu'il en soit autrement? Bien qu'ils n'en voient que les pauvres petites étincelles qu'elle consentait à leur jeter, ils étaient aveuglés, une fois encore, par la densité de son brasier intérieur.
Au plafond, les grandes pales d'un ventilateur dispersaient des effluves mentholées. Hypnotisé par leur rotation, assoiffé et hagard, je ne me réveillai qu'un fois le spectacle terminé, juste à temps pour apercevoir, à travers le verre rouge et luisant de pluie de la porte d'entrée, la silhouette déformée de Sammi s'engouffrer à l'arrière de ce qui me sembla être une longue limousine noire. Celle d'un Saoudien, ou d'un quelconque marchand de sable, peut-être.
Quelques heures plus tard, lorsque je glissai les clefs sous le paillasson de l'appartement, je vis arriver un type au visage étroit et plat, aux petits yeux rapprochés.
"Elle est là?"
Un jour, Sammi m'avait révélé ce qui selon elle était la clé dans les relations humaines: jamais ni explications ni excuses. Toujours s'arranger pour ne rien devoir à personne. Et savoir quand partir.
Je ne la revis plus pendant une longue année.

En préambule au retour à la maison, je fis une petite escale à Nantes chez mes fidèles amies. Nous passâmes cinq jours confinés dans leur studio d'enregistrement plein d'instruments de toutes sortes, à ne faire qu'improviser pendant des heures, jouer jusqu'au point de rupture, jusqu'à ce que toute percussion, toute note, ne soit plus qu'une substance malléable, détendue, délassée, suspendue tel un souffle, relâchée dans sa tessiture comme chair après l'abandon. Tout était question de perte de contrôle et d'équilibre.
Dani ne bossait plus dans son magasin de prêt-à-porter, ce qui lui donnait tout le loisir de se consacrer à la musique. Elle s'intéressait à la composition en état de sommeil paradoxal, et à différentes techniques expérimentales qui permettaient de mémoriser et retranscrire fidèlement des mélodies et des sons entendus en rêve.
"T'as déjà entendu parler de rêves lucides?
- C'est quand t'es parfaitement conscient de rêver, c'est ça? Que tu réalises le truc?
- Ouais. C'est pas aussi rare qu'il n'y paraît, tu sais.
- Et tu prends des notes au réveil, ce genre de trucs?
- C'est ça. A l'encre bleue, sur un Moleskine, ouais.
- Ca sert à quoi? Je veux dire, de faire ce genre de...
- .... trucs? Bah écoute, tu passes un tiers de ta vie à pioncer. Certains pensent que c'est du temps de perdu et aimeraient bien que quelqu'un, Morphée ou qui tu veux, leur rende ne serait-ce que la moitié de ces années. Et, dans un certain sens, la vie moderne rend ça possible... Des études très sérieuses menées depuis le milieu des seventies ont montré la réalité du phénomène de rêve lucide. Imagine que tu puisses faire davantage que prendre simplement conscience du monde du rêve, que tu deviennes capable d'influer sur sa trame, que tu aies la possibilité d'apprendre à changer le cours des choses selon ta volonté. Qu'en fin de compte, le sommeil paradoxal puisse être un moment encore plus productif que ce que tu crois. Contrairement à la vie éveillée, la réalité du rêve est complètement malléable. Au-delà des lois de la physique, tu peux y réaliser tes fantasmes les plus inavouables, affronter tes plus grandes peurs... Il a même été prouvé que les rêves lucides aident les victimes de stress post-traumatique.
- Et comment?
- Le plus important c'est d'abord de se familiariser avec la saveur particulière de ses rêves... Tu peux bien sûr t'exercer à t'en rappeler, mais nous les effaçons très vite de notre mémoire, alors l'écriture est un moyen plus sûr. Prendre des notes dès le réveil permet non seulement de garder une trace précise de chaque rêve, mais de pouvoir les relire, s'en imprégner et en reconnaître les motifs et thèmes récurrents.
- Quoi d'autre?
- Puisque, sur le moment, le monde du rêve nous paraît tout aussi réel que l'est la vie éveillée, la pratique régulière du reality check permet de prendre conscience du fait que les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être. Puisque les rêves ne sont que pure fiction, créations de ton esprit endormi, produits de l'imagination déroulés en un flux constant, rien n'y reste figé bien longtemps: l'une après l'autre les couleurs changent, les éléments du décor évoluent à chaque fois que tu y poses les yeux... Dessine quelque chose sur la paume de ta main, un signe ayant une valeur symbolique et représentant pour toi, d'une certaine façon, la vie éveillée. Régulièrement, au cours de la journée, en jetant un oeil à ce symbole familier, mets à l'épreuve les faits et demande-toi: suis-je éveillé? Suis-je en train de rêver? Commence à prendre cette habitude, avec un peu de temps elle deviendra peut-être tellement naturelle et ancrée qu'elle te suivra dans ton sommeil, et à la seconde où tu te souviendras de ces questions et du dessin, tu seras conscient d'être en train de rêver.
"



Retour à Montbrizay, ses façades borgnes, le vide intersidéral de ses rues décharnées, les branches mortes de ses arbres s'étendant comme des fêlures dans le ciel gris sombre, les flétrissures de ses routes défoncées, sans fin rapiécées,... Et cette putain d'odeur, nauséabonde, omniprésente, émanant des cheminées de ses deux abattoirs.
J'amorçais péniblement la redescente et, bien sûr, mon père attendait à la porte de chez moi, bien murgé. Trop pour me tomber dessus, cette fois. Tremblant, il grommelait à propos de ses hémorroïdes, et des insectes pleins de pattes qui infestaient chacune des pièces de sa maison, où l'humidité et les courants d'air froid régnaient en maître.
"YAPLEIN D'CÉSALTÉS KICOURENT SUR-SURLÉMURS!"
Des scutigères, mais il ne savait pas comment les appeler. Ils étaient innommables.
D'un coup, je repensai à ce que m'avait dit Sammi sur ses propres parents. Des gens de pouvoir hypocrites qui n'assumaient jamais les conséquences de leurs actes. Vous savez, ceux qui se fabriquent une barrière mentale pour continuer à bouffer de la viande sans regarder en face la torture et le carnage industriel qu'à pu endurer la bestiole qui se trouve dans leur assiette? Les banquiers qui spéculent sur le cours du riz, du blé, du maïs, sur la faim dans le monde? Les dirigeants de grands Etats marchands d'armes, qui expulsent les réfugiés de guerre? Les Républicains qui s'engraissent sur ce même trafic tout en organisant des galas de charité en l'honneur des soldats mutilés? Eh bien d'un coup, ce vieux réservoir à whisky me fit penser à tous ces pompiers pyromanes. Non, P'pa, je n'ai pas été la partie manquante du puzzle, celle qui t'aurait enfin permis de te regarder en face, de t'accepter toi-même. Ton image, dissymétrique, écartelée et morcelée, figée en une posture à l'équilibre biscornu, ne se reconstituera jamais dans le miroir de verre fumé de mes pupilles. Non, P'pa, je ne suis pas fait de ta chair, pas davantage que de celle de M'man. Je suis une erreur, et les erreurs errent, désincarnées, particules solitaires qui jamais ne trouveront le moindre repos.
"TUCROIPTÉTKEU JVOULAIS DIN CHIARD? SIONSÉSÉPARÉS TAMERÉMOI CÉDTAFAUTE SALMORVEUX! PETITORDURE DEUPÉDÉ!..."
D'un coup, mon poing vint s'enfoncer aussi fort qu'il pût dans la sale trogne bouffie écarlate de mon paternel. D'un coup, vingt-et-un ans de mauvais traitements lui revinrent en pleine gueule. Il s'effondra lentement, les yeux écarquillés de surprise.
Lorqu'il fût à terre, sonné, je crus voir un bataillon de scutigères véloces s'échapper de ses oreilles et du "O" de sa bouche et cavaler à toutes pattes sur le bitume. Avec un peu de chance, l'impact de son corps sur le sol avait peut-être fait éclater une ou deux hémorroïdes purulentes, grouillantes de leurs larves.

La porte du garage avait pu être forcée par un mini-ouragan, mais ce n'était pas l'hypothèse la plus plausible. Le grenier aménagé au-dessus avait été totalement retourné et fouillé. Pour entrer, il fallait enjamber des monticules de merdier. En vrac, rejetés sur la berge de ciment par Dieu-sait quelle marée furieuse, le sel d'une demi-existence achetée au rabais dans quelque Prisunic éloigné de tout, les vestiges d'un paradis perdu pour adolescent attardé, toute la vie secrète de mon daron lorsqu'il habitait encore avec ma mère était étalée là: canettes de bière, bouteilles de Pineau des Charentes, et magazines de cul aux pages écornées, collées et tâchées d'humidité, entre lesquelles des limaces rampaient tranquillement, traçant sur leur passage des chemins luisants de bave sur les corps nus et obèses de femmes souriant de toutes leurs dents de traviole. Par endroits, à travers les voiles de papier transparent, imbibés de pluie et d'humeurs diverses, les images de visages et de membres se superposaient de manière grotesque. Je me souvenais être allé quémander certains de ces torchons Hardcore à la vieille buraliste.
Mais, surtout, il y avait des montagnes de VHS pornos, la plupart offertes avec les revues en question, d'autres achetées par correspondance: Quai Des Burnes, Coups De Poutre à Notting Hill, mais aussi Mamadou 35cm Dans Le Fion, Viol Correctif Collectif, De Gré Ou De Foutre... Autant d'expédients exutoires excrémentiels - comme les étoiles, ça aurait servi à rien d'essayer de les compter.
Dans la boîte aux lettres, je trouvai un griffonnage illisible dans laquelle il expliquait brièvement pourquoi il cesserait dorénavant de payer la pension alimentaire. Il disait n'avoir rien été d'autre, pour ma mère, qu'un géniteur programmé. Il affirmait n'avoir jamais voulu de ses putains de morveux.
Ma mère, rien n'avait changé pour elle, toujours alitée, le téléphone à la main, telle que je l'avais laissée. Autour de son lit, les détritus s'étaient accumulés jusqu'à encombrer totalement le parquet.
C'est à peine si elle remarqua les gémissements du plancher sous mes pas.

Une semaine plus tard, je repris le téléphone rose, et m'inscrivis à l'Agence pour l'Emploi dans le but de trouver un turbin de jour et de gagner suffisamment de fric pour me barrer de cet enfer. Je ne disposais d'aucune connexion web à la maison, et l'agence la plus proche était à quinze kilomètres de chez moi, que je devais rallier en stop, toute ligne de bus demeurant inexistante dans le coin.
Je me mis d'abord en quête d'un stage rémunéré dans l'une des radios locales pour lesquelles j'avais déjà travaillé. Rien ne m'enchantait dans la perspective de contribuer à servir une bouillie prédigérée et insipide martelée à longueurs d'ondes et de journée dans le but de percuter les cerveaux lobotomisés de masses dociles et consentantes, mais il y avait pire. Malheureusement, aucune station n'embauchait plus dans les environs. Elles devaient toutes s'équiper de matériel numérique pour pouvoir survivre à la concurrence.
Puis ma conseillère m'orienta vers un job d'écraseur de poussins dans un couvoir. Les poussins naissaient dans de grands incubateurs et ne voyaient jamais leurs mères. Les mâles étaient séparés des femelles destinées à produire des oeufs pour l'industrie agroalimentaire. Puis on les asphyxiait dans des sacs poubelle ou on les broyait vivants avec tous les estropiés, les naissances tardives, les non-conformes.
"Mais je vais pas faire ce truc?!
- Ecoutez, c'est ça ou la radiation. Vous n'êtes plus en position de refuser une seule de nos offres. Il vous faut gagner votre droit à profiter de la vie.
"
J'atterris finalement dans une usine agro-industrielle, à découper des volailles sur une chaîne de production à obus, mais, très vite, mon unique oeil valide ne pût suivre la cadence. Puis, je devins employé d'un petit vidéoclub, qui ferma trois mois à peine après mon arrivée. Enfin, j'échouai dans un hôpital psychiatrique de la région, comme agent d'entretien des sanitaires.
A l'entrée de l'établissement, les contrôles étaient très stricts pour les visiteurs comme les employés: ils ne laissaient filtrer aucun objet susceptible de générer le chaos à l'intérieur du chaos.
"T'es asthmatique?
- Ouais. S'agirait pas que j'tape une crise au milieu des loufdingues.
- Mouais... Mouais, ça s'rait con.
"
Dès mon troisième jour de boulot, je trimballais du syzzurp dans un inhalateur vidé de sa ventoline.
La corvée de chiottes était un travail ingrat, mais aussi un boulot d'asocial comme je les affectionnais: mieux valait polir de l'émail que de torcher des culs. Je débarrassais les cagoinces des derniers indices du contenu d'intestins anonymes. J'étais au plus près de la nature humaine et pourtant aucun besoin de sociabiliser, je me retrouvais seul en pleine nature chimique, au milieu des émanations de désodorisants fraîcheur menthe et pin vert. Les traces humaines étaient nombreuses dans la jungle mais, grâce à moi, la végétation reprenait ses droits. Toutefois, la brise marine artificielle ne se révélait pas toujours aussi efficace que prévu pour couvrir l'odeur de la merde imputrescible dont les résidents tapissaient les murs et, même bien chargé au sirop, cette dernière parvenait toujours à m'envahir les narines. Je me demandais ce qu'on pouvait bien leur faire ingurgiter.
Sammi m'avait raconté qu'à notre époque, la junk contenait tellement de conservateurs qu'on ne chiait même plus normalement. N'importe quel thanato vous aurait assuré que même la décomposition de nos cadavres s'en trouvait ralentie: on n'était même plus foutus de pourrir comme dans le temps.

Ce jour-là, avec une mini-ventouse, je m'étais attelé à déboucher un chiotte dans les toilettes des résidentes. Elles faisaient ça tout le temps. Cette fois, c'était carrément autre chose que des litres de dégueulis d'anorexique ou qu'un ou deux tampons coincés dans une conduite. Le niveau d'eau montait de plus en plus à l'intérieur quand...
"... ..."
Quelque chose produisit des bulles au fond de la cuvette. Et ce n'était pas précisément le signe quelconque que la situation allait se débloquer.
"Bllll Bllll."
Ca bouillonnait autant à l'intérieur que dans un portail pour l'Enfer, ou la gueule béante d'une quelconque chimère mythologique tentant d'aspirer votre âme dans son vortex. L'eau commença à déborder abondamment. En tendant bien l'oreile, il me sembla percevoir... Pas exactement un son, mais plutôt...
"BLLLL BLLLL."
Une sorte de voix, à peine distincte au travers le vacarme de la chasse d'eau et les réverbérations métalliques des bruits d'écoulements dans la tuyauterie.
"B.L.L.L.L B.L.L.L.L."
Une voix émergeant du tréfonds des canalisations, chargée de tous nos déchets rejetés au fil des ans. La voix grumeleuse de toutes les bouches d'égout du monde, de tout ce que nous voulions d'enfouir, d'ensevelir de nous-mêmes. La face de notre humanité que nous tentions d'invisibiliser.
"FAIS-LE."
Deux mots.
"VAS-Y."
J'étais seul à comprendre le sens secret, subliminal, de ces borborygmes, à saisir la dimension cruciale de la mission qu'ils me confiaient.
"BUTE-LES."
C'était ce que cette voix m'ordonnait, en deux syllabes inflexibles, du fin fond du gouffre de céramique blanche. De leur faire la peau. A tous ces mecs. Là. Dehors. Ces violeurs potentiels. C'était eux ou moi. J'étais le prochain Herbert Mullin ou David Berkowitz, un de ces mecs qui entendaient leur clebs parler. Ou juste un barjot qu'on allait bâillonner, attacher et enfermer ici, dans une cellule capitonnée.
"QU'ILS-CREVENT."
Etais-je éveillé? Ou en train de rêver?
Frénétiquement, mon cerveau se mit à faire des associations d'idées: j'étais droitier; il devait donc y avoir un dessin sur la paume de ma main gauche; je retirai mon gant de latex vert: rien. S'il n'y avait pas le moindre symbole sur ma paume, était-ce parce que je n'en avais dessiné aucun, la veille au coucher, ou parce que la factualité de ce cauchemar l'avait sournoisement fait disparaître? Je cherchai un emblème auquel me raccrocher. Tout naturellement, mes yeux se posèrent sur le sol, dans les interstices entre mes doigts, et firent une mise au point sur la bombonne de désinfectant à mes pieds. Me vint à l'esprit ce pictogramme, cette tignasse noire sur fond rouge présente sur les produits inflammables; s'il ornait l'étiquette au dos de cette grosse bouteille violette, je devais me trouver quelque part au beau milieu de la réalité. D'une certaine réalité. D'un de ses synonymes altérés. Oui, c'était d'une évidence brutalement imposante: un axiome d'une implacable logique, d'une clarté manifeste sur le coup.

Elle s'y trouvait bien.
Quatre jours après, j'étais chez la tatoueuse pour me la faire graver dans la chair.
"Tu le veux où ton machin?
- Là, sur le haut de l'avant-bras gauche.
"
Bien que légèrement trop proche de la pliure, la flamme d'encre noire en épousait parfaitement la courbure. Voilà qui me dispensait désormais de devoir enlever mes gants à chacun de mes futurs reality checks.


A l'époque, je rêvais régulièrement de fin du monde. Pas d'une apocalypse de blockbuster, ponctuée de jump scares et d'une bande-son pavée de martèlements, stridentes fausses notes de violon et autres irruptions sonores injonctives soulignant, à l'usage du spectateur indécis, à quel moment la peur devait inévitablement le gagner; garnie de victimes prépubères dénudées, et d'un excentrique au charisme de polystyrène passant son temps à justifier ses actes, expliquant à longueur de scène ses motivations, énumérant les raisons de ses agissements et les plans qu'il tenterait d'accomplir à la scène suivante; truffée de ces monstres de cinéma, projections de nos désirs cannibales et de nos appétits sexuels refoulés par les interdits, qui n'ont jamais rien représenté d'autre que ce que nous craignons d'être au fond de nous: de simples automates sans cervelle ne sachant que bouffer, baiser et tuer.
La fin dont je rêvais n'était pas en cinémascope. Aucun abruti aux biceps d'acier n'arrivait in extremis pour sauver la planète de façon spectaculaire et sacrificielle. Aucune folie des grandeurs, aucun hommage à l'humanité triomphante ne s'y larvait complaisamment en sous-texte... Ce que je ressentais, c'était quelque chose d'étrangement apaisant, de rassurant dans l'idée qu'un banal cataclysme, une épidémie, un météore, une boule de feu ou autre chose, éradique purement et simplement les quelques milliards de connards de chimpanzés à peine descendus de l'arbre que nous étions - net, sans bavure ni issue. Nous raye d'un vicinal coup de balai, d'un pauvre petit jet de pisse. Rien qu'un grand débordement silencieux. Nous n'avions été qu'un battement de cil sur cette planète et nous tirerions notre révérence comme tel. That's all folks!
Mes cauchemars apocalyptiques se trouvaient le plus souvent peuplés d'autres rêveurs, abuseurs de leur lucidité, profitant de la cacophonie pour piller, violer et tuer autant qu'ils en avaient désir. Ces personnes m'étaient, pour la plupart, totalement inconnues. Peut-être existaient-elles réellement, elles aussi profondément endormies dans le noir d'une chambre anonyme, en attendant le jour où elles commettraient l'irréparable, et j'imaginais que nous partagions le même songe d'une monstrueuse orgie planétaire, sa trame tendue entre nous comme une toile. Nos inconscients en tissaient peu à peu les filaments, placides vers à soie, patientes araignées ouvrières aux huit yeux perspicaces grand ouverts sur le fait qu'un rien, courant d'air ou goutte de pluie, pourrait, d'un instant à l'autre, faire voler en éclats le fragile édifice.




Pour nos retrouvailles, Sammi m'invita à la rejoindre au Chic Tok, un sushi bar Boulevard du Maine. La revoir ce soir-là, dans son T-shirt fétiche DEEPTHROATERS ARE SUPERIOR BEINGS, me fit réaliser à quel point elle avait raison. A quel point, à nous deux, nous formions une famille.
"Ecoute Sam, j'ai la dalle en pente mais pas un rond. J'viens de me faire virer et...
- T'inquiète, on règlera pas la douloureuse.
"
A la fin du repas, commandez une part de tarte et un verre de champagne, par exemple. N'en consommez que la moitié. Posez bien en évidence sur la banquette un sac préparé à l'avance, rempli de piles ou de fringues dont vous voulez vous débarrasser, puis sortez tranquillement en griller une. Puisque vous avez laissé vos affaires, le personnel ne se doutera de rien... Plutôt infaillible comme méthode, à l'époque.
"Comment tu t'es fait jeter, dis? Laisse-moi deviner... Le sirop?
- J'vais pas te mentir, le bleu a joué un sérieux rôle là-dedans. De toute façon c'était qu'à durée déterminée.
- Le boulot?
- Corvée de chiottes chez les fondus de la calebasse.
- T'as encore de cette saloperie?
- Trois gouttes, mais j'en ai pas repris dans l'intérim...
- Vu tes cernes, j'imagine que t'as persévéré dans le bigorneau porno?
- Mouaip.
- Tu sais quoi, il en faudrait plus des comme nous. Davantage de cul et de violence à la télé et ailleurs. Ce sont de formidables catalyseurs, des catalyseurs de changement, le genre de changement dont on a tous besoin, dont une société a besoin. Comme toute expérience laisse des traces dans le temps et l'espace, elle imprime des résonances en nous. Elle nous marque, nous change à jamais. Le sexe n'échappe pas à cette règle: il induit des réactions chimiques. Des dérèglements. Des ajustements. des désordres. Des déséquilibres. Il nous fait évoluer, de mutation en mutation.
- Je suis pas sûr d'avoir envie d'évoluer de cette façon.
- Mon pote, c'est pas en ton pouvoir de décider si tu dois changer ou non, ni comment. Tout ce que tu peux choisir, c'est la manière dont tu vas apprendre à le gérer... Les maladies, les pathologies, ce sont elles qui nous rendent sensibles au monde. Les virus, les germes, les maladies, sont indispensables au corps pour survivre. Parfois, il faut savoir les laisser s'exprimer.
- Les laisser s'exprimer?
- Ouais. Leur donner libre cours, tout en gardant un oeil dessus, au cas où ils deviendraient trop envahissants, s'accapareraient tout l'organisme, phagocyteraient la totalité du système. Le traumatisme développe l'instinct, ou, à un certain point, l'aveuglement... Cette vengeance à laquelle tu te cramponnes et qui te rassure, c'est de la merde en boîte. Alors que ce que tu redoutes est ce qu'il y a de meilleur en toi.
- Les laisser s'exprimer, mais comment? Enfin, ça s'exprime pas comme le jus d'un citron!
- Tu dois en tirer des talents, des atouts, trouver un domaine dans lequel tu te sens capable d'exceller, et qui canalise tout ça. Chanter ou danser, par exemple, représente un équilibre ténu entre contrôle et abandon. C'est comme si tu avais un brasier en toi: tu peux le laisser te consumer lentement, ou bien le domestiquer et t'en servir pour te faire cuire à bouffer. Tu le fais déjà, non? Avec la synsé... Synthé...
- Synesthésie.
- Il me semble t'avoir entendu me raconter comment, entre autres choses, ce truc stimule ton imagination, te rend particulièrement réceptif aux énergies dégagées par les gens, et te permet de réaliser leurs fantasmes. Pourtant, à la base, c'est bien un trouble neurologique?
- Mouais. Tu sais, j'ai... J'ai fini par regarder un porno de viol, ceux qui me faisaient flipper. Mon père en stockait des montagnes dans notre garage, l'embarras du choix. Celui-là s'appelait 'Une pour tous, tous bourrins'. Dégueulasse, ça va sans dire, une tournante dans un parking, mais...
- C'était rien qu'un putain de film! Que dalle comparé à la réalité de ce que tu as vécu...
- Nan, tu y es pas, je craignais pas de revivre mon traumatisme. Ce qui m'effrayait, c'était plutôt... La possibilité de me rendre compte que j'aimais ce que je voyais.
"
J'étais déboussolé. Je n'avais aucune conscience de ce qui était en train de m'arriver, de la manière dont mes traumatismes agissaient sur mon évolution. Seul m'obsédait cette idée très répandue selon laquelle les victimes peuvent à leur tour se changer en agresseurs. Je craignais alors de devenir un violeur en puissance sans même m'en rendre compte. La chose la plus terrifiante au monde peut parfois être un instant de lucidité, et songer au moment où je prendrais brutalement conscience de cet état de fait provoquait chez moi une peur panique. C'était précisément le genre de vérité au delà de laquelle toute aspiration devenait inutile. Un cul-de-sac merdique. Les plus flamboyants virus ataviques et les plus ignobles diathèses ne pourraient s'engager dans un bras de fer avec l'obscénité d'un tel retour de bâton.
En outre, je me trouvais en rade de fantasmes. J'avais conscience qu'ils ne se commandaient pas à la carte comme des makis: c'était eux qui nous choisissaient, s'imposant à notre volonté, nous visitant à l'improviste pour repartir aussi sec. Je trimballais certains d'entre eux depuis aussi longtemps que je pouvais me souvenir, comme des bribes de chansons, d'antédiluviennes réminiscences mélodiques, airs séculaires que j'avais sifflés, les lèvres humides, sur mon chemin de fugitif, sans pouvoir me rappeler comment ils m'étaient entrés dans la caboche. Certaines incantations avaient eu le pouvoir d'invoquer la rouille qui rongeait les barreaux de mes prisons, le métal de mes chaînes; d'autres m'avaient aidé à traverser des champs de barbelés, à affronter des épreuves et à en assimiler la violence et la douleur. Mais ces partitions n'étaient plus désormais qu'oripeaux surannés de standards d'autrefois. Usées jusqu'à la corde, elles avaient fait la joie de mon petit cinéma intérieur, de mon ascenseur privé. Mais leurs échos asthmatiques et pourrissants avaient peu à peu été relégués à une errance perpétuelle dans les labyrinthes brumeux et fanés des galeries marchandes, parmi des vitrines aux reflets obsolètes, des mannequins de plastique démembrés, et de bien rances exhalaisons de patchouli.
Selon Sammi, cela n'avait rien d'un problème: de nouveaux mantras fantasmatiques ressurgissaient toujours de la cendre des anciens, ce terreau infiniment fertile, comme une succession incessante de malédictions prenant possession, à tour de rôle, de notre chair hagarde et avide, une dynastie de fièvres tropicales nous laissant à nouveau sans répit, chiens de Pavlov hors d'haleine, des nuits entières. Les vices jamais ne s'apaisaient, ils ne prenaient corps que pour nous tourmenter encore, nous prouver qu'au-delà de l'écoeurement, au-delà des limites de la raison et du sens, subsistait un vaste nuancier de sensations surexposées. Nous étions tous esclaves dociles de ces échanges de fluides, de ces flux d'énergie qui entraient et sortaient de nous comme des courants d'air d'un hall de gare, jusqu'au moment où nous n'aspirerions plus qu'à crever pour en être quittes. Et même nous, les vidangeurs, avions besoin de nous vidanger.
"Le sexe trouve toujours un moyen, il se nourrit de tout. N'importe quelle absurdité peut servir de base à un fantasme, la libido doit survivre, si tu es pervers tu trouveras matière, censures et interdits ne sont que stimulants supplémentaires. Tu te paluches sur tout ce qui te branche. Tes actes font de toi un connard ou non, pas tes fantasmes ni tes films préférées. Ce ne sont que des putains de dérivatifs, des exutoires, comme peuvent l'être les guerres ou les révolutions."
Aux States, les politicards avaient coutume d'accuser régulièrement les thrillers horrifiques, les jeux vidéo, le porno ou le hip-hop d'être responsables de tous les maux de la société, de corrompre la jeunesse... Tout en envoyant des gamins de dix-huit piges se faire descendre en Afghanistan, mais en tout bien tout honneur, pour les intérêts pétroliers de la Patrie. Sammi avait grandi dans cet environnement conservateur et il lui avait laissé quelques séquelles. Sybarite adepte des oeuvres de Nietzsche et Max Stirner, elle jugeait néanmoins la Busherie Irakienne "aussi nécessaire qu'inévitable" - c'était ce que son père croyait lui-même depuis des années, ou peut-être tentait-il simplement de s'en convaincre.
"Tu sais quoi, une fois de temps en temps, un petit snuff, du rape-porn pourrave, ça fait de mal à personne. Je ne me sens aucunement dégradée par mes fantasmes. Parfois, je me purge comme ça. C'est la vie. Des humiliations, morales ou physiques, j'en ai souffert à maintes reprises, à différents degrés, dans différents contextes. Mais la seule circonstance où je choisis parfois d'être soumise, c'est pendant la baise. Quand tu tires une jouissance de ce qui te fait généralement du mal, tu te sens puissant, galvanisé, quasi-indestructible, plus fort que ta douleur. Tu acquiers cette sensation incroyablement intense de pouvoir endurer n'importe quoi, survivre à tout. Beaucoup de gens focalisent là-dessus, mais dans les rapports BDSM la violence n'est pas une fin, un but en soi. C'est un moyen de prendre son pied. Elle doit être maîtrisée, maniée avec précaution et savoir-faire, et ne saurait être imposée ou subie. Si tu donnes ton consentement pour qu'on te violente, tu peux le reprendre à n'importe quel moment, sans justification aucune. D'un simple mot, tu as le pouvoir de tout arrêter net. Si c'est toi qui violentes, tu ne le fais que parce que ton partenaire affirme son désir d'être malmené. Mais, là encore, tu n'agis que dans la limite de ton propre désir. Bien sûr, il peut t'arriver de passer par des états complexes, déstabilisants et de frôler tes limites. C'est le jeu, si tu souhaites t'épanouir et te découvrir au-delà du définissable, du manichéen, des balises et des lois. Notre monde a toujours été rude.Toute existence est intrinsèquement violente, depuis notre naissance au beau milieu d'effusions sanguinolentes et de cris, jusqu'à ce que cette société injuste, après nous avoir usés jusqu'à la corde, nous balance à la benne, où nous n'avons plus qu'à attendre une fin aussi brutale qu'absurde. dans une solitude encore plus grande que celle que nous avons pu connaître notre vie durant.
- D'accord. T'as sûrement raison, mais...
- Il t'a excité ce film?
- Pas des masses. Je crois que, dans ce cas précis, l'actrice dérouillait vraiment, je veux dire, c'était pas du chiqué.
- Te voila rassuré alors. T'as l'air d'aller nickel, bien mieux que la dernière fois.
- P'têt' bien. Et Skene, il va comment?
- Il a claqué. Sûrement à cause de l'habitude que j'avais de laisser trainer mon portable pas loin de son bocal. Conneries d'ondes magnétiques... De rayons électromagnétiques ou j'sais plus quoi... Qui nous grillent la cervelle comme si c'était qu'un vulgaire épi de maïs.
- Rayons mon cul, ça traverse pas la flotte.
- Qu'est-ce que t'en sais?
- A mon avis il avait trop peu d'espace ou alors...
- Mais ferme-là, putain. Bon dieu, ils les ramènent leurs saloperies saturées de mercure?
- Ou alors t'as juste oublié de lui filer à bouffer quelques jours, de changer son eau ou une connerie du genre. T'es une putain d'irresponsable, sérieux.
- TA GUEULE!
"
Sammi frappa la table du plat de la main et se leva brusquement pour se ruer dehors, trop tard; j'avais déjà capté la brusque apparition d'une lueur tremblante à la surface de ses yeux verts marécageux. Jamais je ne l'avais vue comme ça. C'était plutôt le genre qui paraissait à mille lieues de se mettre dans un état pareil pour le décès d'une petite bestiole à écailles. Comme je baissai la tête, mon regard se posa sur les objets qu'elle avait abandonnés en partant précipitamment: un petit peigne prune, un paquet de Vogue bleues, un minuscule briquet, et sa fidèle trousse à maquillage en forme de porte-flingue. J'avais beau les avoir déjà vus quelques bonnes centaines de fois, à ce moment quelque chose m'étreignit le coeur et me brouilla la vue, ce poing invisible qui parfois nous heurte d'un côté de la poitrine lorsqu'on remarque la façon dont les gens qu'on aime laissent leurs affaires, la manière dont leurs possessions sont disposées; une force impalpable reliant entre eux les bidules et les êtres, une sorte d'énergie flottant dans l'air, comme si, en un sens, la personne demeurait toujours présente.

Les étoiles brillaient déjà comme des connes au milieu de l'obscurité vide du ciel, et Sammi reniflait toujours lorsque nous titubâmes hors du bar sans attendre le deuxième service de sushis. Ma joue contre son épaule, colline marquée d'étranges et orphelines blessures probablement monnayées une nuit de dèche, morsures de lanière brûlures de cigarette braille dentaire formant un "$" au creux de sa clavicule endolorie, je pouvais sentir dans ses cheveux ce parfum que je connaissais d'elle, l'odeur d'une terre fraîchement battue par la foudre. "Tu as raison: on ne peut rien me confier. J'suis pas foutue de prendre soin de ce qui dépend de moi. J'ai horreur de ce genre de lien. Tout ce que je touche s'oxyde." Elle posa ses lèvres sur la petite cicatrice qui ornait ma tempe droite, point d'impact du tesson de verre qu'un quelconque connard de mon quartier m'avait lancé au visage pour me récompenser d'avoir porté plainte. "Tout le monde attend quelque chose de moi... Et j'ai le sentiment que j'ai plus rien... Plus rien à offrir... Et que tous ces gens se sentiront blessés et trahis quand ils se rendront compte que je ne serai jamais ce qu'ils espéraient de ma part. Que ce qu'ils cherchent en moi... Que ces choses n'existent pas. Toi tu ne me mets pas sur un pied d'estale. Tu es d'une honnêteté sans pitié, tu joues franc jeu avec moi. C'est pour ça que je... Oh, laisse tomber, je suis foncedée à bloc. Ce qui est sûr c'est que personne n'a idée d'à quel point on peut se sentir seule à n'être que le fantasme de tout le monde... Oh!... Dis, la lune elle est salement énorme et rousse ce soir?...
- Merde, Sam, c'est rien qu'un putain de réverbère.
"

Elle n'était plus locataire de son appartement. Le proprio de son immeuble n'était plus du genre enclin au marchandage depuis que sa femme avait découvert le pot aux roses mais, visiblement, Sam avait d'autres petits arrangements avec les patrons de certains établissements et ils ne dataient pas d'hier. Les jours qui suivirent, nous les passâmes donc, à moitié défoncés, à errer de chambres d'hôtel en chambres d'hôtel, affalés sur de vieux matelas, les volutes de joints agonisants jouant avec nos iris, à fixer des écrans de télé vacillants à la réception incertaine diffusant les programmes de chaînes câblées extraterrestres, les souvenirs super-huit des vacances balnéaires d'une licorne dans quelque univers parallèle, des vomissures biléaires aux relents d'acide sulfurique et aux coloris surexposés, boursoufflements desquels émergeaient les hologrammes dédoublés d'orchestres plutoniens aux instruments mazoutés, et aux voix fantômatiques interprétant un hit-parade de ritournelles aux fréquences agonisantes et de mélopées d'outre-tombe.
Nous reprîmes conscience devant un encart publicitaire s'étirant entre une énième rediffusion de Victoire contre l'obésité: perte de poids extrême et une émission de télé-réalité qui se déroulait en Amazonie. Affalée sur un tas de coussins, Sammi rumina que tout était gâché, corrompu, gangrené. Que sauver les forêts tropicales n'intéressait pas les gens. Que tout ce qui leur plaisait, c'était de pouvoir contempler la déforestation en super-haute définition. Elle tira sur un énième joint et me le tendit. Petite étoile dans l'obscurité de la chambre, la braise du mégot me brûla légèrement le bout de l'index, et me fît revenir totalement à moi et balancer laconiquement:
"Ca peut plus durer.
- Tu sais même pas encore pourquoi je t'ai fait venir.
"
Des coulures de mascara cernaient encore ses yeux.
Apparemment, j'étais parti pour rester un petit bout de temps. Il me fallait donc gagner mon droit à profiter de cette vie. Trouver une ligne fixe, quelque part. Un régulier de Sammi, le gérant Tunisien d'un petit cybercafé de l'avenue de Clichy, m'en fournit une, ainsi qu'une connexion internet, à la condition évidente que je ne les utilise qu'aux heures de fermeture. Pendant que le silence envahissait peu à peu les artères du métro, j'allais me remettre à susurrer des saloperies à l'oreille des gens.


Filer dans un bar lambda se rincer le gosier n'est qu'un sursis, une sorte de parenthèse hors du temps et de l'espace au beau milieu de l'escalier mécanique de la routine. Les bars à hôtesses, eux, seraient, au fond, plus proches d'une sorte de version moderne et bâtarde des limbes antiques. Les meilleurs d'entre eux vous rappelleront à quel point sorcières et putains ont toujours brûlé du même feu.
Si toutefois on est parvenu à franchir le seuil, gardé par deux cerbères prêts à rectifier n'importe qui plus que nécessaire; si, aux vestiaires, le cravaté a bien contrôlé votre solvabilité sur l'écran de son terminal de paiement, en vous faisant raquer le prix de l'entrée; si on a passé avec succès l'étape fouille corporelle de rigueur, alors on accède à une variante plus ou moins fanée et défraîchie de cette représentation qu'adolescent l'on se faisait du paradis, entre les cartons d'emballages de pizza vides, les cadavres de bouteilles de bière et l'imagerie froissée de nos premiers magazines hardcore. Le tout noyé dans la neige carbonique télévisée du porno crypté du samedi soir.
Puis on se retrouve immergé au coeur d'un banc de poissons-ivrognes se frayant avec peine, à travers un épais brouillard de cigarette, des chemins tordus convergeant tous plus ou moins directement vers les lumières noires de la scène et du bar: le styx, des flots d'illusion. S'assommer. Anesthésier la douleur au milieu des éclairages tamisées. Du cul et de l'antigel, tant que vous pouvez en consommer, et plus encore. La promesse de voir votre mal, quel qu'il soit, se dissiper, s'évaporer momentanément dans la nuit. D'oublier le reste du monde, et avec lui tous les soucis qui vous rongent.
Et de creuser un peu plus votre découvert bancaire.
Tous vos désirs seront comblés. Honnêtement et entièrement.

Quelque part au-dessus de nos têtes, la voix rauque de Sylvia Robinson déroulait "Sweet Stuff" sur des vagues de violons.
"T'as eu des rentrées?
- Nan, ceinture. J'ai bien besoin de m'en jeter un... Quand je pense que dans le temps je suçais gratuitement... J'devais être bien innocente!
"
Ici, Sammi s'appellait Seren. Ce même blase qu'elle avait choisi dans quasiment tous les bars à hôtesses dans lesquels elle avait travaillé. Le diminutif de Serendipity, mot qu'elle s'était fait tatouer sur l'omoplate gauche. Elle aimait l'idée d'être celle qu'on trouvait sans l'avoir cherché, de se produire comme un accident, de percuter le champ de vision en une fissure étoilée. Sammi n'existait pour rien ni personne, instable, insaisissable, volatile, et Seren arrivait de manière totalement improbable et impromptue, nymphe versatile, fleurissement absurde au beau milieu de l'obscurité poussiéreuse, pour dévoyer tous les gentils garçons et les autres, pour peu qu'ils aient un peu de ferraille sur eux.
"Lui là-bas près de la scène, je l'ai déjà dépouillé une paire de fois... me susurra t-elle. Soixante piges, mais il a de la gâchette! Un vrai feu d'artifice à chaque coup! J'te raconte même pas comme il a repeint les murs de la suite rouge. Rien qu'une branlette mais ça giclait par saccades, sans discontinuer. Ici on l'appelle la lance à incendie... Et lui là-bas, l'air tout propre sur lui avec son costard et son attaché-case, si t'avais ne serait-ce qu'une petite idée du tordu que c'est... Va falloir qu'il allonge le triple s'il veut que je lui repompe l'ADN un de ces quatre!"
Arrivée depuis à peine un mois, Seren connaissait pratiquement tous les pineux réguliers. A ce stade de la soirée, elle était en pleine énumération d'une liste longue comme le bras de clients habitués du bar, sur le même ton que lorsqu'on passe mentalement en revue le contenu de son panier de courses afin de s'assurer que tout s'y trouve bien. Nous pouvions sentir le poids des regards hostiles que ses collègues lui jetaient en passant. Tout autour de nous, émergeant de la pénombre, des regards noirs de jalousie, adressés à la petite nouvelle qui en quelques semaines leur avait piqué les trois quarts de leur clientèle.
"J'te jure... On dirait la version Hustler du concours de popularité du lycée..."
Mais plus encore d'yeux la dévoraient, se délectant de sa seule image. Plus encore de paroles flottaient dans l'air, des Elle je lui mettrais bien quelques cartouches et Moi avec et autres Moi j'ferais plus que lui en mettre quelques-unes, je pourrais me consacrer tout entier à son bonheur, tout ces trucs que les poivrots croient ne faire que penser. Aussi quelques hochements de tête dans notre direction. Signes de la main. Claquement de doigts. Sifflements. Verres levés. Rares billets tendus. Tintement de la monnaie à l'intérieur d'un portefeuille qu'on secoue.
Seulement, là, c'était sa pause.
"Hey Denisa, mets-moi la ration du cowboy de ton lubrifiant là, celui qui arrache.
- Tout doux, t'en es qu'à ton premier entracte.
", répondit Denisa en la regardant descendre son shot en moins de deux.
"Tu veux du raide, ma belle? Viens un peu par là... " lança une voix attablée dans l'obscurité.
Seren était tout de suite rentrée dans les bonnes grâces de Denisa. C'était la patronne du Limbo Lounge qui travaillait au bar. Le boss le plus cool du monde, pour peu qu'à ses yeux vous restiez l'employée du mois - que vous tourniez ou non à la MDMA. Cette belle trentenaire rousse était essentiellement connue pour avoir figuré dans une poignée de clips rock et joué dans d'incroyables vidéos de pedal pumping où elle reprenait à peu de choses près le personnage de Tura Satana dans "Faster, Pussycat! Kill! Kill!". En prime, elle produisait son propre planteur.
Seren inclina légèrement la tête en direction du beau gosse accoudé au bar à notre gauche.
"Regarde-le, à se tortiller sur son siège depuis dix minutes... Lui, il a le missile à tête chercheuse qui frétille. Il sera bientôt mûr, prêt à cueillir. Mais pas question que je me torche encore cette face de cul ce soir... No fuckin' way! Le mec c'est pas un timoré. Y a une semaine, je lui ai massé la prostate dans la suite bleue. Il en pouvait plus ce bâtard. Il s'est vidé entièrement dans le seau à champagne. Après ça il en redemandait même, l'enfoiré! Il voulait que je le tringle avec une boutanche de Marie Stuart! Même pas éventée! Je plains sérieusement la tâcheronne qui va se le farcir ce soir! Regarde comme sa bouche engloutit les bretzels... Ce n'est qu'une extension de son cul qui réclame à corps et à cris: fiste-moi!... Fiste-moi!"
Puis, d'un index discret, le menton appuyé contre le revers de sa main droite, elle désigna un trentenaire à la bonhommie replète à la table juste derrière nous et fît:
"... Et lui, là...
- Le mec enthousiaste comme un eunuque qui distribue des capotes pendant une partouze?
- Bien vu. Il a crédit total ici pour toute l'éternité.
- Et pourquoi ça?
- Peut-être parce que c'en est un, de putain d'eunuque,
hasarda Denisa.
- Parfois, quand je vois toute cette brochette d'abîmés, je me demande: est-ce que le grand qui-que-ce-soit a cogité plus d'un quart de seconde avant de créer l'univers? Ou est-ce qu'il l'a mollardé d'un coup d'un seul, comme si ça lui avait démangé la gorge? Le plus drôle, c'est qu'il doit bien se faire chier à nous mater maintenant. Tout autant que nous dans ce bouge pourri."
Elle les surnommait comme ça. Ses abîmés. Tout le foutu freakshow. La cohorte des dalleux über-tordus, habitués ou inconnus, venus se décalaminer le manche, qui tôt ou tard allaient semer leur extase sur sa chair, tel une armée de gastéropodes déroulant derrière eux, sur le calcaire chaud, les fruits argentés de leurs efforts.
"Quoi qu'il en soit, ce soir-là, on était en train de se foutre sur la gueule pour savoir qui allait choisir la prochaine chanson. Dionnée et Sadie voulaient encore cette merde de Pussycat Dolls, et Phyllis, cette connasse straight edge - qui a quand même tenté de me jeter mon verre à whisky à la tête - elle était pour jouer un slow insipide de cette cruche de Christina Aguilera. Alertée par les cris et les bruits de verre cassés, il a fallu que Denisa se radine pour éteindre l'incendie. Et puis ce type-là se ramène à son tour, bien propre sur lui comme ce soir, le port de tête altier, le pantalon poutre apparente, la démarche tellement handicapée par le renflement de ses poches qu'on pense toutes que lui alléger relèverait de l'obligation humanitaire. Après cinq bonnes minutes à le faire languir, j'y vais. Tu m'offres un verre, chéri?... Et si c'était toi qui m'en offrais un plutôt?... qu'il répond, chacun de ses mots ramenant à la surface l'odeur de tourbe du lagavulin. Tu rêves. Tu veux me gratifier plus longtemps du parfum de marée-basse qui sort de ton claque-merde, mater, me la rentrer? Faut me rincer. Alors allonge."
S'adapter à eux, leur dire exactement ce qu'ils voulaient entendre d'une petite voix mielleuse, c'était bon pour les autres filles. Sammi, regard vif et flair pénétrant, abordait un mec exactement comme on commence un puzzle: par les coins. En quelques minutes, elle le poussait dans ses retranchements, découvrait ses petits travers de viandeux, et trouvait toujours une faille à exploiter. La plupart se trouvaient décontenancés par le seul fait qu'une femme leur cause de manière aussi brute et directe mais, effet boeuf, cela finissait par émoustiller certains. D'autres étaient surpris qu'une hôtesse puisse se refuser à eux. Les plus naïfs entretenaient des monceux d'illusions adventices s'ils persistaient à gober que dans ce genre de bars, ça ne se passait pas comme avec n'importe quelle gourde au fond de n'importe quel boui-boui merdique: il te fallait risquer d'être rejeté. Les filles s'affublaient d'un masque d'androïde, de clown triste au regard sans cesse plus grand, et aux lèvres toujours plus rouges et pulpeuses, que les mecs aient une irrésistible envie d'y tremper leur biscuit... Mais elles conservaient tout de même leurs limites et pouvaient très bien te dire merde à l'occasion. Lorsqu'elles daignaient frôler le rebord mouvant de la scène, arrachant à la volée quelques biffetons, leurs corps aux armatures cartilagineuses se dérobaient furtivement, créant de nouveaux creux là où tes doigts empressés brûlaient de se glisser.
"Combien j'devrais lourder pour une fricoteuse de bas étage comme toi? Qu'il fait. Tu sais que tout ce qui est autour de nous, cette taule comprise, est le fantasme d'un seul mec? J'le connais bien, il prostitue le monde depuis bien longtemps déjà... Je lui dis, jamais entendu parler... Ouais, bah tu d'vrais, toi et les autres sexooliques en cure... Tu pourrais te passer de m'insulter? Je ne suis pas en cure. Tu me prends pour un de ces cadavres ambulants qui claudiquent à Châtelet tous les mercredis soirs?... A peu de choses près. Ouais, j'en ai connu une exactement comme toi. Pas mal de ses michetons sortaient avec la grosse trace de pneu derrière le long de la raie du cul et tu sais pourquoi? J'vais t'le dire, simplement parce qu'ils lui bouffaient la pêche. Ouais, sa petite pêche parsemée de paillettes et saupoudrée d'une coke coupée avec un bon gros laxatif. A moins qu'elle ne produise cet effet, disons, naturellement... Et alors, qu'est-ce que j'ai à voir avec ça?... Et là il me sort: Ben, paraît que depuis que ce keuf t'a dérouillée tu te venges en faisant ce genre de blagues tordues. Deux trois potes revenus d'ici m'ont rencardé là-dessus et tu sais quoi? Aucun ne serait contre de t'faire découvrir les délices brûlants que peuvent procurer de bonnes grosses bites limant sans relâche ton petit oeil de bronze préalablement rempli d'harissa. Il serait temps qu't'en prennes conscience, ma belle: ce bleu a voulu te rendre un fier service, ouais, tu devais un peu trop l'chercher quelque part."
A une dizaine de mètres du bar, sur la scène, les appliques de néon irradiaient d'une lumière boréale la peau laiteuse de vestales aux jambes parfaitement galbées, fuselées, interminables, frottant leurs carcasses émaciés et leurs bottes en PVC à des érections de métal froid. Bien sûr, aucune n'avait pris de cours de pole dance, mais elles n'en avaient guère besoin pour faire en sorte que les clients bronzent aux soleils de leurs culs rebondis. Chacune de ces sirènes invitait à une rencontre singulière, poétique, éthérée, et, comme une armée de photons impressionnant une pellicule, elles venaient hypnotiser l'assemblée des michetons, les enlacer lentement de leurs auras oniriques et délabrées, leur passer la corde au cou, un à un. Chacune ne faisait qu'un avec le décor, l'imprégnant totalement de sa propre intériorité: la lumière semblait émaner de leurs corps comme si chacun d'eux portait en lui-même le spectre de sa future déchéance.
Seren embraya:
"J'veux dire, c'était de l'ordre du simple réflexe de conservation - le premier instinct de tout être doué de sensibilité...
- C'est des conneries et tu le sais très bien,
rétorqua Denisa.
- Bordel qu'est-ce qui s'est passé? Je demande. T'as fait quoi à ce type? Pas que j'veuille chialer sur son sort. Loin de là, mais..."
Ce qui s'est produit, souffla Denisa, c'est que Seren lui a collé la main au panier. Attraper les couilles, les serrer très fort entre tes doigts, puis les tourner. Normalement, ouais, c'est un truc qu'on t'apprend en cours de self. Pour te défendre. C'est censé avoir l'impact d'un coup de genou dans les glorieuses qui te coupe la respiration. Mais Sammi, elle lui a empoigné les joyeuses un peu trop fort. Et, pas de bol, il se trouve que le propriétaire de ces valseuses écrasées et de ce canal déférent bousillé n'était autre que le rejeton du proprio de l'immeuble.
"Y a eu plainte?
- Tu sais où il peut se la coller? Là où ce putain de soleil ne brille pas, rétorqua Seren.
- Dans un premier temps, il a exigé que je vire Seren. J'y ai réfléchi deux secondes, mais... C'est pas vraiment dans mon intérêt.
Denisa m'adressa un clin d'oeil discret. Alors on a trouvé autre chose, une sorte d'arrangement à l'amiable. Cet enfoiré peut venir gratos dès que ça le prend et consommer ce qu'il veut tant qu'il veut. Il a un genre de petite flasque en inox à gaine de cuir qu'il exige qu'on lui remplisse toutes les heures. Ce mec en tient une du matin au soir. Ca va très mal se terminer. Mais j'ai pas vraiment le choix. Alors, toi, mollo sur l'antigel."
Seren baissa les yeux et fronça le nez. Une émanation rance, âcre comme une odeur de vomi, montait du sol et venait nous brûler les narines. Sammi m'avait expliqué qu'il s'agissait d'effluves de champagne fermenté. Elles provenaient de petits carrés de moquette qui encadraient chaque table: durant les conversations avec les clients, les filles, afin de ne pas être soûles trop vite, y déversaient discrètement une partie du contenu des verres qu'on leur offrait. Soirée après soirée, tout le champagne qui imprégnait la moquette y stagnait et s'y décomposait lentement, jusqu'au grand nettoyage deux lundis après-midi par mois.


Une poignée de soirs plus tard, j'officiais au bar en tant que chaperon de Seren - nouveauté qu'elle avait subodorée et accueillie plutôt froidement, aucun de nous n'ayant pris la précaution de l'en avertir. Ce rôle me mettait mal à l'aise, mais c'était le premier boulot à plein temps que j'allais prendre véritablement au sérieux.
Bien évidemment, l'idée venait de sa boss, d'une conversation en aparté un jeudi de fin d'été à l'heure de fermeture. Selon elle, les deux vigs manquaient de discrétion et n'avaient pas que ça à foutre. Ils feraient ça par-dessus la jambe, de toute façon. J'étais une des rares personnes à avoir établi une relation de confiance avec notre Sam en sursis. De ce fait, je pourrais veiller discrètement sur elle, pour son bien et celui des clients, sans qu'elle ne se sente oppressée et fliquée. Mais - Denisa avait dû le voir à mon regard, à la surface duquel tout semblait se refléter comme au ralenti - il était bien évidemment indispensable que j'arrête le sirop à la codéine.
"Sam peux pas déconner, donc toi non plus. En plus, avec son casier et tout...
- Attends, elle a un cas...
- Tu parles qu'elle en a un méchant! Long comme ça!
Elle exhiba son majeur dressé. Beaucoup de menus larcins, mais... Ne branlons pas Mephisto. Tu la surveilles étroitement même s'il faut te faufiler jusque dans les suites.
- Comment je suis censé aller jusque là? Et puis j'ai un job de nuit, moi...
- Tu tiens à elle? Tu trouveras un moyen, je m'en fais pas pour toi... Même chose en ce qui concerne ses petits extras en freelance. Garde toujours un oeil sur elle. Le bar ferme à deux heures.
"
Et vingt-quatre heures après, sans doute un peu impressionné par la tâche qui m'incombait, je m'envoyai l'une des deux dernières doses de sirop qu'il me restait.
Le désir est un agencement: une femme, des apparats, une lumière, un instant... Accoudée au bar, Seren resserrait déjà l'étau autour d'une proie dans un état d'ébriété avancé. Le mec tremblait tellement qu'il inonda le zinc de la totalité du shot de Ballantines qu'il gardait en main. J'essayais de lire sur leurs lèvres. De reconstituer leur petite conversation. De remplir les blancs, exactement comme lorsque Sammi et moi rejouions les dialogues de films pornos vintage dont nous avions coupé le son.
"Je veux que vous sachiez que d'ordinaire je ne fais jamais ça.
- Qu'est-ce que ça peut bien foutre? Te fatigue pas...
- Mais... Mais quand je vous ai vue...
- Tu le regretteras pas. J'te ferai des choses que jamais personne ne t'a faites.
- Vous me semblez un peu pâlotte. Etes-vous malade?
- Ouais. Totalement. Et j'vais happer ton foutre en moins de temps qu'il ne t'en faudra pour le gicler.
"
Puis j'ai senti une légère pression sur mon épaule, et une voix fluette a lancé:
"Tu dois vraiment tenir beaucoup à cette garce."
C'était Phyllis. Comment une pettie meuf straight-edge pourvue d'une insupportable voix de crécelle avait-elle pu se faire embaucher dans un bar à champagne?
"Euh... Je... Fais mon boulot... Ca s'arrête là.
- Tu ne trompes personne, va.
"
Le temps de me retourner, Seren et son client s'étaient volatilisés.
"A ce qu'il paraît... Tu la baises? Dis?
- Personne baise personne. On baise, c'est tout.
", répondis-je simplement, fixant avec dépit le shot vide délaissé sur le bar et la petite flaque de whisky qui s'étendait autour de lui.
"Il l'a baisée, conclut Phyllis en un gloussement accompagné d'un petit hochement de tête satisfait. Bon c'est pas le tout, mais mon boule est pas là pour faire porte-gobelet."

Sous la tumescence incandescente des lampes de la suite rouge, Seren allongea le bras pour saisir entre deux doigts un petit rouleau de billets froissés tendu par son client. Après les avoir fourrés dans son sac, elle réitéra ce geste, avançant lentement la main en direction du visage du vioque comme si elle s'apprêtait à lui transmettre quelque chose, index et majeur aux ongles carmin caressant délicatement le pourtour de ses lèvres jusqu'à le faire languir de les engouffrer dans sa bouche. Avidement sucés et mordillés pendant quelques secondes, ils ressortirent luisants, retenus par un un épais filet de salive s'étirant entre leur pulpe et la langue jusqu'à se diviser et tomber au sol. Le vieux, ça devait être son truc depuis longtemps, ouais. Lorsqu'il était tout gosse, peut-être aimait-il le parfum de la crème adoucissante sur les mais de sa nourrice. Peut-être sa mère le nourrissait-elle de petites mouillettes de pain tartinées de beurre et de confiture, et à chaque bouchée, il en profitait sûrement pour lui mâchouiller le bout des doigts. Un truc du genre. Avec le temps, dans son hippocampe s'étaient créées des connexions neuronales dévolues à ce fétiche. A présent, lorsqu'il revivait son fantasme, ses sens commandaient à ses neurones d'émettre des signaux qui atteignaient automatiquement la partie du cerveau où étaient stockés ses souvenirs. Le goût a une composante biochimique mais aussi psychologique.
Les doigts et les lèvres rouge vif de Seren parcoururent une à une les cicatrices qui couvraient le thorax du vieillard, puis les meurtrissures logées entre les plis de son ventre, descendirent jusqu'à son pubis puis déboutonnèrent sa braguette. Escarres florales et varices étoilées impactant un ciel de chair meurtrie, rose comme l'aube, elle remonta le cours de sa peine, de ses ramifications les plus enfouies à ses sources les plus opaques.
Sammi disait, ce qui fait peur aux gens dans les objets cassés, c'est qu'ils doivent se les approprier deux fois plus.
Ce type avait probablement été soldat, ce qui ne l'empêchait pas d'être monté comme un grillon, il n'avait en magasin qu'une artillerie d'insecte. Sammi disait, chaque sexe possède sa personnalité, ses idiosyncrasies, ses humeurs. Il y a de sacrés calibres, ceux qu'on a bien en main, qui se lubrifient facilement et tirent toujours là où tu veux. Ceux qui palpitent et se cabrent, et carburent sous les doigts, indociles et volages. Tu crèves d'envie de lécher ceux qui ressemblent à des fruits, juteux, pulpeux. D'autres, secs et flétris, te font horreur. Parfois, pourtant, un ardent désir s’impose à toi dans la crudité de ses divergences. Avidité et dégoût entremêlés devant le présentoir vitré de la boulangerie, tu n'as d'yeux que pour la pâtisserie la plus chimique et dégueulasse, la plus écoeurante et indigeste sur laquelle tu puisses tomber, cet immondice sophistiqué garni de trois tonnes de colorants et de litres d'une épaisse crème d'un vert purulent qui dans deux jours te pèsera encore sur l'estomac; celle qui, au moment où tu la dégueuleras avec force spasmes et scansions, remontera du plus profond de ton oesophage avec la même aigreur qu'au moment où tu l'as ingérée dans un élan boulimique incontrôlable.
Le minuscule engin bandait à s'en rompre les artères, mais ça ne suffisait pas. Le vieux pilonnait, haletant, poussant de petits gémissements comme des demi-sanglots, entrant avec la rage infinie de celui qui n'a plus rien à perdre puis ressortant avec un certain dépit. Il baisait tête baissée, les yeux rivés sur son petit lombric nervé de veines, comme un pilote de ligne s'efforçant de fixer son regard sur ses instruments pour ne pas éprouver de vertige.
Rage-dépit. Rage-dépit. Un-coup un-coup un-coup un-coup en-core pu-tain ça-fi ni-ra ja-mais...
Ce type devait être du genre qui n'a jamais pris tellement de plaisir à la pénétration, bien trop habitué à la pression de sa main gauche pour pouvoir apprécier une chatte bien humide et serrée. Alors il se contentait d'aller et venir comme un manche, presque machinalement, quand même bien dur à l'idée de pilonner, poutrer, tamponner intensément une gonzesse et l'entendre gémir son plaisir. Seulement, lui ce qu'il aurait aimé, c'est pouvoir se pogner en même temps... Décidément, la vie devait lui sembler bien mal foutue.
A quoi bon, de toute façon; il avait toujours eu le sentiment que, pendant l'acte, personne ne se trouvait vraiment là où il prétendait être. Paradoxalement, la majorité des femmes qu'il avait connues avaient été bien trop accaparées par l'angoisse de ne pas parvenir à lui faire prendre son pied pour être réellement attentives à ce qu'il ressentait sur le moment. Ou alors, elles s'en étaient foutues. Exactement comme les mecs lorsqu'ils léchaient et doigtaient: Sammi disait que pour eux, ce n'était qu'une monnaie d'échange, un préliminaire, un dégrippant transactionnel. Ils n'attendaient qu'une chose en retour, se faire sucer, et puis fourrer, et puis cracher. Point. Et lorsqu'ils baisaient, ils se voyaient déjà dans une autre chatte, dans d'autres chattes, une foule d'autres chattes, un peu comme ces party-animals hantés par l'idée qu'il y aura toujours, dans un monde parallèle ou un espace-temps adjacent, une meilleure soirée que celle à laquelle ils sont invités, ici et maintenant. C'est comme ça, biologique ou ce que vous voudrez.
Sammi disait, ça ne dure qu'une fraction de seconde, mais il y a, dans l'oeil de tout homme sur le point de s'abandonner à l'orgasme, la lueur pâle du type paniqué à l'idée de succomber un jour à l'étreinte de la Faucheuse. Sa ridicule petite vie lui passe devant les yeux. Elle disait, quand un mec jouit sur ton visage, c'est à la face du monde qu'il crache, dents serrées.
Imbriquée dans un étrange andromaque, la carcasse du vieux fût soudain prise de convulsions spasmodiques, il hurla quelque chose d'indistinct. Ses yeux se plissèrent, puis s'écarquillèrent brutalement, sa bouche formant un "O" béant. En quelques secondes, l'extase qui transparaissait par tous les pores de son visage se changea en une expression de panique et de détresse. Une sorte d'effervescence gagna peu à peu ses membres: sa peau commença à se détacher comme du papier parcheminé; Seren se retira à la dernière fraction de seconde avant qu'il ne crache la purée. Ses couilles se mirent à gonfler et à bleuir. A la place des deux ou trois pitoyables petits jets de foutre habituels, ce fût une véritable fontaine de liquide épais et gluant, jaunâtre comme de la lymphe qui lui sortit par le tuyau, geyser sans fin au débit saccadé, alimenté par la brusque dissolution de son corps, consumé tout entier dans la production de semence: ses muscles et ses organes bouillonnèrent et se liquéfièrent, puis ses os se désintégrèrent plus vite qu'un cachet d'aspirine.
A la fin, ne restât plus au sol qu'une flaque de bouillie mousseuse et grumeleuse au milieu de laquelle trônait, comme le nez-carotte d'un bonhomme de neige fondu, un petit organe de la taille d'un auriculaire qui s'agitait encore, nerveusement, mécaniquement, tel la queue coupée d'un lézard. Ce fût la dernière giclée de celui qu'on surnommait La Lance à Incendie.
Comme à tous les autres, Seren ne lui en avait pas laissé une goutte.
Je vais t'emmener dans des endroits où tu n'es jamais allé.

Je me réveillai en nage, planqué dans un placard de la suite rouge désormais vide, puis j'allai faire pleurer le colosse.
Un fois passée la porte à battant, s'étendait au sol un univers marécageux. Des eaux stagnantes imprégnées de virilités en décomposition, jonchées de miasmes de testostérone déliquescente, de méduses de latex échouées, et de glaviots sanguinolents émergeant au beau milieu de fanges nauséabondes, où les jets d'urine chutaient aussi librement que s'étendraient les rayons d'un soleil liquide. De toute évidence, nous autres chimpanzés, par ailleurs capables de concevoir quelque chose d'aussi complexe que la bombe atomique, nous révélons néanmoins, pour la plupart, fort décevants lorsqu'il s'agit d'estimer correctement la taille de notre bite. Eh, abruti! Rapproche-toi! Elle est plus courte que tu ne le crois!
Sur les murs des toilettes du Limbo, en attendant votre tour, vous pouviez gribouiller vos fantasmes inassouvis. Avant de faire vibrer sa vessie d'un chant profond, un type avait dû inaugurer ça, un soir. Puis d'autres avaient suivi. Des centaines de cloportes de chiotte s'étaient mis à griffonner leurs désirs les plus inavouables. Le plus souvent avec leur numéro de portable au dessous. A l'attention d'une quelconque déesse en robe de cellulose rose, ou d'une effrite versatile émergeant de la moiteur ronronnante du sèche-mains.
Au premier abord assez rustres et primaires, ces déclarations, confessions, descriptions et croquis dévoilaient finalement moult résonances étranges, complexes et ambigües comme l'est toujours la jouissance, aussi vive et brute puisse t-elle paraître dans ses manifestations. Une ambigüité dont la part la plus importante est sans doute la culpabilité et le frisson qu'il y a, au beau milieu d'existences mornes, de vivre enfin quelque chose.
Dans peut-être un siècle ou deux, une poignée d'archéologues aliens qui n'avaient sûrement rien de mieux à foutre que de partir à la recherche de l'urschleim des fantasmes humains, découvriront les vestiges sédimentés des pissotières calcinées du Limbo, les ruines de leurs cloisons délitées empilées par strates comme les pages d'un livre. Sous les couches de poussière et de smegma fossilisé, ils y déchiffreront les hiéroglyphes laissées par tous ces dalleux, leur mur des lamentations: pour seul témoignage de notre humanité cupide, superficielle et autodestructrice, une compilation gonzo d'extravagantes obsessions, d'exubérantes divagations ternies par la patine du temps.

Je balançai ma dernière dose de sirop dans l'eau verte de la cuvette. Au moment où l'objet atteignit la surface dans un "plop" sonore, les ondes déformèrent les traits las de mon visage éclairé par la lumière blafarde des sanitaires. Je tirai la chasse en priant pour que la rage que je tentais d'endormir parte avec le tube de bleue dans les canalisations. Depuis ma naissance, un genre de tension me parcourait de part en part comme un flux d'électricité. Ma colère m'avait été douloureuse, mais m'avait aussi permis de survivre; et avant de m'en défaire, j'allais m'assurer que sur les chemins vers l'abandon, ces artères aux rives peuplées de voix hagardes, hantées de plaintes plus grinçantes qu'une lame découpant une plaque d'aluminium, il existait quelque chose d'au moins aussi puissant pour la remplacer.

Il n'existe aucun îlot vierge affranchi de tout, aucun moyen d'échapper aux keufs violeurs qui tourmentent les ruelles désertes, aux nuées d'enfants dévoreurs d'âmes grouillant dans les couloirs du métro et aux insectes butineurs de smegma, ceux que nous prenons pour des minus à longueur de journée, et qui la nuit tombée reviennent fouetter, à coups de pattes et d'antennes, nos cerveaux atrophiés pour en exprimer, comme d'un vulgaire agrume, les reflets les plus sombres.
Pour assimiler la violence du monde, il faut y prendre part. La convoquer. L'appeler de ses voeux. L'embrasser. La désirer. Devenir soi-même une bombe à retardement. Tout faire sauter, avec le moins possible de retenue et d'égard, mais toujours avec style et décontraction, et le recul de quelques sourires désinvoltes entre les détonations. Puissions-nous renaître de chacun de nos crimes comme d'autant de nymphes.
Le désir est un agencement, un modus operandi. L'intonation d'une voix. La durée de chaque syllabe. Le débit des mots, le silence entre eux. Les respirations entre chaque phrase. Et, nichés au creux des inflexions, parasitant le larynx, se débattent quelques résidus d'une rage à demi apprivoisée à notre avantage.
Un virus qu'on laisse s'exprimer.
Un fantasme qu'on boursouffle, ouvrant grand les portes d'un monde mouvant, où tout n'est que matériau infiniment malléable à portée des griffes de votre psyché masochiste. Le ciel y est toujours sur le point de s'effondrer, le soleil de fondre, et le sol de se dérober sous vos pieds. A tout moment, votre jambe gauche peut fusionner avec la droite, vos doigts se changer en spaghettis, votre langue s'allonger d'une trentaine de mètres.
Et puis, l'espace d'une nuit, ce songe infecte votre réalité. La frontière s'effiloche.
Peut-être, une fois de plus, avez-vous trop joué avec le feu.
Les sutures cèdent, lâchent, se défont. Les coutures sautent. Vous êtes au téléphone, en plein set, à stimuler dans leurs tristes ébats scatophiles un couple qui n'en a plus pour très longtemps, et soudain, vous le sentez. Les points se sont dépris.
Etes-vous éveillé, ou en train de...
"Ah, merveilleux. Eh bah dis-donc. C'est vraiment du boulot de boucher, s'exclamera sans ménagement un médecin des urgences quelques heures plus tard en vous examinant. Où est-ce qu'on vous a infligé ça?
- Une clinique, à la cambrousse.
- J'dirais que ça se voit. Y a combien de temps?
- Six ans.
- C'est pas sérieux. Je comprends pas trop qu'on vous ait rafistolé de cette manière. Ca conviendrait peut-être à un enfant en bas-âge ou un petit animal - disons un rôti - mais dans le cas d'un jeune homme...
- Hein?!
- Du grand n'importe quoi. Mouais. En tout cas vous avez de la chance dans votre malheur. Je suis pas spécialiste, mais on dirait que le prolapsus a été évité de peu.
- On m'avait rien dit, vous savez...
- Cette fois, il va vous falloir une bonne chirurgie reconstructrice.
- ...
- En attendant, avalez ça.
"

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